CHAPITRE V
TROISIÈME EXEMP];^ De l'origine et des progrès de la Divination.
L'esprit du peuple est systématique comme celui du philosophe, mais il n'est pas aussi facile de démêler les principes qui l'égarent. Ses erreurs s'acaimulent en si grand nombre et se tiennent par des analogies quelquefois si fines , qu'il n'est pas lui-même capable de reconnaître son ouvrage dans les systèmes qu'il a formés. L'histoire de la divination en est un exemple bien sensible. Je vais exposer par quelle suite d'idées tant de supërstitions ont pu prendre naissance.
Si la. vie de l'homme n'avait été qu'une sensation non interrompue de plaisir ou de douleur, heureux dans un cas sans aucune idée de malheur, malheureux dans l'autre sans aucune idée de bonheur, il eût joui de son bonheur ou souffert son
malheur sans regarder autour de lui pour découvrir si quelque être veillait à sa conservation ou travaillait à Ipi nuire. . C'est le passage alternatif de l'un à l'autre de ces états qui l'a fait réfléchir qu'il n'est jamais si malheureux que sa nature ne lui permette d'être quelquefois heureux ; et qu'aussi il n'est jamais si heureux qu'il ne puisse devenir malheureux. De là l'espérance de voir la fin des maux qu'il souffre et la crainte de perdre un bien dont il jouit Plus il remarque cette alternative, plus il v^ qu'il ne dispose pas des causes qui la produiselR Chaque circonstance lui apprend la dépendance où il est de tout ce qui l'environne; et quand il saura conduire sa réflexion pour remonter des effets à leur vrai principe, tout indiquera ou lui démontrera l'existence du premier des êtres.
Parmi les maux auxquels nous sommes exposés, il en est dont la cause se manifeste, et d'autres que nous ne savons à quoi attribuer. Ceux-ci furent une source de conjectures pour ces esprits qui croient interroger la nature lorsqu'ils ne consultent que leur imagination. Cette manière de satisfaire sa curiosité, encore aujourd'hui si ordinaire, était la seule pour des hommes que l'expérience n'avait point éclairés; c'était alors le premier effort du génie. Tant, que les maux ne furent que particuliers, aucune de ces conjectures ne se répandit assez pour devenir l'opinion générale.
DES STSTÈMES. 4 5
JVf ais sontrils plus communs: est-ce la peste, par exemple, qui ravage la terre; ce phénomène fixe l'attention de tout le monde, et les hommes à imagination ne manquent pas de faire adopter les systèmes qu'ils se so»t faits. Ôr à quelle cause des esprits encore grossiers pouvaient-ils rapporter les maux dont on était accablé, sinon à des êtres qui se trouvent heureux en faisant le malheur du genre humain?
Cependant il eût été cruel d'avoir toujours à craindre. Aussi l'espérance ne tarda pas à modifier ce système. EHe fit imaginer des êtres plus favorables et capables de contre-balancer la puissance des premiers. On se crut donc l'objet de leur amour, comme on se croyait l'objet de la haine des autres.
On multiplia ces deux sortes d'êtres suivant les circoostances. L'air en fut rempli ; ce furent les esprits aériens et les génies de toute espèce. On leur ouvrit les maisons; ce fut les dieux Pénates. Enfin oiî les distribua dans les bois, dans les eaux, partout, parce que la crainte et l'espérance accompagnent partout les hommes.
Mais ce n'était pas assez de peupler la terre d'êtres amis ou ennemis. L'influence du soleil sur tout ce qui existe était trop sensible pour n'être pas remarquée. Sans doute cet astre fut mis de bonne heure au nombre des astres bien&isàns.
On ne tarda pas non plus à supposer de l'influence
à la luue; peu à peu on en dispensa à toutes les, étoiles qu^on eut occasion d'observer plus particulièrement; ensuite l'imagination donna à son gré un caractère de bonté ou de malignité à cette influence ; et dès lors les cieu?: parurent concerter le bonheur ou le malheur du genre humain. Il ne s'y passa plus rien qui ne devînt intéressant : on étudia les astres , et on rapporta à leurs diffé* rentes positions des effets différens. On ne manqua pas d'attribuer, par exemple, les plus grands événemens, les famines, les guerres, la mort des souverains, etc. , aux phénomènes les plus rares et les plus extraordinaires, tels que les éclipses et les comètes : l'imagination suppose volontiers un rapport entre ces choses.
