‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 593 sur 975 · GENEVIÈVE, CLÉRAMBOURG · texte numérisé non relu

GENEVIÈVE, CLÉRAMBOURG

GENEVIÈVE. C'est bien à vous de m'avoir obéi ! c'est une bonne idée que vous avez eue là!

CLÉKAMiiûLHC. J'en ai souvent comme ça.

GENEVIEVE. Et si j'osals, je vous en proposerais encore une.

CLÉRAMBOURG. Pour toi ?

GENEVIEVE. Non, pour lui, pour Adrien.

GENEVIÈVE

CLÉRAMBOunc- Qu'csl-cc qu'il lui manque? N'est-il pas depuis longtemps mon premier commis?

GENEVIEVE. C'est Vrai ! depuis longtemps par son travail et par son zèle, il contribue à notre forlunc... et c'est justement pour cela qu'il faudrait peut-être penser à la sienne.

CLÉRAMiiouRn, étotirté. Hein?..

GENEVIÈVE. Car enfin, il n'a rien!., et si vous lui prêtiez quelques capitaux... il pourrait élever, à son tour, en son nom, une maison de banque... devenir riche et aspirer à tout !

CLÉRAMBOURG. Lui ! Adrien... qu'il s'en aille... qu'il nous quitte !.. Est-ce de sa part que tu me fais une pareille demande?

GENEVIÈVE. Il ne s'en doute même pas!... Je vous l'ai dit... c'est une idée à moi!

CLÉn.^MBOL'iic. C'est donc toi qui le bannis, qui le renvoies de la maison !..

GENEVIÈVE. Dans son intérêt, mon père !

CLÉRAMBOURG. Et bicii... ct iiioi!.. c'est non-seulement mon commis... mais c'est mon ami, mon confident... il n'y a que lui avec qui je parle de toi... j'en parle toute la journée ! les autres ça les ennuierait!., mais lui... jamais! c'est tout simple... il a été élevé avec toi... c'est l'enfant de la maison... ct l'année dernière, quand tu as été si malade... il était aussi malheureux que moi... il était'toujours là sur l'esialier... ou àla porleàgueltcr l'arrivée ou la sortie du médecin..... d'un coup d'oeil nous échangions nos craintes ou nos espérances... d'un serrement de main nons nous entendions! même en ton absence, je n'étais pas seul!., et tu veux que je renonce à tout cela?..

GENEVIÈVE, avec émotion. Non, non, mon père...

Ain (lu Piège.

Je lui voulais un sort indépeiid.mt; Mais je connais votro cœur et votre âme, Je suis tran(]uille! Et pardon maintenant De cette apparence de blâme.

CLEBAMBOCnO.

Non! j'avais tort ! Et que veH\-tu?

L'amilié seule en fut la cause ; 11 n'a rien! mais j'étais riche, j'ai cru Qu'alors c'éljiitla même chose.

Pour lui c'était la même chose.

Dis-lui de prendre ce qu'il voudra... ou plutôt lu arrangeras cela avec lui... c'est à toi, c'est ta fortune .. tu lui donneras t0i'4nème les appointements qu'il voudra...

GENEVIÈVE, baissant les yeux. C'est que peut-être... les appointements qu'il voudrait...

CLERAMBOURG. Eh bien !

GENEVIÈVE, vivement. Enfin, mon père, je ferai de mon mieux !

CLÉRAMBOURG. A la boHne bcure !.. ct maintenant que nous avons parlé afl'aircs, que je le regarde un peu à mon aise et à moi tout seul... car hier à ce bal... tu étais à tout le monde! que diable! c'est à mon tour !

" CENEviÊ-NT. C'est bien le moins! mais rbiivCTeï que c'est une belle chose qu'un bal. - '" ;

CLÉRAMBOURG. Pas pour les pères! " "V 'oijI ii i=

GENEVIÈVE. Allons donc! les pères s<Jtt''Wê!5-feta- ■'îetA.l.' '''''''"'■' **'^*\ '''''V'"'" ' '" ■i.'''i .ô"''i'

''''liîtfeRAïrtooRél'CWiî, 'debout! derrièft fout le monde! ^t une foule fi grande que je pouvais à peine t'apcr-

Bevoir. Obligé pour m'asseoir déjouer au vvisth...

vingt francs la fiche, ct j'ai eu, j'en conviens, un beau

moment !

GENEVIÈVE, tfcluï OÙ vous avez gagr.é?

CLÉRAMBOURG. Nou ! OU causiit derrière moi, ctl'on disait : « Quelle est donc cette charmante jeune fille « avec une couronne de bleuet.s qui a l'air si modeste « et si gracieux? — C'est la fille de CIcrambourg... « ce riche négociant. — Parbleu... ce Clérambourg « est un homme bien heureux ! — Prenez donc garde... « il est là derrière nous qui joue au wisth. » — C'était vrai! j'écoutais... ce qui me faisait couper un roi... et perdre la partie : c'est le .seul agrément que j'aie eu de la soirée.

GENEVIÈVE. Elle était cependant si animée, si séduisante! un si bel orchestre!.. Par exemple, vous avez voulu partir de trop bonne heure !

