‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 351 sur 975 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

RAYMOND, ÉDOUAUD, sous le costume de Bemolini.

RAYMOND, 911/ a été lui ouvrir. Mille pardons de vous avoir faitattendre !.. Comment! c'est vous, monsieur Bemolini; je vous avais dit de ne revenir que sur le midi.

EDOUARD. Senza dubbio... Ma (|uand zé vas cliez un débiteur, zé avé toujours l'habitoude d'arriver une heure d'avance, perciié le temps de sonner et d'attendre à la porte, on se trouve zouste à l'heure... Je connais ça... d'aillours, j'ai prévenu la signora qu'un me verrait souvent ici.

Air (le Voltaire chez Ninon.

Oui, je vais chez mes (h'^hiteiirs Vingt fois par jour, c'est mon système.

BAYMOND.

Mais je vo\is plains, si ces messieurs, Comme moi loyent au sixième.

KDOl'ARD.

Le sixième, il nie f.iit jias iieur, Ce traji't ne m'est pas prnilile; Et, voyi'Z-vûiis, comme chanteur, Je monte aussi haut que possible.

RAYMOND. Je m'en aperçois. Eii bien' voyons, puisque la visite que j'attendais n'arrive pas, dépèclums.

ËDOi'ARD. V) avez mollo rayionc, dépézons. [Tirant de .sa pnclu' un papier, (pt'il lit.) Vi devez au marzand de musique, dont j'ai acheté la créance, deux cents francs; vi devez au tailleur, dont j'ai acheté la créance, deux cents francs ; vi devez.. .

R.wMOND. Kh! morbleu! finissons; il s'amuse là à me faire des pai tii^s d'orehcstre. Voyons le morceau d'ensemble.

ÉDorAM). Vi voulez dire \e final; j'espi're que vous ne le trouverez point trop sureliaryé d'accompagnements : six cent cinquante francs , et cela sonne à l'oreille, et c'est, j'ose le dire, harmonieux et facile.

RAYMOND. Facile, facile, facile, cela ne l'est pas à

|Kiyer; mais enfin vous voilà réglé, et à la première iiccasion...

KDuiiARD. Plus, d'un autre côté...

RAYMOND. Comment! d'un autre côté?

ftDoi'ARD. Dou silence, et partons en mesure; nous avons d'autre part ce concerto que vi avez composé dans nu moment d'inspiration.

RAYMOND. Un morceau sublime, qui depuis trois ans reste dans la boutique de l'éditeur.

EDOUARD. Pazienza; le génie en boutique, il est comme le bon vin en bouteille; avec le temps, c'est du nectar.

Air : // est temps.

Avec le temps, [bis.) I.es tlil'licuUés s'aplanissent; Pour les beaux-arts et les talents Qu'importe la marrh> des ans.

Bien loin que les grAces vieillissent, Que (le b.autés qui rajeunissent

Avec le temps!

RAYMOND. Que voulez-vous dire?

EDOUARD. Que votre concerto il fait fureur; il est liarti, il est Tancé, on le demande de Ions côtés, pour l'Italie et pour l'.Xllemagne, et derniérenient la diligence (le Strasbourg, celle qui a ver.sé l'autre semaine, en portait à elle seule deux ballots; plus cent exemplaires que M. Spontini a fait demander pour le roi de Prusse; plus, cent exemplaires... c'est étonnant, la quantité.

RAYMOND. Permettez donc, je n'en ui déposé en tout que vingl-ciiKi chez l'éditeur.

EDOUARD, (j pari. .\b, diable! [Haut.) C'est juste; mais n'y en eùt-il qu'uu seul, n'avoiis-nous pas la litliogi'aphie qui multiplie les cheft-d'oiuvre?

RAYMOND. Ah! j'ai été lithographie!

EDOUARD. Plus, ccttc petite cavatine qui vi avez faite en vous jouant.

RAYMOND. Celle-là, je sais qu'elle ne se vend pas.

EDOUARD. La vôtre ! oui : mais nous avons adroiloincnt répandu dans le monde musical ()ue c'était une cavatine inédite de M. Uossini.

RAYMOND. Eh bien?

EDOUARD. Lli bien, le lendemain il a fallu mettre deux gendarmes à la porte delà boutique, et un tmisième à cheval au coin de la rue. .\ l'heure que ze dis, on s'arrache la délicieuse cavatine; on en a vendu douze douzaines d'exemplaires à des auteurs de vaudevilles, ([ui l'ont mise en pont-neuf; quinze aux (ir gucs de Barbarie, qui l'ont mise en harmonie; trente à M. Colinet et Compagnie, qui l'ont mii-e en contredanse pour Tivoli et le Banelagh, avec accompagnement de flageolet.

RAYMOND. T(JUJourspar la lithographie?

EDOUARD. Toujours par la lithographie.