Si les hommes avaient pu considérer que tout est lié dans l'univers, et que ce que nous prenons pour l'action d'une seule de ses parties, e$t le résultat des actions combinées de toutes ensemble depuis les corps les plus grands jusqu'aux moindres atomes, ils n'auraient jamais songé à regarder une planète ou une constellation comme la principe de ce qui leur arrivait; ils auraient senti combien il était peu raisonnable de n'avoir égard dans TexpUcatipn d'un événement qu'à la moindre partie des causes qui y ont contribué. Mais la crainte, premier principe dç ce préjugé, ne permet pas de réfléchir : elle montre le danger^ elle le grossit, et on se croit trop heureux de le pouvoir rap-
porter à une cause quelconque; c'est une tôpèce de soulagement aux maux qu'on sou£6re.
L'influence des astres fut donc reconnue et il ne fut plus question que de partager entre eux la dispensation des biens et des maux. Voici sur quel fondement on fit ce partage.
Les hommes, familiarisés avec le langage des sons articulés , jugèrent que rien n'avait été plus naturel que Me donner aux choses les noms qui leur avaient d'abord été donnés. Ils pensaient ainsi parce que ces noms leur paraissaient naturels : ils n'avaient pas d'autre raison , et c'est ce qui les égara : d'ailleurs , il n'est pas douteux que cette opinion n'ait fait un fondement. Ën effet , il est certain que, lorsqu'<H3 a voulu nommer les choses, on a été forcée pour se faire entendre, de choisir les mots qui avaient le plus d'analogie soit avec les idées qu'on se faisait, soit avec le langage d'action qui présidait à la formation des langues K Mais on s'imagina que ces noms retraçaient ce que les objets sont en eux-mêmes, et enxonséquence on jugea que les dieux seuls avaient pu les enseigner aux hommes. Les philosophes, de leur coté, trop prévenus ou trop vains pour soupçonner les bornes de l'écrit humain 9 ne doutaient pas que les preipiers inventeurs des langues n'eussent connu la nature des êtres. L'étude des noms d«-
• Grammaire , part, première.
vait donc paraître un moyen très-propre à' découvrir l'essence des choses; et ce qui confirma dans cette opinion, c'est que parmi les dénominations on en voyait plusieurs qui indiquaient encore sensiblementles propriétés ou le caractère des objets. Ce préjugé étant généralement répandu, il n'était pas difficile de déterminer l'influence qu'on pouvait attribuer à chaque planète.
Des hommes qui s'étaient rendus célèbres avaient été mis au rang des dieux, et on leur avait conservé, après leur apothéose, le même caractère qu'ils avaient eu sur la terre. Soit que de leur vivant on eût par flatterie donné leurs noms à des astres, soit qu'on ne l'eût fait qu'après leur mort et pour marquer le lieu destiné à les recevoir, les mêmes noms furent communs aux divinités et aux étoiles.
Il ne fallait donc plus que consulter le caractère de chaque dieu pour deviner l'influence de chaque planète. Ainsi Jupiter signifia les dignités, les grands soins, la justice, etc.; Mars, la force, le courage, la vengeance, la témérité, etc. ; Vénus, la beauté, les grâces, la volapté, l'amour du plaisir, etc. : en un mot, on jugea de chaque planète par l'idée qu'on s'était formée du dieu dont elle portait le nom. Quant aux signes, ils durent leur vertu aux animaux d'après lesquels ils avaient été nommés*
On ne s'arrêta pas là. Une vertu étant une fois
attribuée aux astres , il n'y avait plus de raison pour bo^^ leur influence. Si cette planète produit tet^^b, pourquoi ne produira- 1- elle pas cet autr^^i a quelque rapport avec le premier? L'imagination des astrologues passant de la sorte d'une analogie à l'autre, il n'est plus possible de découvrir les différentes liaisons d'idées dont se sont formés leurs systèmes. Il faudra enfin que la même planète produise des effets tout diffiérens, et que les planètes les plus contraires en produisent de tout-à-fait semblables. Ainsi tout sera confondu par la même manière de raisonner qui avait d'aboi*d départi à chaque astre une vertu particulière.
On rie pouvait pas accorder indifféremment ydê^ rinfluence à toutes les parties des cieux. Il 'était naturel de croire que celles où l'on ne remarquait point de variation n'influent pas, ou que, si elles influent, elles tendent à conserver toujours les choses dans le même état. C'est pourquoi les astrologues, borfltt;it tout aux révolutions du zodiaque, n'ont coiffiunément attribué de l'influence qu'aux douze signes et aux planètes qui les parcourent.
Chaque planète ayant dans ce système une vertu qui lui est propre, il était naturel d'inférer qu'elles tempèrent mutuellement leur actipn suivant le lieu du ciel qu'elles occupent et les rapr ports où elles se trouvent,