‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 533 sur 975 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

DROnriG.NARD; SÉB.\STIEN, en grand costume.

îkbaStien, à la cayxtonatle. Nb:Uez le ponlct à lalartarv, et n'oubliez pas les crêpes, parce qu'elle les aime l)caucoiip.

DnoKuiGNARD. Eu croii'id-je mes yeux? Sébastion lui-même!

SKiusiiF.N, l'apercecant. Ah ! mon Dieu, c'est mon ami Dro^nignard. Comment diabic est-il à Paris?

DRocuiGNARO. Tu tic ni 'attendais pas, j'en suir siir.

sé!!asti:;n. Non, certainement. •

Di'.or.i'icN.uiD. Je n'avais pas vouUi te prévenir pour te surprendre.

sÈiiASTn;>. En effet, tu m'as surpris d'une manière bien... bien agréable.

DnoGiiGNARD. Ah çà ! dis-moi, qu'est-ce que tu as fait depuis mon départ pour Orléans? Car tu sais que moi, je te demande compte de tout.

SEBASTIEN. Oui, c'cst uuo liabiludc que tu as prise.

DROGiiiGNARD. C'cst pbis fui't quG uioi. A la mort de Ion père, mon vieil ami, n'étais-lu pas exposé à tous les dangers et à toutes les séductions? Une fortune superbe, trois mille livres de rentes et un fonds de mercier bien achalandé... où lout cela en serait-il sans moi, sans la tutelle de l'amilic?

SÉBASTIEN. Je ne dis pas le contraire, et mon père avait raison d'avoir coidlance en toi.

iiROGL'iGNARD. Jc Ic crois bien : ce cher ami ! Sais-tu que pendant trente-cinq ans de sa vie nous avons diué ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi, plus souvent chez lui. Voilà des amitiés solides. Heureusement que la nôtre commence de même, et nous ne nous quitterons jamais, n'est-il pas vrai? Toujours amis, toujours garçons; car, vois-tu bien, il n'y a que cela de bon dans le monde. De sa nature, l'amilié est célibitaire; car dès qu'une femme entre dans un ménage, c'est fini : les amis du mari ont toujoui-s tort, et ceux de la femme ont toujours raison ; mais nous causerons de cela à loisir. Quel est ce repas où tu es invité, et qui a lieu chez Bernard? Est-ce une fête, un repas île corps?

SEBASTIEN, kcsilaut. N'ou, nou ; c'est une noce : toub; la famille va se rassembler cbez le Iraiteur, pendant que la mariée et les lémouis vont aller à la municipalité du douziime.

DROGUicNARD. Ail"! c'est (pielqu'uu du quartier qui se marie. Allons, un imbécile de plus. Et quel est sjn nom?

SÉBASTIEN. Si je (e le dis, lu va? te fâcher; c'est...

DROGuiGNARD. Eh bien ! c'est?

SÉBASTIEN. C'isl moi.

DBOGUiGXAUD. ComiueiU I c'est tii?

.\iR de LaiMira.

Sans moi prcmlre un iKVli semblaliliî, Dieux! voilà donc le pris J'J tous mes soins! C'est alTreus, c'est alioniinablc!

StRASTIES.

De Uii je n'altcnilais pas moins, Il va crier pendant une lieuro an mniiis.

DROGUIGXARD.

Ne sais-tu pas l'amilié qui m'enfliimmc?

SEBASTIEN

Ta m'aimes trop et ton zèle est tro;i g-rand; Aussi, mon cher, j'ai voulu jireulre feinnie ; Pour tMro aimé modérément.

Ausii , pourquoi cs-tu revenu? Nous qui avions presse tout cela, pour que ce fût fini avant ton retour.

Daor.i'iGNABD. Et cet empressement-là même ne devait-il pas te donner des do;iles? On craignait m s conseils et mon o.vpérience.

SEBASTIEN. Tu iHC dis Cela iiour m'elTrayer, parce que tu ne voux paS que je me mari •. Viiilà cinq ou six ans que tu m'en cmj>celies, et cependant il est temps d'y songer.