CLÉRAMBOURG. Près dc ti'ois hcurc? du matin.

GENEVIÈVE. C'est égal, je serais restée encore.. C'est la première fois que vous m'avez refusé.

CLÉRAMBOURG, brusqitement. Parce qu'il s'agissait de ta santé ! n'avoir manqué ni une contredanse, ni une valse!.. {Avec défiance.) Et quel était ce jeune monsieur... tu sais... une petite moustache, une croix d'honneur, et qui t'invitait toujours?

GENEVIÈVE. Toujours!., trois fois!

CLÉRAMBOURG. Je croyais que ce n'était que deux.

GENEVIÈVE. Trois !.. une contredanse et deux valses ! . . il valse si bien... surtout la valse à deux temps !

CLÉRAMBOURG. Ah ! il valsc bien... et quel est-il?

GENEVIÈVE. Le colonel de Sacy.

CLÉRAMBOURG, vivenwnt. Le colonel de Sacy !

GENEVIÈVE. Qu'avez-vous donc?

CLÉRAMBOURG, SB remettant. Rien!., tu en es bien sijrc ?.

GENEVIÈVE. Certainement. !-^teto'.'..'c'est un de ceux qui nous ont reconduits jtiSqu'a notre voiture. (£71trée du valet.)

CLÉRAMBOURG. Ccst possiblc ! je n'ai pas remarqué... j'ai été entouré toute la soirée de tant de jeunes gens qui m'ont accablé de prévenances... de glaces et de sorbets.

GENEVIÈVE, se retoumant. Voici le déjeuner...

CLÉRAMBOURG. Ah ! c'est bcurcux !

GENEVIÈVE, regardant à côté du thé sur le plateau apporté par le domestique. De plus... des lettres et des journaux!..

CLÉRAMBOURG. Quc uous liroHS plus tard... déjeunons d'abord ?

GENEVIÈVE, Us s'asscyent. C'est prudent... car il y a parfois telle mauvaise nouvelle qui vousôte l'appétit .. témoin, avant-hier celte lettre que vous avez reçue... et qui vous a si fort contrarié.

CLÉRAMBOURG. Mol...

GENEVIÈVE. J'étais là.... je l'ai bien vu. {Lui présentant une tasse au moment où il fait un geste d'étonnement.) Prenez donc garde, vous allez renverser votre tasse de thé. (Mettant du beurre sur des rôties.) Je ne vous ai pas dciinandé ce que contenait cette lettre.

CLÉRAMBOURG. Tu as bien fait.

GENEVIÈVE. Parce que j'étais certaine que vous me le 'diriez.'

CLÉRAMBOURG. Moi !

GENEVIEVE. Vous faites toujours tout ce que je veux et vous avez bien raison... ce qu'il v a de plus mal au

monde, c'est de dc^sobéir à sa lille/ ""'* f^ ^' ' ""''

CLÉRAMBOURG. Tu crois? • '" , l'-^"'-'' "

GENEVIÈVE. Oui, mon l'è'•ef;•''''•'^,tlf, V 1'" cLEnAMBOuRC., ovec embarrdslË^ Bien!'.. eh Men, c'était une lettre de madame deSanccrre .. de cette sœur à moi (jui habite Paris. '" vi i'" i-... GENEVIÈVE, négligemment et êccom'rridcfMf'loujours

GENEVIÈVE

ses tarUn?s. Une letlre de ma tante qui vous contrarie!., et poiiniuoi donc ?

CLttt\yniO\jKG,avec embarras. Pourquoi?., parce que depuis deux ans elle veut, tu le sais, que je t'envoie passer quelques mois cliez elle... à Paris.

GENEVIEVE. Voy.ige de couveiiance et d'obligation!..

CLÉRAMcoijRG. Que j'ai éludé jusqu'à présent!., mais cette année... je ne sais quel prétexte lui donner, et voilà ce qui m'inquiète et me tourmente... , ^

GENEVIEVE, d'un air de doute. En vérité... Eh bien, mon père... c'est moi qui écrirai à ma tante, et, rassurez-vous, je trouverai un moyen pour ne pas vous quitter...

CLËRAMBOURG, avec chaleuT. Ab ! c'est tout ce que je veux... tout ce que je désire... pour toi... car moi dont on envie la ricbesse, moi que chacun trouve si heureux, je ne le suis, vois-tu bien, qu'ici, dans mon inlérieur, avec toi! De tous mes trésors, le seul auquel je tienne, c'est toi ! mais un trésor dont je suis avare, et, comme tous les avares, j'ai toujours peur qu'on ne me l'enlève.

GENEVIÈVE. Est-ce que c'est possible!., et qui donc peut vous inspirer ces craintes? est-ce que nous avons des ennemis ?

CLÉR,\MuouRC, uvec iiupaticnce ft grommelant entre ses dents. Ce ne sont p<ts çei^iç-là que je crai,^^,,, p'est au contraire, les... .. ,

GENEVIEVE. Couimcnt Cela?

