‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 215 sur 975 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

HECTOR, entrant [jar la imte ilu fond ; EMMERIC, à

droite, assis (levant son piano, et la tète appuyée

sa main.

HECTOR, naiement. C'est iimi... c'est un profane il le temple des arts !

EMMEKic, levant la tète. Mon ami Ballaiulavcl !

HECTOR. Je te déranjçe'? Tu étais là devant ton pi à travailler, à chercher queiiiue mélodie?

EMMERIC. Non... Je ne faisais rien.

HECTOR. Tant pis! Nous attendons de lui un sceouvrage, digne de ton début... A viiigt-(ini| ans

on:l

LAGNY. -• Imprimerie de VlALAT et Cie. — M»

UNE CHAINK

tenir siif notre iiremiére scène lyrique un succès qui I ta:t louriier toutes les tètes!.. C'est supei'bc. . e'est admii-nljle!.. Et inoi, Heclor lijllanilarcl, axoiié de lii'eiiiièro instance, je suis fier de iiduvoir dii'e au l'alais : C'csl Emmeric d'Albret, mon coni patriote et mon ami d'enfance. Il est, comme moi, de Bordeaux ; nous ne nous sommes jam:tis quittés. (Lui remettant une t ttic sous enveloppe.) Voici encore une lettre qui est arrivée ce matin pour toi, sous enveloppe, à mon ndres-e.

EMMEnic^ mellunt lu leltf^ dc{»s sa poche. Je le remcivie,... Cela t'a dérangé. ,

iiKCiOK. Du tout- je n'ai affairosn Palais qu'à midi, à la quiitrii'mc chnmbre... J'ai le tenips! {fouelunU h po:lii' où t'imn'ric aserré sa Ictire.) C'est toujours pour c(! procès doiit tu dois nie parler.

F.MMF.iuc. Oui, mon ami.

nEr:ii.i. Quand i| le plairj, à les ordres. , Un client tel (pie toi d nue du relief et du brill.nU à une élude !

EMMERir. Lalienn; n'en a pas besoin!.. Ue-t, ditun, iiilp des meideures de Paris, grâce à toi\ ftctivilé,;'» le. lalents.etsurloutàlarépulatiùiid'huiinctubuinmo!

niiiOB. Une veux-tu H;'est à présent le seul moyen tlesj distinguer... Ils ont U'ouvé cela urigipal pour un avoué... it ma clientèle a doublé!

E.MMEuic. .\insi que tes bénéfices... Cfir oii pri'iend ipie lu gagnes pi\r année une quarantaine de. mille francs.

iiEcroH. Vn peu plus, un peu moins... Je végète dans la poussière d'une élude, au milieu des licitations et des saisies imiiiobilières; ou, dans les grands jours, plaidant au Palais quelque référé ou (pielque uuir luitoycu (pii ne trouve pas d'avocals! Du reste, et quoi i|uo je fasse, obscur et inconnu, ignoré de tons, e\cep:é (lu client qui demande mon adresse le jour du procès elqui l'oublie souvent le jour des bonoraires!.. Tanilis (pie ;oi, quelle différence! (pielle brillante cairièro! Des bravos ! de la forlunc et de la réputalion ! Une vie d'artiste est une vie de plaisirs. Tu passes tes matinées avec les plus jolies actrices de Paris, et tes soirées dans la liante société, où l'art musical est lelleiiientcn bonueur que l'on dit même {IlaissanI la cuix.) (pie des grandes dames (jue l'on ne m'a pas nonnuées, des duchesses, des marquises, courent après toi...

EM.MEuic, vivement. Comment?

iiECTon. Par amour pour la musique! Et, à propos de celi, j'ai un service à te demander... On donnera bienb'it ton nouvel opéra...

E.MMERic. On a mis le premier acte à l'étude, il n'y a (|uc celui-lii de terminé.

HECTOR. Eh bien! fais-moi le plaisir de me mener a la répétition.

EMMEnic Quand lu voudras...

iiEcron. Je te remi'rcie! (Avec embarras.) Et, dismoi donc, j'entrerai siu' le IhéAtre... dans les couliss('s... je pourrai parlera ces dames!

EMMKiuc. Cortaincmeiit...

iiEf.TOit. Je n'oserai pas !

EMMEiuc, riant. .Mloiis donc!..

HECTOR. Et puis, ( ncore un autre service!.. Si lu pouvais obtenir pour moi, de (luelque duches«e du l'aubomg Saint-Gcrnvaiii, une invitation de bal ou de concert...

E.MMERIC. C'est dit.

HEr.TOK. l'ne invitation que je puisse montrer, on du moins laisser voir... Cela me sera très-utile...

