SCENE VI
MADA.Mt; DE CH.\\.\>JNES, AMÉl^liE.
MADAME DE ciiAVAXNEs, /(" regardant. Oui...- oui... il y a bien quelques (rails do son iiérc; mais ce n'est pas lui '
AJiÉniiK, qui s'est approché et qui salue respectueuseiurnt. C'est hien indiscret a moi. Madame, d'avoir sollicité sans aucun tilre un liouucnr comme celui-là...
MADAME DECiiAVANMCs, à part . Un pcu tiuiiile, lui peu ;.;auclie !
AMÈDÉE. Mais la recouuaissauce m'en faisait un devoii'.
MADAME DE ciiAVANNES. La recouuaissauce !. .
AMÉDÉE. Oui, Madame, et ici mou emliai'tas n douldi' .. car je ne puis doutci' de toutes vos lionté.s, et je ne sais \ l'aiuientpaslc moyen de les expliquer et surtout de les je,s:ilirr. Partout, et ijràce à ^ons, moi, pauviv jeune homme oliscur et inconnu... j'ai Irouvé hun accueil, bienveillance et protection...
.MADAME DE cnAVAKNES. Quc ditcs-vous, Monsicur"?
AMÉDÉE. N'espérez pas le nier; je le sais depuis peu, il est vrai, mais j'en ai la preuve. A Toulon, c'est grâce à votre recommandation que j'ai été reçu chez le préfet cl dans les mcil!curcs maisons... et non-seulement dans notre pays, mais sous un ciel étranger, à Rio-Janeiro! Au moment on je déliarque, je trouve là un Fraueds qui avait l'air de m'atten Ire : le général Bressou, (]ui m'oflre sa maison, sa table et sa Ijuurse.
MADAVi. iiE ciiAVANNES. Le général est si bon et si hospitalier...
AMÉDÉE. Je le sais... mais il ne m'a pas laissé ignorer que c était à la recommandation d'un de sesamis, d'un ami qu'il ne voulait pas nommer. Et ce n'est rien encore : à peine arrivé à Paris, je reçois une lettre du ministère de la marine, un avanceun.'ut i|ue je méritais pent-èlre, mais que je n'aurais osé demander... Et là seulement j'apprends enfin que c'est vous ipii avez sollicité jwur moi ; que sur de.=; atteslations du préfet de Toulon et du général Bresson, vous avez fait valoir mes services, vanté ma conduite 1 Que saisje enfin? C'est à vous que je dois tout, et vous sentez bien qu'il est impossible que cola se pa.sse ainsi, que vous n'échapperez pas à ma reconnaissance; et quant aux liienfaits dont vous m'avez accablé...
MADAME DE CHAVANNES, riaut. Vous M'iicz ui'eu deiiiaudcc raison?
.\MÉi>ÉE. Oui, Madame.
.MADAME DE CHAVANNES. VdUS l'aUl'eZ. Et d'iUl Seul lllol,
j'étais l'amie de votre famille, de votre père. . Vous étiez bien jeune quaiul il est mort... et tant que votre mère a vécu, vous n'aviez besoin de l'aniitii' <le iH^rsonuc... mais depuis...
AMÉDÉE. Ah! Madame!..
MADAME DE CHAVANNEs. Il m'a Semblé quc je vous devais la mienne... et sans vous demander si vous la vouliez... je vous l'ai donnée.
AMÉDÉE. Et si je l'avais toujours ignoré, si je ne l'avais pas découvert...
MADAME DE cHAVANNF.s. Pcu imiwrtait! (A part et IccaiU les yeux au eid.) Il y a quoiqu'un qui l'aurait su!
AMÉDÉE, avec chaleur. Madame, je ne suis qu'un ni.iiin qui s'entend mal à exprimer ce (pi'il éprouve et (pii connaît peu les usages du moniie... mais s'il y en a un qui per-
mette de se f.iire (ni'i- pour vous! c'est tonlceqneje demande.
MADAME DE CHAVAN>ES. Eli uiais ! je u'iMi demande pas tant, car je liens à votre amitié, et je veux !a conserver.
AMÉiiEE. Elle est à vous à tout jamais! je le jure!
MADAME DE CHAVANNES, lui teiuluiit la main. Tenez parole, et nous sei'ons quilles. Étranger à Paris, vou.s y connaissez peu de inonde?
AMÉDÉE. Presque personne.
MADAME DECHAVA^^.^^s. Eh bicii ! (|uand vous aurez un instant à nous donner, vous trouverez ici quelque société, des amis... moi, d'abord, à qui vous devez quelque anVetion, el )iiiis Adine, ma petite-fille, que vous avez vue à Toulon, età (pli vous devez une contredanse...