DROGUICNARD. Moi! m'y suis-jc jamais opposé? J:

,t'ai dit seulement : Trouve une l'cmnjc jolie, spiri-

tuelle, modeste, riche, sage , ccoiwaje et fidèle, 1 1 je

serai le premier à t'en;ager h te marier; sans : 'la,

serviteur.

SÉBASTIEN. Eh bien! mou ami, si ce n'est (|ue re'a, rassure-toi. J'ai trouvé justement ce qu'il le f ml : mademoiselle Adélaïde Oiraud.

DROGUICNARD. Comiii Ht ! la fllle de cet ancien b lunetier?

SÉBASTIEN. Elle-même; un âge raisonnable; une jolie fortune.

D.aoGciGNARD. Jc uo dis pas non; mais je les connais à merveille et depuis longtemps ; la mère est méchante, bavarde, la plus mauvaise langue du quartier.

SÉBASTIEN. Oui, luais je n'épouse pas la mère.

DROGUICNARD J'eutouds liicu. A telles enseignes que le mari csl mort de chagrin.

SÉBASTIEN. .\ la bonne heure, mais je n'épouse pas...

DROGUICNARD. J'euteuds bien; mais la ûlle, s'il m'oi souvient, avait autrefois le caractère le plus violent, le plus emporté...

SÉBASTIEN. Autrefois, c'est vrai; mais à présent, c'est la bonté, la douceur même, et une candeur, une ingénuité... c'est étonnant comme elle a changé depuis quelques années. Demande à tous ses pai'eiits, ils te le diront comme moi.

DROGUICNARD. C'cst Cela, uous y voilà ! Dieux ! ai-je bien fait d'arriver! Ecoule-moi, Sébastien, u'as-lu jamais remarqué la manière dont les mamans parlent de leurs petites filles, quand elles ont dix à douze ans? Elles ne les ménagent en rieu, ne dissinuil lU aucun défaut: «Ali! que celte enfant-là est insupporlable! « qu'elle nous cause de chagrin, à son père et à moi! « Comme elle e^t méchante ! comme elle e>t crdère! » Peu à peu on commence à garder le silence; bien ôt on dit tout haut en société que cette enfant-là n'est jilus reconnaissable, qu'elle est bonne, qu'elle est dù'.ice; plus tard c'est nue merveille, une perfection.

LA lili.MOiSELLE WT LA DAME.

ÛiiV'Sl-,(' i], ocrl.i |,ioiive? qu'illc est cliaiigcu? INuii. Cela veut dire que la fille a dix-huit aus, qu'il est temps de lïlaljlir, et que la mère domaude un mari.

SÉBASTIEN. V(iil;i que tu commences à me f^iire peur, parce que je l'aime, vois-tu bien; elle m'aime aussi, j'en suis sûr. Et si ce mariagc-là allait manquer... Ah ! mon Dieu! mon Dieu! lu avais bien besoin de nie dire tout cela, et voilà que je ne sais plus que faire.

DROGLicNARD. 11 cu I st tcuips cnL'ore; véllécliis, je t'en conjure; tu sens bien que c'est dans ton intérêt.

Air : Du partage de la richesse.

Oui, iionr lui seul ijia tendresse es^craiiitive;

Je serai, mon pauïre garçon,

N'iniporto, h('la.s! ce iiu'il arrive^

Toujours l'unii de la maison.

i^'esl iiour Ion bien que je le blAme; Et s'il le faut, quand tout sera fini. Autant que toi, moi, j'aimerai ta femme;

SliBASTIEN.

Ah! je reliouve mon ami.

Oui, mon ami, oui, je t'en prie, ne me quitte pas; quand tu n'es pas là, je ne fais que des sottises. Hier, j'étais seul, j'ai été au spectacle, et un niililairc m'a cherché querelle.

DnoGLiG>:AUD. Tu lui as répondu?

SÉBASTIEN. 11 le fallait bien, on me regardait. Je lui ai indiqué ce matin pour rendez-vous la bariière di' Vineennes.

DRor.iicNAnD. Imprudent ami!

