SCÈNE ir
HECTOR, CLÉRAMBEAU, ALINE, E.MMERIC.
EMMERIC, s'écriant de loin. .\li ! iikju oncle!... ma cousine!.. {Courant à .lline , qu'il embrasse à plu- ■■<ieurs reprises.) Chère Aline! quel bonheur de se revoir!
CLÉR.v.MBE.\u , pussout entre eux deux. Eh bien ! . . l'ii bien !.. et moi?
EMMERIC, lui serrant la main. Bonjour, mon cher oncle. {Regardant .iline.) Mais depuis un an, depuis mon dernier voyage à Bordeaux... comme ma cousine ( si embellie !
.MINE. Et mon père ijui disait que non...
CLÉR.vMBE.Mi , la prenant par la main. Salue donc notre ami, notre avoué , .M. Ballandard, et remercie- Ii' de l'appartement qu'il nous a choisi.
.M.iNE. Il est charmant !
cLi;ii.\MBE.vu. Vous ne m'aviez pas écrit que mon neveu demeurait dans cet hôtel , on vient de nous l'aiipivndre.
HECTOR. Une surprise que je vous ménageais.
.vLiNE. Juste l'étage au-dessous!.. Comme ça sera Commode pour mon cousin... (.-1 Clérambeau et baissant les yeux.) quand il viendra vous voir.
ci.ËR.vMRE.ui, brusquement. Je n'entends pas qu'il se dérange... je veux qu'il agisse sans laçons... comme nous... Tu le vois, nous venons, en arrivant, te l'aire notre visite; mais ça ne t'oblige à rien.
EMïiEKic. Comment, mon oncle?..
ci.EinMiiE.vi;. Tu as à travailler... il faut qu'un artiste travaille.
EMMERIC 11 y a temps pour tout... Je vous accompagnerai dans le monde, je vous y présenterai.
UNE CHAINE
ci.ÉRAMBEAU. Je te remercie, je m'en abstiendrai.
HECTOR, à Clérambeau. 11 est lancé dans la haute société.
CLERAMBEAU. RaisoH dc plus : il y règne des mœurs qui m'effraieraient pour une jeune fîlle.
EMMEuic. Eh ! qui vous a dit cela?
CLÉRAMBEAU. Vos Uvrcs et vos papiers publics... Apprenez, Monsieur, qu'à Bordeaux nous lisons tout ce qui parait à Paris.
EMMERic, lui prenant la main, d'un air de compassion. Mon pauvre oncle!..
CLÉRAMBEAU. Qu'cst-ce quB c'cst"?
EMMERIC , riant. Je ne vous fais pas de reproches , vous êtes plus à plaindre qu'à blâmer... mais vous avez peul-ètre tort de nous juger à la lecture... Nos mœurs sont plus honnêtes que nos écrits... et si vous restez quelque temps parmi nous, vous trouverez qu'il y a encore quelque décence et quelque bon ton dans nos salons, de la vertu dans les familles, de bons ménages dans le monde et des honnêtes gens partout... même au Palais, demandez à Ballandard.
CLÉRAMBEAU. Lui ! je l'cvcepte , je le connais... 11 est de Bordeaux... C'est une candeur, une pureté de mœurs... (Regardant son neveu.) bien rare de nos jours... Et puis, avec lui, tôt ou tard, les procès finissent, tandis qu'avec les autres...
EMMERIC Vous voyez bien...
CLÉRAMBEAU. Une cxceptiou ne prouve lien... El vous. Monsieur, vous ne voyez jamais les choses que du beau côté, comme votre père, du reste, Balthazar d'Albret, mon cher beau-frère , qui était toujours dans l'idéal et moi dans le positif... Ne fût-ce que par amitié pour voire mère... ma pauvre sœur, je voulais associer son mari à mon commerce... 11 aurait fait comme moi une bonne et- solide fortune... Mais non, au lieu de rester dans la marine marchande, où l'on gagne de l'argent... il a voulu rester dans la marine royale.
EMMERIC Oîi l'on gagne des épaulettes... de la gloire»...
CLÉRAMBEAU. Et dss boulets !.. Emporté à Navarin, il m'a laissé sa veuve , qui n'a pas tardé à le suivre. .. et son fils que j'ai élevé chez moi , que je voulais aussi diriger vers le commerce... commis d'abord... [Jetant un coup d'oeil sur sa file.) Et puis, qui sait? D'autres vues... un bel avenir qui aurait continué la maison Clérambeau junior de Bordeaux... Mais, bah! avec cette famille-là on se trouve toujours dans des dii'ections opposées à celle qu'on voulait prendre... Et un beau jour, voilà que j'entends répéter de tous les côtés que mon neveu a des dispositions... des talents... du génie!..