RAYMOND. Dieux! (|uel honneur! être joué, chanté, dansé, lithographie !

EDOUARD. Et [layé; car le total, pour le concerto et la cavatine, se monte à mille deux cent cinquante francs ; et si nous en déduisons les six cent cinquante francs du petit /inal, (Montrant son mémoire.) il nous resicra juste vingt-cinq louis en or, que je vous apporte dans cette bourse. (Lui présentant une bourse.)

RAYMOND, preliant la bourse. Comment ! il serait possible? quel art qnc la musique ! Je vais vous donner un ivçu.

E'.iouARD. Fi donc ! entre artistes. La seule favor que zc vi demande, c'est de nous faire beaucoup de Rossini.

L'ARTISTE

RAYMOND. Je VOUS en donne ma parole (rhonneur.

KiiorAiiD. Et iiuniie, ce ne serait que du Mozart, (jne nous le pi'eiidrions tout de même, voye/.-vous.

RAYMoMi. A la bonne lieuR') j'csiiérc (|iio nous nous rcvci'i'ons.

ÉDoiAni). D'autimt plils facilement que ze donne des k'i'ons tous les jours ici dans la ni;uson, à un jeune homme qui denieui'e au premier.

livvMoMi. ConunenI, M. Edouard cultive les arts? un jeune liouune si rirhe!

KDOiAiii). Rielie! il ne Pestpas tant que vous croyez, ze \i le dis eu conlideiice, sa fortune elle est Ijieu délahrée, et il en ian|iloie les déhris à acipiérir d''S talents, afin d'exercer un jour Ini-mème.

nAVMoM). Pauvre jeune Inmune! alors je le pi. dus.

tuoruiii. Conmuntl vi le plai,L:nez? vi devez plutôt le féliciter d'ètiv tombé Sur un [irofe sur tel (pie moi, un virtuos(\, qui depuis un demi-siéele fait l'admiruticiU di' riiiu'0|ie.

HWMoNn. Comment! un demi-siècle! Il y a donc liien lon;^temps que vous vous occupez de volro art?

Éiioi;^Ru. Ma, j'ai i|uarante ans, et en voilà trentesix que j'exerce.

UAVMONo. Qu'est-ce que vous me dites là?

ÉDOiiARi). L'exacte vérité : Ascollak. Mon père, cliantrnr sublime, il était à l'apogée de sa gloire, et tous les musiciens, tous les connaisseurs, ils disaient qu'il l'tait impossilde d'aller plus loin. Eli bien ! moi, Monsieur, a l'âge de (piatre an^, pas plus haut que cela, j'écrasais mon père, j'étais un colosse de talent.

RAYMOND. Je n'en reviens pas.

KDoi vRD. Ni lui non pluî; il ne concevait pas (ju'il n'itfaitun enfant si miraculeux; il en était stupéfait, et ma mère elle riait dans un coin. Mi, ce n'était rien encore! ze composais, et zc peux vi chanter une scène musicale délicieuse que l'ai composéeà l'àgc de quatre ans.

RAYMOND. Certainement, j'aurai grand plaisir à vous entendre, mais je vous avoue que je préférerais quelque chose de p!us nouveau et de plus récent.

i-Doi'ARD. Ah ! ze m'en vais vous dire, c'est que ze n'ai rien l'ait depuis. Depuis l'âge de quatre ans, ze n'ai pas écrit une uole de mousi(pie. Écoutez, ze souppose que l'orcliestre il est là : n'avez-vons pas quelque chose per figurer le maître de mousii[ue ; un bii>te, une tète à perruque, n'importe? (// prend un btisic qu'il place sur le trou du aouffleur.) C'est un maître de clia|ielli' qu'il fait exécuter une scène de sa composition, c'est tout ce qu'il y a de plus dramati(pie et de plus neuf ; voiei le sujet de la scène : un vieux tyran il adore une jeune personne, belle comme les amours, et veut en faire sa femme; la jeune personne elle ne peut pas .souffrir le vieux tyran, vil que de son eôté elle aime un chevalier, (\n\ est parti pour la Palestine.

RAY.iioND. l'ourla l'alestiiie!

Éuoi'ARD. Vi savez ipie les beaux chevaliers ils sont toujours partis pour la Palestine, c'est de rigueur. Le vieux tyran il fait faire une petite proposition à la jeune persoime; c'est de l'épouser ou de la l'aire périr sur un liùcher. La jeune personne, qui compte sur son be.ui chevalier, pour venir la délivrei' juste au lion moment, se l'ésigne à la mort; elle m.irclie au supplice à pas complés, comme au grand Opéra; son moussoir à !a main, comme au grand Opéra; elle pleure, la pauvre petite dcmiselle, perché ça lui fait pas pliiisir. Alors, au moment où l'allumette fatale elle va mettre le feu au bûcher, elle chante un petit duo avec le vieux tyran.

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