LA FOLIE, L'ERMITE
l'ërmitè. Quelle est cette gentille pèlerine? LA FOLIE. Mon père, oserais-je vous demander où nous sommes?
l'ermite, a la Folie-Beaujon.
LA FOLIE. Je ne me trompais pas; je suis chez moi.
Air du Premier pas.
Dans ces bosquets,
Que de métamorphoses!
J'ai vu l'orgueil y rêver maints projets;
J'ai vu l'imour eu eUeuiUer les roses.
Il m'en souvient, combieu j'ai vu de choses
Dans ces bosquets.
l'ermite. Vous êtes donc déjà venue ici, ma fille?
LA folie. Oui , quelquefois. Mais vous, mon révérend, ètcs-vous aussi de ces lieuv?
l'ermite. Non, ma flile. Je suis de bien loin d'ici. Je suis d'un pays que l'on nomme laChaussée-d'Antin.
LA FOLIE. Et c'est là que vous étiez ermite?
l'ermite.
Air du vaudeville de Faiichon.
Dans ce pajs, ma chire. Tout est imiiginaire.
Parle crédit, Ou s'enrichit.
C'est la règle commune J On donne concert et diné, Et l'on n'y fait fortune Que quand on est ruiné.
Les messieurs qui l'habitent Bien rarement visitent Les autres cantons de Paris; Quand ils les aperçoivent.
C'est du haut de brillants wiskls.
Que bien souvent ils doivent
Au faubourg Saint-Denis.
LA FOLIE. Qui vous a donc fait quitter un tel séjour?
l'ermite. J'ai voulu renoncer au monde. J'hésitais entre le Marais et le quartier de l'Odeon, lorsque j'ai pensé à ces jardins délicieux qui, à ce que je vois, sont aussi connus de Madame.
LA FOLIE. Oui, c'est un sage aimable, un philosophe millionnaire qui jadis les fit élever à grands frai*.
l'ermite. Ces jardins ne sont pas ses seuls titres à notre reconnaissance !
Air : Connaissez mieux le grand Eugène.
Beaujon près de ces lieux nous laisse Un monument qu'on ne peut oublier ***,
Et l'on pardonne la richesse
■* Les dépenses énormes que le financier Beaujon avait faites dans ses jardins leur avaient fait donner le nom de la Folie-Beaujon. Il semble que ce nom ait jiorté malheur au local, où, depuis, les folies de genre se sont toujours succédé.
** Nous avions personnifié ici V Ermite de la Chausséed'Antin, l'ouvrage de mœurs le plus spirituel de notre époque; il est de M. de Jouy. dont le nom se retrouve toujours dans tous les ijenres de succès.
*** L'hospice Beaujon, dans le faubourg du Roule.
A qui sait si bien l'employer.
Parfois frivole et plus souvent utile.
En mi'me ti mps cet illustre enrichi
Au plaisir ouvrait un asile.
Au malhiMiroux un abri,
LA FOLIE. J'admire vos projets de retraite. Mais, par malheur, vous aviez compté sans moi. Vous fuyez le monde, et moi je vous l'amène.
l'ermite. Que voulez-vous dire?
LA FOLIE. Coninient, vous ne me reconnaissez pas! vous, mon cher ermite, qui avez eu tant de l'ois l'occasion de me peindre! Sans me vanter, vous me devez vos plus jolis tableaux.
l'ermite, la regardant. Ils auront dû leurs succès à la ressemblance. Eh! oui, en croirai-je mes yeux! C'est la Folie ! la Folie en pèlerine.
LA FOLIE. C'est mon habit de voyage. Vous ne savez donc pas que je viens de courir le monde? Telle que vous me voyez, j'arrive d'Angleterre.
l'ermite. Comment, ce peuple qu'on dit si sage?
LA FOLIE. C'est lui qui m'a le mieux accueillie. Chez lui, il est vrai, je suis obligée d'emprunter une physionomie si grave, si sérieuse, que bien des gens s'y laissent attraper, et me prennent pour la Raison; mais le nom n'y fait rien, c'est toujours moi. J'ai assisté aux combats de coqs, aux courses de Newmarket, aux exercices des boxeurs, et je n'ai pas manqué une seule des réunions politiques qui se tienn<>nt dans les tavernes de Londres; j'ai même vu jouer la tragédie en français. Mais en fait de folies, les plus gaies sont les meilleures ; et je reviens à Paris revoir mes fidèles sujets; je vais les retrouver bien changés!
l'ermite. Vous allez en juger.
AiH iX'une nouvelle anglaise.
Paris est comme autrefois, Et chaque semaine Amène Nouveaux Jeux, nouvelles lois.
Et voilà ce que j'y vois :
Des chevaux dans les
Ballets, Des serins tirant
Au blanc.
