ARTICLE SECOND
Des suites du préjugé des idées innées.
Si quelques philosophes ont disputé à des idées particulières le privilège d'être innées, c'est qu'il est aisé de remarquer par quel sens elles se transmettent jusqu'à l'âme. La difficulté de faire la même observation sur les notions abstraites a empêché d'en porter le jugement, A chaque terme abstrait qu'on a imaginé, il n'y a eu personne qui n'ait cru qu'on avait fait la découverte d'une nouvelle idée innée, c'est-à-dire d'une^idée qui ayant été gravée en pous^ par un être qui ne peut tromper, est claire, distincte et tout-à-fait conforme à l'essence des choses. Imbus de ce préjugé, plus les philosophes ont cherché la connaissance de la ,nature dans des idées éloignées des sens, plus ils se sont flattés que le succès répondrait à leur3 soip^. Ils ont multipUé à l'infini les définitions vagues , les principes abstraits ; et grâce aux termes d'être j substance ^ essence j propriété ^ etc., ils n'ont rien rencontré dont ils n'aient cru rendre raison.
Ce qui les a eftcôtfe fait îôiiaiiet ddhralÉDage dansr Fabu» de» teitués al>àtFaits9 c'est It suecès av«^ l^r]Qet s'éiï sert cto géomëtrié. Gbâiaie ce langage suffit pour déterminer l'essenéé des grandeurs abàtmites, its ont cru qt^'il suffisait au^sx pour déterminer celles des substances. Mat <ioWjecture est d'autant plus vraisemblable , que lorsqu'ils veulent exp^quer leurs essences, embarrassés d'en tirer des exemples de la métaphysique , ils tes empruntent de la gébinétrie. Mais je leùr cbàseiile de rapprocher leurs idées de celles que se font les géomètres : cette seule comparaison leur fet^à voir qu'ils sont aussi loin de connaître Téasènce dès stibàtânfces qu'oii eàt à portée de connaître celle dtes figures.
E'entêfement où ils sont pour leur méthode les empêche de sùivre ce conseiî et les embarrasse daijs un langage où ils he s'entendent pa^s erix-mêities. €eîa est aù point qn*ils parlent d'idées ét ne savent ce que c'est; d'évidénce, ils n'ottt poilst dé signes potu* tel Reconnaître; de règleà, db principes, ils ignorent où ife doiVént les pretidi^e; ce^ont trois incotivéniens où ilè ne pouvaient manquer* de tothber. En voici la preuve.
Dans lie système que toutes nos connaissanôes Viennent des sens, rien n'est plus aisé que de se faite une notion exàête des idées: ear lesi sensations sont des idées sensibles, si nous leS considérons dans les objets auxquels nous les rapportons; et.
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si nous les considéroils( séparément des objets , elles sont des idées abstraites C'est ainsi qu'én partant de ce que l'on sent, on part de quelque chose de déterùnné. La ménie précisiôn pourra donc se communiquer à toutes les notions dont on voudra faire l'anafise. Mais dans le système des idées innées on ne peut commencer qtte par qttelqne chose de vague. Par conséquent il ne sera pas possible de déterminer exactement ce qu'il faut entendre par idée. Aussi un cartésien célèbre a-t-îl pris le parti de dire que ce mot est du nombre de ceux qui sont si clairs, qu'on ne peut les expliquer par d'autres*; et, comme s'il eût vouhi aussitôt prouver, par son exemple, qu'il n'en ést poiiït qui en puisse développer le sens, il ajoute une explication tout au moins inintelligible^. Bescartes fait bien des efforts, maô rien n'est phis^ embarrassé, ni quelquefois plus absurde que ce qu'iP imagine. Pour Maltèbranclie, on sait
' y oyez les leçons prélimioaires du CoUrs d'Études, * Logique de Port-Royal.
' (I Je ne donne point ce nom, dit-il {part, i), à des images « peintes en la fantaisie , mais à tout ce qui est dans notre <c esprit, lorsque noiis pouvons dire avec vérité que nous « ctmcevcms une c^se, de quelqiie matiière qtte mous-la «on- « ocnoùSé V f^ojT' auBfii ce qu^il dân. au même endroit ^ où, comparant la vérité à la lumière , il assure qtii'on la reconnaît à la clarté qui l'environne, ^ ^/ez encore (^part. iv, chap^ i ) combien sont vagues les signes auxquels il veut qu'on reconnaisse Févidence.
quelles ont été à ce sujet les visions qu'il s'est faites.
Quant à l'évidence puisqu'elle est fondée sur les idées^ on voit tièn qu'elle ne peut être cojnnue tant que les idées ne le sont pas elles-mêmes. Les tentatives des philosophes pour indiquer un signe auquel on la puisse reconi^^tre en sont la preuve. Ils n'ont que des conseils vagues à donner. Évitez ^ dira Descartes, la prévention, la précipitation, et que vos jugemens soient toujours clairs et distincts. Consultes^ , dit Mallebranctie, le maître qui vous enseigna intérieuremçnt, et ne donnez votre cpn-. ^çi;ite|iient que quand vous ne le pourrez refuser, Ssans sentir une peine intérieure et des reproches^ sçcrets ^^e votre conscience, car c'est par-là que ce maîti^e vous répond. . , . * .j
Les iqepjes raisons qui empêchent de s'assurof ; 4e l'éyi^çpcie, sont cause que les philisophes ne peuvent se faire des règles qui soient de quelque utilité dans la pratique. En effet les raisonnemens sont composés de piropositiona, les propositibn^ de mots , et les' mots sont les signes de nos idées. Les idées, voilà donc le pivot de tout l'art de raisonner, et tant qu'on n'a pajs développé ce qui les cQuce^-ne, tput est d^ nul usage d^^$.l^..r,ègles,q^e les logidiens imaginent pour faire des propositions; des syllogismes et dés raisonnemens.