SÉBASTIEN. Ecoute douc, mon ami; comme mon intention est de rester toute la journée dans les environs de la barrière d'Enfer...

DROGiicNABD. A la boiitie heure.

SÉBASTIEN. Tu scHS bicu quc je n'en ai pas parlé à ma fulure, ni à sa mère. Mais les voici. Plus je la regarde, et moins je peux croire...

DROGiiGNARD. Songc à cc quc je t'ai dit, Sébastien.

SCÊ^K UL Les précédents, MADAME GIRAUD, ADÉLAÏDE.

MADAME GIRAUD. C(jiicevez-vous pifiji dc pafei) 4 ce

qui nousarri'.e? [Apercevant Droguignard .) Eh mais! c'est monsieur Droguignard; je n'avais pas eu le plaisir de l'apercevoir. Vous voilà de retour dans ce pays? (.-1 Adélaïde.) Saluez douc, ma liile. [Adélaïde salue Irès-Las et les yctuv baissés.)

SÉBASTIEN, bas, o Droguigiiard. Hein? (|uel air modeste!

MADAME GiRAiD. Je le disais hier à Adélaïde : Mon Dieu! quel dommage que M. Droguignard ne soit pas à Paris? M. Sébastien va se marier, et il m sera pas témoin du bonheur de son jeune ami . c'était là notre seul regret, n'est-ce pas, Adélaïde ?

ADÉLAÏDE. .Ah! oui.

SÉBASTIEN. Tu vois couime elles sont bonnes.

MADAME GiRAiD. Je me rappelle qu'autrefois monsieur Droguignard venait souvent chez nous : c'était un-haliilué île notre petite maison de la place Saint- Michel; mais vuilà ciimme on se perd de vue; il y a au moins dix-huit mois que vous n'avez diné chez nous, n'est-ee pas?

DROGUIGNARD. 11 v a six aiis ct dcmi, Madame. J'ai là-dessus une mémoire excessivement locale. La dernière fois que nous nous vîmes, c'était le jour de cette grande querelle que vous eûtes avec votre mari.

MADAME i.iiiAiD. V(.ius criiycz?

DROGLiGNARD. Une disputc affreu.se; je me le rappelle [larfaitement.

MADAME GIRAUD. Je le crois bien, c'était un événement assez extraordinaire et assez rare pour laisser des souvenirs; mais ne parlons pas de cela, je vous prie; ce n'est pas pour moi, mais àeause de ma fille. Tout ce qui a rapport à son père...

ADÉLAiiit, avec tristesse. .Ah ! oui.

SÉBASTIEN, bas. Tu le vois, de la modestie, de la .sensibilité. [Haut.) De quelle contrariété parliez-vous dune en entrant?

MADAME CIBAID.

AiR du Ménage de garçon.

Jugez quel enibarias j'é(irouve; A Ja mairie on veut d'al)ord Un acte dc décès nui prouve Comme <iuoi mon mari est mort.

SÉBASTIEN

Quoi! vous ne l'aviez pas, Madame?

MADAME GIRAUD

D,;soimais, je veux m'en pourvoir; Ce soûl des papiers qu'une femme Est toujours bien aise d'avoir.

SÉBASTIEN. Eh bien! ma belle-mere, ra~surez-vous; voilà mon ami Droguignard qui a été autrehiis employé à la mairie, qui y a conservé des relations, et qui peut nous faire délivrer promptement l'expédition dont nous avons besoin.

DROGUIGNARD. Comment! tu veux que ce soit moi?

SÉBASTIEN. Oui, je t'en prie; tu feras plaisir à ces dames; vas-y avant nous. D'abord nous n'y entendons rien; tandis que toi, les mariages, c'est ton état, c'est ta partie.

DROGUIGNARD. Tu l'cxiges, Sébastien? une fois, deux fois...

SÉBASTIEN. Dis tout de suite trois, et vas-y.

DROGUIGNARD. J'y vais. [A part.) Allons, Droguignard , souviens-toi que lu es l'ami de la famille : c'est un malheureux qu'il faut arracher malgré lui au précipice conjugal. [Il sort.)

Page 1