ACTE PREMIER
Le théâtre représente un salon; porte au fond; deux portes latérales; à gauche, une table et ce qu'il faut pour écrire; à droite, un bureau couvert de livres et de papiers.
ZOÉ, M. DE MONTLUCAR.
ZOÉ, à gcMche à une table, écrivantj pendant que M. de
Montlucar est debout près d'elle. Il me semble, Monsieur, (|UL! voici déjà bien ilu monde. Notre salon ne tient que cent ciiuiuaiite pcfSMimes.
M. DE Mo>TLi:cAR. Allez toujours.
ZOÉ. Et voici déjà plus de trois cents itivitatiotis.
M. DE MONTLUCAR. Eh! Madame, c'est ce qu'il faut. Sans cela on pourra entrer... et si on entre, autant ne pas recevoir... C'est dire qu'on ne connaît personne, qu'on n'est pas répandu, qu'on n'a pas d'amis.
ZOÉ. Et il vaut mieux entasser ses amis dans 1' uitiehambre ?
LACNY. — l,u|.rimcri.: J,: Vut»T tl l'.ie. ,^u 3
LA CAMARAUEHIE.
M. nE MONTi.ucAR. CiTlaiiiomciit. . . ot qiii.'l([iii's-iiiis môinc sur l'cscalii'c; cVstbon goni'O...
ZOÉ, se remcllant à écrire. Jeconlinuc. « Décombre 1836. Monsieur et Madame de ^tolltlllcar prient Mnusieur... »
M DE MONTi.ncAR. « Moiisioiir Ifi maire de Saint-Denis... « de leur faire VlioiuK'Lir de, rAc »
ZOÉ. C'est vrai!., .je n'y pensais plus... Il y a un dépuléà nommera Saiut-Denis... Une belle occision pour vous, Monsieur, qui avez \h des pr.ipriétcs et une miuiufactnre...
M. DE MONTi.ucAn. Moi, Madame! y pensrz-yous? me mettre sur les rangs... avec mes opinions! Il l'aiidrait qu'on me priât bien! et encore... Avez-vous mis sur la liste mon ami le docteur Bornardet ?
ZOÉ. Oui, Monsieur.
M. DE MONTi.reAR. MoH ami Outillet, le libraire! le génie do la librairie! Mon ami Desrouseaux le pay.sagiste... le génie de la peinture, eehii-là!
ZOÉ. Une eliii.se qui m'étonne, Monsieur, c'est qnc vos amis sont toujours des génies.
M. DR MONTLiTAR. Oui, Madame... on n'a plus que de cela maintenruit, fout génie!
ZOÉ. C'est fàclieux! car si on avait un peu d'esprit, cela ne ferait pas de mal.
M. DE MOMLLCAR. Eh! Madame... est-ce qu'on a le temps?., c'était bon anli-efois... dans des temps de niaiseries et de futilités... au temps de Voltaire on de Marivaux; mais ce n'est p.is dans nri siècle aussi grave et anssi occupé que le nôtre... qu'on irait s'amu.ser... à faire de l'esprit... c'est bon pour les sols! mais nous antres! Avez-vous écrit à mon ami Os ar Rig.uit, l'avocat... qui fait des vers élégiaqnes?
ZOE. Oui, Monsieur.
M. DE MOMLiT.A». J'avais dit quc Vi>\\ prît six exemplaires de ses poésies funèbres.,. Ali! les voilà !
ZOÉ. Six exemplaires!., d'un livre détestable.
M. DE MONTLUCAR. Voulcz-vous VOUS taire!
ZOÉ. C'est inconcevable... je ne suis plus maîtresse de mes actions ni de mes discours! Dès que je trnuve un ouvrage mauvais... « Voulez-vous bien vonslaire! » Hier encore, à l'Opéra, la musique lapins ennnyeuse! «Voulez-vous bien ne pas bâiller! » On ne pourra plus bâiller à l'Opéra maintenant !
M. DE iMONTr.ucAR. Eli! uoii, Madame; il y avait là des amis qui vous regardaient ; et même, si vous aviez un peu d'affection pour moi, vous auriez applandi .