EMJiERic. En quoi donc?

HECTOR. Je vais te le dire... (En confidence.) Je voudrais me marier.

r..MMEiiic, vivement. Tu fais bien!., surtout si c'est une iiiclin.ili ai.

iiiXTOR. Oui. mon ami, unt? inclination... et une affaire !.. une jolie fomme et une jcdie dot... qui achèverait de payer nu charge... Le père donne deux cent raille francs d'abord, .sans compter la suite... C'est un riche nwrcban 1 du Bercy... Et :;a fille, mademoiselle Victoria Giraut, me plaît beaucoup .. Elle est charmante et a re(;u une éducation tres-dislinguée... aus^i elle se nommait Victoire, et elle tient à ce qu'on l'appelle Victoria. . Elle a étudié la peinture et la musique.

EMMERic. Ah! elle a de la voix?

HECTOR. .Non, grâce au ciel ! Elle est comme moi, elle chante faux... cl de ce cùlé-l.'i, du moins, il y a de l'harmonie ilans le ménage!.. Mais voilà où nous cessons de nais accorder!.. Elle a de l'imagination, de la poésie; elle rêvait un mari idéal, vaporeux; cniiii, il lui fuit une grande pas.iioii... et je suis un avoué... qui n'ai jamais fait la cour à personne... Je n'en ai pas le temps!., tonte la semaine à mon étude. Autrefois s..'ulenieiit, avant d'avoir acheté ma charge, j'étais amoureux le (limanche... Et encore qu'est-ce que c'était, des gri-ettes!

EUMEHic. Il y en a de chaiMiiaiites.

HECTOR, d'un air dédaijjneux. Oui, c'est jeune... c'est gentil, c'est gracieux, si on veut... Mais rien de distingué!., des piqne-niipKîs, des parties J'àiios à .Uonl- Miui'cncv , des diners sur l'herbe, où l'on rit comme des fous!.. C'est bien ennuyeux!

EMMERIC. C'est délicieux!

HECTOR. Ça ne mène à rien... Tandis que si j'étais lancé comme toi, nu homme à la mode... un homme à aventures, madenioi.selle Victoria Cirant m'adorerait... Avant-hier, déjà, je lui ai dit (jne tu étais mon ami... Tu ne m'en veux pas?., mon ami intime... ce'a a produit b^ meilleur elfet!.. Si elle sait que je vais dans les coulisses et surtout chez les duches.ses, cela me relèvera à ses yeux.

EJi.MEiiic. Je camprends.

HECTOR. Parce que les duchesses, vois-tu bien, cela a été le rêve de toute ma vie... quelquefois même, quand j'étais maître clerc, j'allais le s(jir après mou étude les voir monter en voiture, à la sortie de l'Opéra ou des Italiens... Et en contemplant leurs toilettes élégantes, leur air lier et distingué, les armoiries et les livféesqui chamarraient leurs carrosses, je me disais: Est-il possible qu'il y ait des gens ass(!Z heureux, pour se faire aimer d'elles! Aimé d'une marquise, d'une comtesse, même d'une baronne, faute de mieux, ce doit être délirant!.. Je rentrais alors à pied, éclaboussé par elles... Et, pensant à toi, je me répétais : Mon camarade Emmeric est-il heureux!.. C'est la seule fois que je t'aie porté envie...

EMMERIC. Et tu avais liieu f.irt! Te rappi lles-tu la fable d'Icare?

HECTOR. Certainement! Je ne suis pas encore assez... avoué pour avoir oublié ma mythologie!.. Mais, grâce au ciel, tu n'en es pas là! tu ne tombes pas, au contraire !

EMMERIC. Ma foi , je n'en suis pas loin ! Le tourbil- • lou décos hautes régions vers lesquelles j'ai voulu m'élever m'empcebe de me créer, comme loi , une position solide, honorable et indépendante!.. Ce monde élégant et futile où je n'avais rien pour réussir et où, malgré moi, je sui.s lancé, me prend tous les insl-ints que je de\ rais donner à l'étude... Les plaisirs vous accablent d'affaires et de soins étrangers à vos

UNE CHAINE

IravaiiK... Dans ce moracut^ encore, ce billet que lu viens de nie reraettrc... {Le tirant de sapovhi'.)

HECTOR. N'est-ce pas pour un procès?

EMMr:Ric, souriant avec ironie et ouvrant la lettre. Eh! oui, lin procès... gagné cleiiuis longtemps. Mais pour détourner les soupçons... pour que mon nom ne frappe pas conlinuellement les gens qui me connaissent, on adresse les lettres à toi que l'on ne «çnnaitpas; maître Ballandard... un avoué... ça a l'air d'une lettre d'affaire.