Ici les exemples se présentent èh foule, tiiais je me bornerai à examiner le principe qu'on regarde
comme le premier de tous. Il est de Descaîtes. 3é n'en sache point qui ait été mieux reçu; il a en effet de quoi séduire. Le voici.
Tout ce qui est renfermé dans l'idée clàire et distincte d'une chose ^ en peut être affirmé aç^c vérité.
En premier lieu, des philosophes tels que les cartésiens^ ne sachânt pas ce que c'est qu'une idée, ne sauront pas mieux ce qui la rend claire et distincte. 11 paraît dans leur langage qu'elle n'est telle, que parce qu'on voit clairement et distinctement qu'elle est conÉDrme à son objet. Leur principe se réduit donc à dire^: qu'on peut affirmer d'une chose tout ce qu'on voit clairement et distinctement lui con\fenir. En ce cas il est vrai ; mais qu'elle en sera l'utilité
Je dis en second lieu que ce principe est d'un dangereux usage.
Nous avons un grand nombre d'idées qui ne sont que partielles; soit parce que lés choses renferment souvent mille propriétés que notiS iie connaissons pas, soif parce que les propriétés que nous leur coiinaissons étant en trop grand nombre pour les eiJabrasser toutes à. la fois nous les divisons en différentes idées què nous considérons chacune à part. Dans la suite fan^iliarisés avec cés ' idées partielles nous les prenons pout autant d'idées comjilètes^ et rioiis àtijjposonsdans.la nature autant d'objets- qui leur répondent parfaitement
et qui ne renferment rien de plus que ce qu'elles reprësenteut. Si dans ces occasions* nous w)us servons du principe des carjtésiens, il n^ fera qu4^ nous .confirmer dans Teirew^ Voyant que plu* sieurs idées partielles sont claireç et distim^es, ^ ignorant qu'elles n'appartiennent qu'à une méiM chose, nous nous croirons autorisés k KHiltiplier les éjtres suivant le nombre de nos idée^. J'en donnerai un exemple que les cartésiens ne pourront pas contester.
Les philosophes qui .admettent le vide se foadent sur le principe d^ Desc^ltes. Nous ayons, dîsent-ils, l'idée d'uni5 étendue divisible, o^bile et impénétrable; npus' avons ^core Tidée d'w^ étendue indivisible, immobil? et pénétrable. Qr il est clairement et distinctement renjkfmé ces idées que Tune n'est pas l'autre ; donc nous pouvons affirmer qu'il y a hors de nous den% étendues toutes différentes, dont l'une^ est le vide èt l'autre une propriété du corps. ,
Quoique ce raisonnement ne soit pa^ bien <Uf* fieile à renverser, je ne vois pas que les cartési^ia^ y. aient encore répondu solidement % ni wêjpe qu'ils l^ puissent. Ceux qui sont un p^. versés dans la lecture des ouvrages des philosophes , surtout des métaphysiciens, remarqueront ^âaément combien dechimeres daUsent de ce principe : Toae^ ce qui est renfermé dans Vidée claire et diS" tincte d'une chose en peut être affirmé avec vérité.
21 est vrai q\i/e 1^ pr^ière fois que Descartes en ^it usa^ ^ U Im doiÈ&eimtte la claité qa^on pfint dé^er, pgrce qu'il l'applique à un cas par^ tiçulier où on ne pei^igi;K>rerx^ que c'estqu'une liée clfûre et f^^incte« Ge philosophe eapitès «voie feit 3es effoiits ponr douter de toirt, reconnaît comme une première vérité, qu'il est une dbo6e qui pense. Cherchant par quel motif il adhère à cette proposition , il trouve en lui une perception claire et distincte de son existence et de sa pensée , et il en infère qu'il peut établir pour règle générale que tout ce qu'il aperçoit clairement et distinctement est vrai.
Ici l'idée ou la percçptipn c^ire et distincte n'est que la. conscience de notre existence et de notre pensçe : conscience quâ nous est si intianement connue que rien n'est: phis évident. Il faudra donc toutes les fois que nous voudrons {me «asage de \a rfsgle, eataminer si l'évidence que nous avons éffih c^lç de pptre ei^i^tenioe ^ de notre pensée. La règle ne sawait , s'étendre à des cas différens^ ^e l'exemple qui Fa feit naître.
Si lej» cartésiens n'avaient pas^ancfai ces hautes, on ne pourrait: se refiiser i la clarté de Iciar prinmpe. Ml^i^i ih le rendes^ bîenlôl diseiH* jiar les applications qu'ils en font, et leurs idées claires et distimote^ ae^onti pkis qu'un je ne sais quoi qu'ils ne peuvent définir.
Qo^diions que les philosophes, et» pan^tant de
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la supposition des idées innées, ont trop mal commencé pour pouvoir s'életer à de véritables connaissances. Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter que des opinions ridicules et qui ne se défendront de la critique què par l'obscurité qui doit les environner.