AMÉDÉE. C'est vrai. Madame... et c'est bien mal à moi. . MADAME DE CHAVAXNES, souriont. Vous VOUS acquitterez. J'en suis sûre! Vous n'êtes pas homme, h mourir insolvable! Eulin, agissez, je vous prie, .sans façons, sans cérémonie; et, pendant tout le temps que vous resterez à Paris, regardez ma maison comme la vôtre.
AMÉDÉE, viuenient. Je ne la quitterai pas!
MADAME DE cHAVANNES. Je uc suis pas sl exigeante! vous y vii'iidrez (piand vous aurez quelques cliagrius ou quelques joies... el ((ue vous aurez besoin d'un ami qui y prenne part. Vous pourrez me les confier!.. Je suis indnlgcnte et surtout discrète.
AMÉDÉE, avec reconnaissance. .\h! Madame!..
MADAME DE ciiAvANSES. Nous aulrcs fcmmcs, nous somuies de très-bonnes confidentes ! L'iiabitude que nous avons prise de cacher nos secrets nous permet aisément de garder ceux des autres Vous subirez en revanche quelques
conseils, quelques sirmons! il faut vous y attendre; je gronde les gens que j'aime... les autres, je les laisse faire !
AMÉDÉE. J'ose me flatter que vous me gronderez!
MADAME DE CHAVANNES. Ccla nc VOUS clfraie donc pas?
AMÉDÉE. Au contraire ! j'ignore comment cela s'est fait ; je suis arrivé ici tout tremblant ; en vous deniaudant , j'aurais |U'esque désiré que vous ue fussiez (las visible... j'avais entendu si souvent parler de votre beauté, de votre esprit, de vos succès dans le monde ..que tout ccla me faisait peur!., j'étais mal à mon aise!..
MADAME DE cnAVA>>ES. Je l'ai bicu VU... ct maiiili iiaut. . . AMÉDÉE. il me semble que je vous comiais depuis longtemps, que je vous ai quittée hier...
MADAME DE CHAVANNES. C'cSt tlVS-bicU CC qUC VOUS nil,'
dites là... et de plus c'est vrai ; car hier j'étais avec vous, je pensais à votre situation, à votre avenir...
AMÉDÉE. Alil je n'ai plus rien à désirer... H ne m<' luan- ([uait ((u'uiie famille, et je l'ai trouvée ici!
MADAME DE CHAVAXNEs. Cela VOUS suflica peiiilant quelque li'Uips... mais bientôt d'antres idées, d'autres projets, d'autres liens peut-être...
AMÉDÉE. Jamais, .Madame, jamais ! je reslerai comme je suis, j' ne me mariei'ai pas! j'y suis décidé !
MADAME DE cHiVANNES, à part, accc cjfroi. Ah ! mon iJieu! (Haut et d'un air riant.) Et p(jurquoi donc?
AMÉDÉE, avec embarras. Pour des raisons très-graves
pourdes motifs... que... que...
MADAME UE ciiAVANXES, viccmfnl. Ouc je lie vous demande pas. [A part.) Mais il faudra bien que de lui-même... il me les dise... (Haut et souriant.) Je suis i^rsuadix" de la sincérité de vos résolutions mais je nc le suis pas autant de
votre fermeté à les tenir...
AMÉDÉE. Qui 'VOUS le fait penser?
MADAME DE CHAV.4NNES. Dcs raisoHs qui VOUS étonneraient beaucoup si je vous les disais...
AMEOÉi;. Et lesquelles, de grâce ?
MADAME DE CHAVANNES. Mais, d'abord voire caractère
que je connais,..
LA (iRA-NC'iMÉKE.
AMÉDÉE, vivement. Vous le connai'iscz... et c.qmiiientct'la?
iMADAME DE ciivvA?iM;s, ijaioueiit. Alil vous viiiTi iiitriyiié! et vuiis allez vous iiMire ;ui bal de TOiicra ! Peiisoz-vous dune, Moiisiciir, iiiie je suis une fi'iiur.e a<fez légère, assez éliiiii'die |i(jiu' idmer les gens sans les riiunaitre... puur les recDiimiuiider à un ministre avant d'avuir i>rii sur eux des reuseigncnicnls?..
AJiÈDÈE, étonnù. Quoi! Madame...
MADAME DE ciiAVAr<NEs. Et VOUS allez vuir sl c(u\ qu'ou m'a donnés sont exacts... IJ'abord, .Monsieur, vous êtes franc, loyal, vQus avez un bon cieur... mais une tète très-légère, qui s"exnlte et se passionne aisément.
ASiiiuÉE. C'est possible !