Le chien jouant au
Loto *, Et le cerf dans sou Ballon ** ; Malgré ses frais de verdure.
Plus d'un jardin est désert :
C'est en voyant sa clôture Qu'on apprend qu'il fut ouvert.
Don Almaviva ***
S'en va; Déjà Montabor ****
Est mort, Feydeau voit chez lui
L'ennui ; L'Opéra souvent En vend ; Le café Turc est joli.
Mais on n'y consomme guère.
Et l'on va mettre aux enchères Les nymphes de Tivoli **"*
* Le fameux chien Munito qui jouait au loto et au domino.
** L'aéronaute Maigat s'était enlevé en ballon, avec un cerf dressé par lui.
*'* Almaviva et Rosine, ballet de la Porte-Saint-Martin.
"** Spectacle dans le genre de Sei-vandoni, établi rue Montibor.
*'"''* On venait de vendre les jardins de Tivoli, pour y bâtir des maisons.
LE COMBAT DES MONTAGNES
Que (lo freluquets
Milieu Qui brillent par leurs
Tiiilleurs!
On fait les discours
Très-courts; Et les (lantalons Tri-s -longs; Nos badauds Sont aussi sots,
Nos belles Aussi cruelles.
Quant à messieurs nos maris.
Ils sont toujours. . de Paris.
Maint et maint milord
Sans or, Des Cadet Roussel
Saas sel.
Du scandale et des
Procès, Surtout jour ot nuit
Du bn.iit ;
De c,!tle ville voilà.
D'après nature,
La peinture ! > his.
De cette ville voilà
Le vivant panorama !
LA FOLIE. Savez-vûus que ce tableau-là est fort atfligcaiit. Cominent, rien de neuf, rien de piquant ! Il est temps que j'arrive. J'aime ces lieux! J'y ai déjà régné, et j'y veux, de nouveau , transporter lo siège de mon empire. Œllc étend sa marotte vers le fond, et l'unenlend une musique.)
l'ebmite.
Air du Ménage de garçon.
Que Tois-je? quel riche portique!
LA FOLIE
Entrez, le signal est donné.
l'eumite.
Oui, mais ce temple raairnifi pie Me semble à moitié tciminé'.
LA FOr.IE.
Ouvrons, c'est autant de gagné ; Mon socrel, je vous le découvre, ^ Vous qu'on voit toujours dillLMcr; Le temps arrive, et quand on ouvre.
Personne ne veut plus entrer.
LV.RMiTE.Etque prétendez-vous faire dansccséjoni niagnilique?
LA FOLIE. J'en veux faire un nouvel Olympe.
l'ermite. L'Olympe de la barrière de l'Etoile?
LA FOLIE. Est-ce que ce n'est pas a.ssez haut pourcela?
l'ermite. Si, vrain;ent. 11 y a de quoi se rompre vingt foislc cou. Mais encore nous faut-il des divinités pour l'habiter.
LA folie. Eh ! mon Dieu , nous n'en manquerons pas et dans mi instant l'Olvmpe sera au giaiid complet. Songez donc qu'une \ilace de dieu ou de déesse n'est pas une chose à dédaigner.
l'ermite. Dans ce moment-ci, surtout! où il y a tant de gens à terre qui ne demandi'ut qu'à s'élever.
LA FOLIE. Ahçà! mon cliCL" ermite, vous sentez qu'il me faut un premier iniuislre, et je compte sur vous. Vous êtes g.d, spirituel, parfois malin et satirique. Je vous odre la place de Monins. Momus et la Folie sont inséparables.
l'ermite, a ce titre, j'accepte.
* Ou avait ouvert a\i public les Montagnes françaises avant même que toutes les constructions fussent terminées, tant était vive l'impatiouce des Parisiens qui se rendirent en foule dans ces jardins. Trois mois après, personne n'y allait pins.
LA FOLIE. Nous auroiis la plus brillante soeiété de Paris, toute la Chausséc-d'Aiilin : vous serez en pays de connaissance.
Air Du partage de la richesse»
' On vous reconnaîtra bien vite.
Si vous voulez, sous cet habit, Garder du ci-devant ermite La malice ainsi que l'esprit, * On pouvait, dans son oratoire.
Voir les grâces en capuchon.
Et quand il prêchait, l'auditoire Ne dormait jamais au sermon.
Surfout, point trop de critiques sur les dames! Songez que toutes celles qui viendront ici seront par cela même mes protégées.
l'ermite. Je vous promets que Momus fera les honneurs de l'Olympe. Mais je vois encore chez nous bien des places vacantes! Je ne vous parle pas de Junon; nous pouvons nous en passer. La Folie sera la maîtresse de céans; mais, au moins nous faut-il une Vénus, ne l'ùt-cc que pour figurer au comptoir; c'est indispensable. Voyez plutôt les Mille Colonnes.