‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 637 sur 975 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

MADAME DURAND, ERNEST, sortant de sachamhre, en bonnet militaire et dans le plus grand désordre.

ERNEST. Eh ! madame Durand !

MAD.4ME DUR.\ND. C'cst notre jcunc officier.

ERNEST. Est-ce quc Ic diable s'est emparé de votre maison; hier au soir un fou qui faisait un vacarme, et dès le matin, des tambours : il y a donc une caserne ici?

MADAME DURAND. Non, mais il y a un mariage.

ERNEST. Ah! c'est vrai, j'oubliais. Oa voit bien que ces gens-là ne se sont pas couchés comme moi à cinq heures du matin.

MADAME DURAND. N'avez-vous pas dc houte? un jeune homme bien né, riciie comme vous êtes, jouer ainsi toute la nuit!

ERNEST. C'est vrai, ils m'ont gagné tout mon argent; mais, va, c'est bien la dernière fois. Je suis seulement fâché qu'ils soient partis ce matin ; je leur aurais demandé une revanche sur parole.

MADAME DURAND. Comment, sur parole? quand vous avez pour parent le premier banquier de Péromie.

ERNEST. Bah! toutes les fois que je vais puiser à la caisse, ce sont des reproches, des lamentations. J'aimerais mieux qu'il prit quarante pour cent, et qu'il me fit grâce des sermons. C'est ennuyeux avec ces négociants de province, on ne peut pas se ruiner à son aise. Parlez-moi des banquiers de Paris,. A propos, la mariée est-elle descendue?

MADAME DURAND. Comment?

ERNEST. Oui, cette jolie personneque j'ai vue arriver hier soir dans l'auberge. Que de grâces ! que de modestie! Parbleu, il y a des gens bien heureux dans le monde! Et, si mon oncle m'avait proposé une femme comme celle-là, il y a longtemps que je serais marié.

MADAME DURAND. Vous, marié?

ERNEST. Oui, tout le monde le voulait. J'étais plus raisonnable qu'eux tous. Je ne voulais pas. J'ai même eu le courage de ne pas voir la future de peur de me laisser tenter!.. Eh bien! qu'est-ce que tu as donc?

MADAME DURAND. Je VOUS regarde. Voyez donc ce bonnet de travers, celte cravate en désordre. N'avezvous pas l'air du plus franc mauvais sujet ? Je m'en rapporte aux gens qui s'y connaissent.

ERNEST. Je m'en rapporte à vous, madame Durand. Ah! si tu voulais un peu devenir veuve! Mais, tiens, il faut que je te fasse ma confidence. Dans le peu d'heures que j'ai sommeillé, je n'ai fait que rêver à notre jeune mariée; c'est toujours si joli une mariée.

AiR du vaudeville des Maris ont tort.

Je ne sais quel chaime invisible Rend encor ses .attraits plus doux.

Et dans mon Immeur irascible Souvi;îit j'en veux à son époux.

C'est un vol qu'il nous fait, je pensG, Et l'on se pendrait, pour un rien.

Si l'on n'avait pas l'espérance De rentrer un jour dans son bien.

Mais, dis-moi, quel est son nom de famille? son futur? Que diable, causons donc un peu. Je ne te reconnais pas là, toi qui, d'ordinaire, ne demande pas mieux.

MADAME DURAND. Vous ne m'eo laissez pas le temps. Le futur est un M. Jacotin, qui depuis longtemps s'est lancé dans ks fournitures. Il avait l'entreprise de tout un corps d'armée, et roulait voiture, pendant que nos régiments de cavalerie allaient à pied. Du reste, ni beau, ni laid, ni sot, ni spirituel, ni honnête homme, m fripon, quoiqu'on prétende qu'il ait plus de crédit que de fortune, et que celte dot-là viendra bien à point pour faire face à plusieurs mauvaises atfaires.

ERNiiST. Et sa femme?

MADAME DURAND. Dix-huit ans, de jolis yeux, la douceur, l'ingénuité même; voilà mademoiselle Estelle de Gercourt.

ERNEST. Comment dis-tu? Estelle de Gercourt, nue jeune orpheline, qui dépend de son oncle, d'un tuteur?

MADAME DURAND. C'csl ccla mémc.

ERNEST. Ml clicre madame Durand, il faut ipi'à l'iiistaut même je lui parle, à elle ou à M. dc Gercourt.Je ne les connnais pas ; mais, n'importe, rendsmoi ce service.

MADAME DURAND. Ah çà ! perdcz-vous la tête ?

ERNEST. C'est celle que j'ai refusée. Tout était d'accord, ses parents et les miens. Moi seul...

MADAME DUR.\ND. C'cst ça ; et pai'cc qu'elle est à un autre, voilà que vous y pensez.

Air : Tenez, moi, je suis un bon homme. Ab! mon Dieu, voil.i bien les bomrncs!

Qu'un' pauvre fille a de malheurs ' Elle trouve, au siècle où nous sommes.

Des amants et pas d'épouseurs.

Souvent enfin, sur dix ou douze.

Pas un seul n'a dit : Me voici !

Mais sitôt que quelqu'un l'épouse, Cliacun veut ètie son mari.

ERNEST. Eh! il s'agit bien de cela. Ne vas-tu pas me faire aussi de la morale, toi? Domie-moi plutôt les moyens de lui parler. {Se mettant à genoux.) Madame Durand, ma chère petite madame Durand, fais seule-

LE FOU DE PEROMNE

ment que je puisse approcher d'elle, que j'aille àcetlc noce, que j'y sois invité.

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