F.MMERic. Non, mon oncle mais le désir de ne
plus vous être à charge et de m'acquitterde vos bienfaits.
CLÉRAMBEAU. Mes biciifaits ! .. qu'est-ce qui l'en parlait?., personne!
EMMERIC. Moi! qui ne les oublierai jamais!
CLÉRAMBEAU. Eh liiru! était-cc une raison pour ra'abandonner... pour avoii'... du génie... Qu'est-ce qui l'en demandait?., qui t'a donné ces idées-là?.. Étaitce moi?.. Et surtout des idées de musique... moi, (|ui n'ai jamais pu en comprendre une note.
HECTOR, passant devant Aline et donnant une poignée de main à. Clérambeau. Enchanté de faire votre partie... {Aline remonte le théâtre et revient se placer entre Clérambeau et Emmeric.) Et moi aussi , je ne comprends pas la musique, mais je l'aime.
CLÉRAMBEAU. Moi, je la déteste en particulier et les arts en général!.. A quoi sert un peintre?.. .\. quoi sert un musicien?.. A porter le trouble dans les familles, à monter la tête des jeunes personnes, à leur faire perdre devant leur piano un temps qu'elles pourraient employer à calculer ou à tenir les livres en pai'ties doubles.
tiNR. Mais, mon père...
ÉRAMBEAU. Je nc dis pas cela pour loi, qui soignes les écritures et la correspondance...
ALINE. El le ménage...
CLÉRAMBEAU. C'cst Vrai! et si j'ai le désagrément de m'enlendre dire tous les jours ; « Votre fille chante comme madame Malibran...» ce n'est pas ma faute, mais celle de mon neveu... Et, à présent, impossible de la corriger... car cela date de loin. Dans leur enfance, et pendant que j'étais à faire ma caisse ou mes bordereaux, j'entendais dans ma maison, la maison de commerceClérambeaujunior, un tapage infernal... des morceaux d'ensemble que Monsieur composait
déjà et qu'il exécutait seul avec sa cousine des
finals, des quintettes etdesduos... toujours le même :
« Je t'aimerai Tu m'aimeras toute la vie. » Et si
j'avais été le maître !.. mais on ne l'est pas quand on n'a qu'un enfant... une fille unique que l'on craint toujours de perdre... et il faut bien alors déroger malgré .soi à ses principes... Mais si la Chambre, qui a déjà supprimé la propriété littéraire, si la Chambre " qui est en voie d'économie et de progrès, supprimait un jour les arts et les artistes, je crierais bravo!.. 11 y a là un monsieur dont je ne me rappelle pas le nom, mais qui est toujours sûr de mon vote tant que je serai électeur! un monsieur qui voudrait briser les i harpes et les pianos en acajou pour en faire des métiers à la Jacquart!.. Voilà un homme qui entend l'industrie et les intérêts de tous !
HECTOR.. Excepté ceux d'Erard et de Pleyel.
CLÉRAMBEAU. Qu'esl-cc quc ça me fait à moi ?
ALINE. Si, mon père, cela vous fait quelque chose... Et quand vous avez vu l'opéra de mon cousin... (A Emmeric.) car il a été joué dernièrement à Bordeaux... notre ville natale. Et un succès!., un enthousiasme!.. Ah! que j'étais heureuse et fièrç... Et pendant les bravos, je me surprenais à être modeste, à baisser les yeux et à rougir de votre gloire, comme si c'était un peu la mienne; c'est tout naturel.... c'était de la famille... Et mon père lui-même, au second acte, après le duo... vous savez bien? ce duo d'amour qui est si beau. Ils applaudissaient tous, ils demandaient l'auteur, leur compatriote, qui n'était pas là... et alors, et par un mouvement spontané, ils se sont tous retournés vers notre loge... nous saluant de leurs acclamations, nous honorant de sa gloire, nous, ses amis, ses parents... Ah! cela vous a fait quelque chose.
CLÉRAMBEAU. NoU... HOU...
ALINE. Si, mon père je l'ai vu des larmes
roulaient dans vos yeux!., vou's étiez ému et tremblant...
CLÉRAMBEAU. Je Ic crois bien... j'avais une peur... ma fille qui se .trouvait mal !..
EMMERIC. Est-il possible?..