(XÉRAMBOURG, l'interrompant. Lfs-ifloi m^ihtçaant, si tu le veux, les journaus-çt lavCorrespondauçç^ij. je l'écoute. , ,,,^

GENEviÉ^, prenant une lettre pendant qtte ^on père boit salasse de thé. D'abord une lettre., , ^,^^| ^^

CLÉRAMBOURG. Qu'cst-CC qu'cUc dit? vin 1 il*. IH^<

GENEVIÈVE, la parcourant. On sollicite vôtre souscription à un ouvrage dont on vous a adressé dernièrement la première livraison... Tableaux de famille.

CLÉRAMBOuiiG, l'icement. Se l'ai là!., un ouvrage superbe... admirable... qui doit è.tf^e, j^'ucij^es^pr^ces de la littérature... son nom? ^,f, |,,',;,,,,,, ... .

GENEVIEVE. Giingochard.

CLERA.MBOURG. Jc suis fàché qu'il s'appelle Gringochard.

GENEVIÈVE. Gringochardj m^jtre d'études, rue des Orties, au sixième.

CLÉRAMBOURG. C'cst incroyable^i, ^^^ ,

GENEVIÈVE. Quoi doUC?

CLÉRAMBOURG. Que le mérite demeure aussi haut!.. c'est égal! je souscris pour cinq cents francs... tu diras à Adrien de les lui envoyer de ma part.

GENEVIÈVE. Oui, mou père!., c'est donc bien beau?

CLÉRAMBOURG. C'est subliuie!.. il y a tel passage si vrai, si naturel, qu'en le lisant, il me semblait l'avoir écrit! j'aurais cru que c'était de moi! et cependant je ne me suis jamais mêlé de littérature... heureusement pour elle!.. Contip(ie? Quel, est ce getil billet satiné? ,„^, =,;,„,,.,,,; ^;, „.■,". „„^'.,. ,-,,',.!!

GENEVIÈVE, ouvrant une lettre. « Monsieur, c'est « sous les auspices de madame de Saucerre, votre «sœur...

CLÉRAMBOURG, lui arrachant vivement la lettre. C'est bien ! c'est bien ! (.•1 part et regardant la signature.) Le colonel de Sacy... dont elle me parlait tout à l'heure... et les autres... (Prenant des mains de Geneviève les lettres qu'elle tient encore.) Encore sur le , njèrao sujet peut-être! [Il se lève.)

GENEVIEVE. Qu'avez-vùus donc?..

, €f,tR\ui^<)vi^(f^^^e^r(finenqntavèc agitation. Rien !..

je n'ai rien !.. [A part.) 11 faut se défier de tout maintenant. (La domestique rentre et enlevé la table.)

GENEVIÈVE. Et votre déjeuner que vous n'achevez pas ?

CLÉRAMBOURG. Je n'ai plus faim!.. (.4 part, et parcourant la lettre du colonel.) 11 me demande un rendez-vous. . un entretien à moi... aujourd'hui... à midi... (On entend sonner midi à la pendule.) Les voici... impossible de ne pas le recevoir... impossible maintenant de lui envoyer un contre-oidre... ou une j excuse... d'ailleurs il faudra toujours bien... et ma I fille qui est ici... je le recevrai au salon... Adieu, mon [ enfant.

GENEVIÈVE. Mais d'où vient cette agitation! I CLÉRAMBOURG. De l'agitatioii... je ne sais pas où tu en vois; je me promène, je suis tranquille, je suis calme.

GENEVIÈVE. Ce calme-là ni'efTraie!

Air du Tuteur de vingt ans,

GE.NEVIÉVE.

, , Oui, oui, oui, ■• vous avez quelque chose :

..!tifiT)uirm.. Quelle est la cause '' ' De votre humeur?

m;, Oui, je Toi

Qu'un chagrin vous agite, Ou vous irrite :

Diles-le-moi nb oiniif. bI

'.on >iioj»,it,i

(ii/fii ■;ih m

cÏÉiiAMBouRG, s'efj'orçant de riréi "''

Non, non, non.

.jsifli ■si

..i9ii ..niasbàm le n'ai rien, je supposé lii':'» <!0" "0 8')»ni6l3 " Rien ne sopposo -.lijiljnoJiio «oori «non A mon humour. 17 ii( }9 .. ! |u.jg ?.i;q g(p,t Upart.) ...^ w,,. ^,v,,,3i,33 Malgré moi, Celte étrange visite D'avance excite Tout mon etTroi 1

Je ne vous quitte pas.

Je veux suivre vos pas.

CLER,AMBOlRfi, à part.

Ml' suivre : quels tourm.nisl (Haut.) Moi! Je vous le défends.

'■ 6ekev\«v!ï.'''''i'^i'' Quoi c'est lui!

Qu'ici je viens d'entendre. - Me le défendre.

C'est inouï!

CLÉRAMBOURG, aveC iîo/èi'i!.

Eh bien, oui! '"'

C'est facile à comprendre !' -, Tu dois m'entendre :

Demeure ici.

(ORn^inicm 1-

(il sort par le fond.)

Page 1