‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 107 sur 975 · SCÈNE VF · texte numérisé non relu

SCÈNE VF

LE COMTE DE RANTZ.^l', LA REINE.

LA REINE, <j Rantzau, qui la salue. Et vous aussi, monsieur lu comte, vous venez au palais ])résen!er vos félieilalions à votre Irès-puis^aut et Irès-lieureux collègue...

RANTZAU. Et (|ui Vous dil. Madame, que je n'y viens pas pour faire ma cour à Votre Majesié ?

LA REINE. C'est généreux... c'est digne de vous, du reste, au moment où plus que jamais je suis en disgrâce... m'i je vais être exilée peut-être.

RANTZAU. Croyez-vous qu'on l'oserait?

LA REINE. Eh! mais, c'est à vous que je le dem aiderai;

vous, Bertrand de Rantzau, niinislre influent vous,

membre du conseil.

RANTZAU. Moi! j'ignore ce qui s'y pa.sse... je n'y vais jan^ais. Sans désirs, sans ambition, n'aspirant qu'à me retirer desalTaires, que voulez-vous que j'y fasse? si ce n'est parfois y prendre li défense de quelques amis imprud<'nts... ce qui pourrait bien m'arriver aujourd'hui.

LA REINE. Vous qui prétendiez ne rien savoir... vous connaissez donc. .

RANTZAU. Ce qui s'est passé hier chez le roi... certainement ; et convenez qw. c'est une .singulière prétention à vous de vouloir absolument lui prouver... Mais en pareil cas un bourgeois lui-même, un bourgeois dt^ Copenhague ne le croirait pas! et vous espériez le persuader à nu front couronné!.. Votre Majesté devait avoir lort.

LA REINE. Ainsi vous me blâmez d'éire fidèle à Clirlstiau, à un roi malheureux !.. Vous prétendez qu'on a tort qu uid ou veut démasquer d(>s Iraîires !

RANTZAf. El qu'on n'y réussit pas... oui. Madame. LA REINE, avec mi/stère. El si je réussissais, pourrais je compter sur votre aide, sur voire apiuii?

R.tNTZAU, souriant. .Mon appui! à moi... qui en pareil cas, au contraire, réclimerais le vôtre.

LA REINE, avec force. 11 vous serait assuré, je vousiejure... M'en jurerez-vous autant, je ne dis pas avant, mais après le danger?

RANTZAU. Vraiment!., il y en a donc?

LA REINE. Puis-je me fiera vous?

RANTZAU. Eh! mais il me semble que je possède déjà

quelques .secrets qui auraient pu perdre Votre Majesté, et que jamais...

n REINE, vivement. Je le sais. (Â demi-voix.) Vous avez et soir chez le ministre de la guerre, le comte de Falkenskield, un grand dîner où assisteront tous vos collègues?..

RiNTZAu. Oui, Madame, el demain un grand b.l <iù ils assisteront également. C'est ainsi que nous Irailons les affaires. Je ne sais pas si le conseil marche, mais il danse beaucoup.

LA HEINE, avemnystére. Eh bien ! si vous m'en croyez, restez chez vous.

RvNTZAu, la regardant avec finesse. Ah! vous vous méfiez du diner.... il ne vaudra rien.

LA HEINE. Oui... que cela vous suffise. RANTZAU, sùuriatit. Des demi-confidences! Prenez garde! Je peux trahir quelquefois les secrets que je devine... jamais ceux qui' l'on me confie.

LA REINE. Vous avcz l'aisoii ; j'aime mieux tout vous dire. Des soldats qui me sont dévoués cerneront l'hôtel de Falkenskield, s'empareront de toutes les issues...

RANTZAU, d'un air d'incrédulité. D'eux-mêmes et sans chef? LA REINE. Koller les comm\ndiï ; Koller, qui ne reçoit d'ordres que de moi , se préiipitera avec eux dans les rues de Copenhague en criant : Les traîtres ne sont plus! vive le roi! vive Marie-Julie! Delà nous marchons au palais, où, si vous nous secondez, le roi et les grands du royaume se d(''clareut pour nous, nie proclament régente; et dès deiiiaiu, c'est moi, ou plutôt c'est vous et Kidler qui dicterez des lois an Danemark. Voilà mou plan, mes desseins ; vous les connaissez ; voulez-vous les parlager?

RANTZAU, froidement. Non, Madame; je veux même les iguiirer entièrement, et je jure ici à Voir.' Majesié que, quoi qu'il arrive, les projets qu'elle vient de me confier mourront avec moi.

LA REINE. Vous me refusez, vous qui en secret aviez toujours pris ma defen-e, vous en qui j'espérais !..

RANTZvu. Pour C'inspirer !.. Votre Majesti' av.dt grand tort. LA REINE. Et pour iiuelles raisons?

RANTZAU, cherchant ses mots. Tenez... à vous parler l'rauchemeiit...

LA REINE. Vous allt'z uic troiiiper.

RANTZAU froidement. Moi ! dans quel but? depuis longtemps je suis revenu des conspiratinns, et voici pourquoi. J'ai remar(|ué que ceux qui s'y expos lient le jilus élaieut tres-rar ment ceux qui en prollt.iient ; ils travaiU aient presque toujours pour d'autres ipii venaient après eux récolter sans danger ce qu'ils avaient semé avec tant de périls. Une telh' cliaiiee est iKiiine à courir pour des jeunes gens, des fous, des ambitieux tpii ne raisonnent pas. .Mais moi, je raisonne ; j'ai soixante ans, j'ai quelque pouvoir, quelque rifhesse... et j'irais compromettre tout cela, risquer ma position, mon crédit!.. Pounjuoi, je vous le demande?

LA HEINE, pour arriver au premier rang ; pour voir à vos pieds un collègue, un rival, qui lui-même cherche à vous

BERTRAND ET RATON

iviivcrstr... Oui... je sais, à n'en pouvoir doiiter, iiiic Stnicn-cc et ses amis veulent vous éearior flu ininisiére.

RAMTZAU. C'est ce que tout le momie dit, et je ne puis le croire. Siruensée est mon prolége, ma créature, c'est par moi qu"il est arrivé aux afTaires... [Souriant.) Il l'a cuiebiiiel'iiis ouiilié, j'en conviens; mais dans- sa position il est si dillicile d'avoir de la méivioire !.. A cela prè'i, il faut le recoiiiiaitre, c'est un liomino de talent, un luimnu; supériem", qui a pcpur le hiinlienr et la prospi rite du royaume des vues dont lin ne peut nii'cniniaitre la hante portée; c'est un hummo rrdin avec qui l'on [leut s'honorer de partap;er le pnuvdir... M. lis un Koller, un soldat inconnu, dont l'épée sédeiilaiie n'est jamais sortie du fourreau ; un .agent d'intrigues qui a vendu tous ceux qui l'ont acheté...

LA REINE. Vous en viiulez à Koller !

iiANTZAU. Moi!., je n'en veux à pcrsoinie... mais je me dis sipuvcnl : Qu'un homme de cour, ipi'un di|ilonKitr soit fui, admit et même quelque cho.se de pins... c'est son état; mais qu'un militaire, qui, par le sien même, doit professer la liivaoli'el la franchise, troipn' son épéecinitre un piiignard !.. In uiilitairequi trahit, un traître en uniforme... c'est la pire e>pècc de toutes! et dés anjmird'hui, peut-être, vous-même vous reiientirez de vous être liée à lui.

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