ZOÉ. C'est Irop fort!., et je ne vous comprends pas!.. Vous, monsieur le comte de MontkK'ar, qui, par votre nai.ssance et votre fortune, faites de la science pour voire plaisir, vons dont tons les ouvrages se vendent à vingt éditions... vous passez votre vie à vanter, à prôner une foule de gens médiocres dont vous vons laites l'apôtre et l'enthonsiaste... j'ignore dans quel but... M. Oscar Rigant, par exemple, ce poëte-avocat dont vous dites tuU de bien... et lors de votre procès pour votre manufacture de Saint-Denis, ce n'est pas lui que vons avez choisi,
M, DE MONTLUCAR. Il CSt si OCCUpé !
ZOÉ. Il ne plaide jamais... vons avez préféré un jeune homme dont vous dil(!S toujours du mal... M. Edmonl de Varenues, ipii a gagné votre procès... Bien mieux encore, ce médecin honnne du monde dont vous ne ponvez vons passer... M. Bernardet...
M. DE MONTLUCAU. Homnic pi'oiligieux ! homme phénomène qui a rais du génie dans la médecine.
ZOÉ. Vous engagez lous vos amis à se faire traiter par lui, et à votre dernière maladie vous en avez |iris un autre.
M, DE ivioNTi.ucAR, vivemetit. En secret!., et je vous prie de n'en parler à personne ! je n'ai pas besoin de me mêler de propos et de coteries, moi qui par ma position suis indépendant... Oui, Madame... rindépendance de l'homme de
lettres qui ne flatte aucun parti, se passe de tout le monde et n'a besoin de personne... Avez-vous envoyé une invitation à M. de Miremont?
ZOÉ. Le pair de France.
M. DE jroNTi.ucAR. Du tout... jo me moque b'en de son titre et de sa qualité.,, mais il est propriétaire d'un jonrnil trè.s-ré'p:nidu...
ZOE. Peu m'impiii'ic !.. je n'aime pis sa femme.
M. DE Mo.NTLUCAit. Uue fiMUme charmante.. . [A demi-voix.) Une fennme redoutable que l'on rencontre partout ! dain les salons du ministère on dans ceux de la binque... Une femme qui intrigue, qui jugi', qui tranche, qui da'is uni^ soiive fait et défait vingt réputations.
Z'iÉ Acimiiuencer par la sienne... Une coquctt;, une bégueule, une orgiioilleuse... autrefois avec nous duis la même p'Mision, et qui maintenant nous reganle à peine du haut de 1 1 pairie oii elle est tombée... .le ne l'inviterai pas.
M. iiE MONTi.iiCAR. Ma foinme !
ZOÉ. J'inviterai Agathe, sa belle-tille... qi'elle rend si niallienreu.sc; Agathe de Miremoul, autrefois au^si nu camarade do pension, et si aimable celle-là, si douce, si bouni'! Et cependant elle aurait de quoi être fière... un.' gr.nide famille, une gr.mde fortune, un des biuiix |>artii de France, et cela no l'empêche pas de voir et de chérir sesanciennes amies... Aussi, je l'estime, je l'aime,., mais sa bellemère, la superbe Césarine, je la déteste... et elle me le rend bien !
M. DE MOMTi.uc.VR. RaisoH dc plus !.. Un sage a dit que nous avion.s dans le monde trois classes d'amis: les amis qui nous aiment, les amis qui no nous aiment pas, et les .unis ipii nous dé'tesli'nt. C,' sont ces derniers i|n'il fuit soigner le plu-. Aussi, ma femme, je vous prie d'inviter madame de .Miremont, et de l'aimer si c'est possible,
ZOÉ. Non, Monsieur!
M. DE MO^Ti.ucAft. Faites cola pour moi... je vous en supplie en grâce!
ZOÉ. Eh bien! Monsieur, car je suis trop bmiie.,, je consens à la traiter l'omme une amie ilé"1a troi-ilianc classe... mais je fais mes eomlitions.