HECTOR. Kt c'est une Icltro d'amour de quelque marquise ?

EMMKRic. Elle me rappelle ([u'il y a demain , à l'Opéra, une représentation extraordinaire , représentation à bénéfice , où je dois l'acconqjajjner.

HECTOR, vivement. Dans sa voilure?., dans sa loge?..

E.MMERic , s'assetjant devant la table. Oui , sans doute... Mais celte loge, il n'y en avait plus, elles étaient toutes retenues ; il a donc fallu , et n'importe comment, en trouver une... {Montrant un coupon qu'dtire du tiroir de ta table.) numéro 10, premières de l'ace ù droite, entre les colonnes... Et sais-tu ce que cela me coûte?

HECTOR. A vingt-cinq ou trente francs la place, cela doit le faire au moins...

E.M.MERic , avec impatience. Je ne te parle pas de cela... {Il jette sur la table l'enveloppe et cache dans tes feuillets d'un manuscrit la lettre qu'il tenait à ta main , puis il met sous une autre enveloppe le coupon de loiji' qu'il a pris dans te tiroir de la table , caehi-te la lettre, kl met dans sa poche et se li^ve pendant les phrases .•<uivanles.) maisdesdéinarclies,dcs courses et du temps (p e cela m'a pris... toute la journée d'hier à la reilicrche et à la conquête d'une loge, au lieu de rester là, devant mon piano, à écrire ce quintette que je venais de trouver et dont j'ai perdu le motif .. ce iiuintelto que mes acteurs attendaient... Voilà comment je ne travaille pas , comment je ne fais rien , et pourquoi mon opéra ne sera jamais fini !

HECTOR. Tant pis!., car je connais des gens qui se faisaient une grande fêle d'assisler à la première représentation.

E.M.MEBic. Eh! qui donc?

HECTOR. Ta famille, M. Clérambeau ton oncle, et sa fille la charmante .^liiie.

EM.MEKic. Ma cousine?..

HECTOR. Je crois même que c'est pour ça qu'elle est venue à Paris ; elle le désirait depuis bien longtemps.

E.MMERIC. En vérité !..

HECTOR. Et grâce à cette maladie de langueur qu'elle a eue...

EM.MERic. Oui, pauvre Aline! je l'ai vue si souffrante !

HECTOR. 11 n'y paraît plus ! fraîche et jolie comme les amours... Mais elle a persuadé à son père que l'air de la capitale lui ferait du bien... et quand on est un des premiers négociants de Bordeaux, et qu'on n'a qu'une liUe...

EMMERic. Et quand viennent-ils?

HECTOR. Eh! mais... ils devraient déjA être arrives.

E.MMERIC Comment le sais-tu?

iiEcroR. Ne suis-ie pas riiomme d'affaires de M. Clérambeau?.. As-tu oublié ce procès si embrouillé que je lui ai gagné , cl pour lequel j'ai lait deux voyages, raiince dernière, à Bordeaux... 11 m'avait donné ses pleins pouvoirs pour lui retenir un a|iparlemcnt.

EMMERIC Eh bien ?

iirxTOR. Eh bien? j'ai pensé qu'au coin de la rue de Richelieu et du boulevard des Italiens... il y avait un hôtel Irès-confortable... l'hôtel de Castille.

EMMERIC. Celui-ci !

HECTOR. J'ai retenu l'appartement du premier, deux mille francs par mois... Ton oncle est riche, et puis l'avanlagc de loger dans la même maison que son neveu...

EMMERIC, luisautantau cou. Ah! mon ami, quelle bonne idée! quelle joie de revoir ma famille!.. Aline, ma sœur, ma compagne et mon élève ! Nous faisions de la musique ensemble.

mxTOR. Nous serons ses chevaliers.

EM.MERIC. Tu donneras le bras à mon oncle.

HECTOR. Nous les conduirons partout... Au Palais de Justice.

EMMERIC. A la première représentation de mon opéra.

HECTOR. 11 n'est pas achevé !..

EMMERIC , vivement. Il le ;era !.. je veux qu'elle soit témoin d'un triom[)he... car elle s'y connaît... Une voix charmante! et un goût... Je me remets à l'ouvrage... {Courant au piano.) J'ai retrouvé mon quintette, j'ai le motif, écoute plutôt...

HECTOR, pîV'«(;;i( une chaise. Quel plaisir! (S'arretant.) Tais-toi donc!

EMMERIC, s'arrêlant. Commeiil?..

micTOR , écoutant aush'. Un monte l'escalier... N'entends-!u pis?

EMMKRic, de même. Eh! oui!., cette voix!., (ta porte s'ouvre.)

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