CLÉRAMBEAU. La uiusiquc lui fait toujours cet effetlà, la musique de tout le monde. ..la première venue... et quand ma lillese trouve mal... j'oublierais tout... je donnerais tout.
ALINE. Je le sais bien !.. et cependant je n'en abuse pas.
UNE CHAINE
CLÉHAMBKAU. Non, tii Gs rcvenuc tout de suite.
ALINE. El je ne vous ai rien demandé !
CLÉRAMBEAU. C'estviai ! mais que cela nct'arrivcplus.
ALINE. Ah! c'est que cette partition est si belle!.. Ils di.'iaicnt tous : Il ne fera jamais mieu.x... et moi, je disais que si... N'est-ce pas, mon cousin, votre second ouvrage sera encore plus beau?.. Vous me le promettez?..
KMMERic. Oui, ma cousine.
ALINE. Ne fût-ce que pour les confondre... Et puis, ce soir, vous nous en jouerez quelque chose...
EMMEBic. Ccrtaininient!
HECTOR, à Aline, d'un air de satisfaction. J'irai à la répétition...
ALINE. Vous, monsieur Baliandard?
HECTOR. Il me l'a promis!..
ALINE. Et nous aussi, n'est-il pas vrai ?.. Vous nous y conduirez...
EMMERic. Trop heureux de vous donner le bras!
CLÉRAMERAU. Allous... voyons... il ne faut pas empêcher ton cousin de Iravailler! Dis-lui adieu, et des- ' cendons. (// prend Alinf par la inain et remonte avec elle le théâtre, pendant qu'Ëmmeric traverse et va se placer à gauche, prés d'Hector.)
ALINE. Un instant encore... C'est amusant d'être ainsi chez un garçon... avec son père, s'entend... et puis, mon cousin est très-bien logé... un piano superbe... C'est donc là que vous travaillez... (|ue vous trouvez des mélodies si gracieuses... et (Prenant un cahier qui est sur la table, près du piano.) ce gros cahier... c'est votre poëmc... Ah! voyons...
CLÉRAMBEAU. Mais, tu ii'y penses pas... c'est d'une indiscrétion...
EMMKRic. En quoi donc?..
HECTOR. Un opéra, c'est fait pour être vu.
ALINE. Et celui-là, tout le monde le verra... je l'espère; je puis bien eouimencer... (Redescendant le théâtre en lisant le cahier.) Et voici d'abord des vei^s que je trouve très-bien!.. (Lisant sur le manuscrit.)
En toi seule est mon ime, et ma vie, et mon (ître ! Te quitter, c'est mourir! te revoir, c'est renaître.
CLÉRAMBEAU, ramassant un papier qui vient de tomber.Ow\.. c'est du joli... Et ceux-ci : «Que cette «soirée de demain, à l'Opéra, me rend heureuse, « mon ami...»
ALINE, avec émotion. Mon ami...
CLÉRAMBEAU, (T Emmeric, et s'ititerrompant. Pardon!., mon neveu. (Se retournant vers .4line). Ma fille... qu'as-tu donc?..
ALINE, s'efforçant de se remettre. Moi!., rien!.. Rendez cette lettre à mon cousin.
EMMERIC, avec embarras. Du tout... ma cousine, elle ne m'appartient pas.
ALINE. Et à qui donc?
EMMERIC, hésitant. A Baliandard.
HECTOR. A moi!..
CLÉRAMBEAU, riaut. SI tu peux nous prouver cela...
EMMERIC, passant près de la table à droite. Très-aisément... voici l'adresse qui l'accompagnait... elle est de la même écriture... et vous voyez : « A Monsieur Baliandard, avoué, rue de Caillou. » (Il repasse prés de Baliandard et reprend sa première place.)
ALINE, avec joie. Est-il possible?..
HECTOR, bas, à Emmeric. .Mais, mon ami !..
EMMEMC, de même. Tais-toi donc!
CLÉRAMBEAU, s(w/*é/ait, et examinant l'enveloppe avec sa fille. C'est, ma foi, vrai!.. Un cachet avec des
armes... c'est une grande dame!.. Qui aurait jamais cru cela?.. Hector Baliandard, que je regardais comme le plus pur et le [ilus chaste de tous les avoués... de première instance.
HECTOR, toujours retenu par Emmeric. Ça n'empêche pas...
CLÉRAMBEAU. AloTs, et d'après cela... jugez des autres... Fi! Monsieur...
HECTOR, pawa«f entre Clérambeau et Aline. Si vous vouliez m'écouter !
EMMERIC. 11 venait me consulter sur une loge d'Opéra... et sur les moyens de se la procurer...