M, DE MoNTLUCAR. Toutes cclles quc VOUS voudrez.
ZOÉ. D'abord, quand il y aura chez vous une lecture i|j qnel(pie génie de votre conniissance... je n; serai pis obligée d'applaudir ni d; m'extasier comme vo.is.,.
M. DE MOMLliCVR. ACCOCdé.
ZOÉ. Je paui'rai même',' si je le veux, ne pas y assisttu'. . et pendant ce temps aller au bal ou en soirée... cw depuis une année entière que j'entends tous les jours des chef-d'œuvre, je ne serais pas fâchée de m'amuier un péit.
M. DE SIONTLl'CAR. ACCOI'dé,
ZOÉ. Et pour ciunmencer, il y a ce matin un conci'rt cîiarniant au Conservatoire; vous m'y niènerez,
M. DE M0NTI.UCAR. Voloiiticrs.. . Ah ! mon Dieu, non... je ne peux pas... J'ai ce mUin un déjeuner de gircoiis.
ZOÉ. Vous le refuserez,
ji. DE MOMi.ucAR, luipossiblc !.. c'cst avcc nos amis... Ils y seront tous... un déjeuner qui m'eunuie , qui m'exc'>de... mais auquel je n'oserais manquer... car c'est d'une importance ! , .
ZOÉ. En quoi donc?., de quoi s'agit-il'
M. DE MOMi.ucvR. Dcs choscs quo vous ne pouvez connaître.
ZOÉ. Toujo;ns la môme réponse ! Depuis quelque temps je ne sais ni rv que vons devenez, ni ce qui' vous fûtes; il y a un uiyslère qui environne tontes vos actions. Voas avez des conférences, des conciliabules secrets, so:t cliez vous, soit chez vos amis!.. C'était bien la peine de fiire un,' loi contre les associations !., Est-ce que voas e inspirez, par h isar I !
M. DE MONïLUCAR. Moi, Madauic !
LA CAMARADEIUE.
1fi.7
zoK. Je suis teiitoe An le croin;!.. si ce n'est pas contre riClaf, c'est (liiiieciintre moi !.. Pivih'z j^anlo, je siirveiller.ii. j'e\aiiiinei'ai liuit... et ce papier (|uc je vnus ai vu écrire liicr... et que vous iivez caché à iiioii jirrivée... (Trauersaiit le Ihàilre et roijmdant sur la lahli-, à droite.) Le voilà!., je le reconnais... c'est di' votre main... il y a (pielipie trahi.son.
M. DE .MONTLUc.vu. Mais non. Madame.
ZOK. J(; veux le voir.
M. i)K MONTu;c.\H. C'est inutile... un fragment littéraire...
ZOÉ. N'importe!., en fait tie conspirations... tout est bon! [Lisant.) « Qu'est-ce que le jj^nie?.. »
,M. DE MOISTLUCAR, vouUint tuujuws reprendre le papier. Vous voyez... ce n'est pas à votre portée.
ZOÉ. Raison lie plus!. [Lisant.) «Qu'est-ce que le génie?..» Je ne suis pas lâchée de l'aire enfin sa connaissance. (Lisant.) « N'est-ce pas l'étincelle électrii|ue (|u'oii m; peut saisir, « Ijien qu'elle parcoure l'inimensilé? C'est la réflexion que « tout le monde fera en lisant le dernier ouvi'aife... »
M. DE MOMi.ucAR , uouUint lui arracher le papier. Assez, vous dis-je !..
Z(iÉ. Et pourquoi donc, Monsieur, me priver du plaisir de lire un morceau de votre composition... et de votre écriture'?..
M. DE MONTi.ucAu, ai'cc embarras. Pom'quoi ? |iourc|uoi?.. c'est qu'on vient !
ZOÉ, se retournant et poussant un cri. Ah ! c'est ma bonne amie Agathe! [Elle jette le papier ({u elle tenait et <lunt son mari s'empare, et court au-derant d' Ayathe qu'elle embrasse.)