MADAME DE cnAVA^^a■s. A peine sorti du eollége, et pour avoir une seule fois entendu iilaider un des premiers avocats de Paris, vous vouliez sur-le-cliainp embrasser la carrière du barreau.
AjiÉDÉE. C'est vrai!
MADAME DE cnAVAN^^s. Puis il la suii ' d'iiue m.dailie terrible on r)upuytren vous a sauvé la vii'... vous vouliez, dans Voile eutliousiasme, devenir uuMeriii.
AMÉDEE, étonné. C'est vrai!
MADAME DE CHAVANNES. Et VOUS le serii'Z péut-èlre, s'il lie vous était tombé sous la main la vie de Duguay-Trouin et de ïourville, ce qui vous a décidé à vous faire marin...
Am:mË,nlupéfail. C'est ma fui vrai!.... et je n'en reviens ]ias! mais on a dû vous dire aussi que depuis trois ans, fidèle à l'état que j'avais embrassé...
MADAME DE cHAVA^^'Es. Vous > avez mis un zi'le, une ardeur que vos chefs étaient obligés de modérer... vous passiez les nuits à l'étude et les jours à la nianauvre, vous auriez voulu à vous seul attaquer une frégate ennemie;
aussi chacun vous rend justice Une fois dans la bonne
route, rien ne vous arrête ; mais si vous eu preniez une mauvaise, ce serait très-dangereux.
AMÉDÉE. Eh bien! ce que vous me dites là m'effraie
car je .sens que c'est très-juste... Souvent, malgré moi, je me laisse entraîner... tout en disant : Ce n'est pas bien! mais le moyen de résister, ou de revenir sur .ses pas... Ainsi, je vous le jure, cette passion, cet amour qui me tourmente et que je me reproche...
MADAME DE cHAVANNES, (i part. Ci'aiid Dicu!
AMEDEE. Je ne voulais pas y céder!
MADAME DE cHAVANNES, s'efjorçant de sourire. Quoi! vraiment! une inclination! une folie!
AMÉDÉE. Plût an ciel ! mais c'est sérieux ! c'est un premier amour, un attacliemeiit fatal, qui me rend si malheureux !
MADA.M.E DE CHAVAK.XES, vivement. Elle est mariée?
AMÉDÉE, d'un ton de reproche. Quelle idée ! moi, porter le trouble, le déshonneur dans un ménage...
MADAME DE CHAVANNES. C'csl bicu ! voIrc père aurait parlé ainsi... mais alors, et si, comme je n'en doute point, cette jeune personne est digne de vous, qui vous arrête? vous êtes lâche, vous êtes libre... otTrez-lui votre miiii.
AMÉDÉE, avec embarras. Ah ! c'est qu'il y a des ob.stacles!..
MNDAME pE ciiAVA>î!ES. Qu'ou pcut Surmonter!.... [Avec franchise.) 11 faut aimer ses amis pnur eux-mêmes, et dès (pi'il s'agit de votre bonheur, parlez! Si mon amitié, si mes conseils...
AMÉDÉE. Non non! c'est trop de bontés, mille fois
Non p;:s qu'elle ne mérite tous les hommages... mais il y a entre nous le inonde et ses préjuges!
MADAME DE ciiAVAXNES, à part. Ah! mou Dieu!., qu'est-ce que cela peut être?
AMÉDÉE. Et d'un autre côté, je voudrais rompre, que je ne le pourrais pas! Elle en mourrait!
MADAME DE r.uAVANNEs. Vous croycz !
AMÉDÉE. Elle se tuerait! elle me l'a dit! et plutôt que de
m'cxposer à des remords éternels, j'aime mieux être malheureux et me conduire en honnête homme !.. je serai fidèle à mes serments, je ne me marierai pas, je sacrifierai mon avenir... Mais pardon, pardon, Madame; je ne conçois pas comment j'ai pu vous faire un tel aveu... Je.iie le voulais
pas, et il m'est échappé tout ce charme irrésistible qui
vous eiitiuir avait, malgré moi, attiré maconnance !..
MADAME DE CHAVANNES. Eh bicu ! donucz-Ia-moi tout entière !.. Achevez!
AMÉpEE. Cela me serait impossible!.. Je vous en supplie, ne m'interrogez pas!
MADAME DE ciiAVANNES. Uu uiot seulcmciit !.. Si Vôtre père vivait, vous approuver.iit-il?
AMÉDÉE, haissant les yeux. Je... je ne le crois pas!
MADAME DE CHVVANNES, avec dignité. Vous aviez raisQn, nous n'en pari rons plus ! mais nous i aiderons de votre père,
des projets qu'il formait sur vous, de sis espérances et
(piaiid vous viendrez me voii'... si vous venez...
AMÉDÉE. Ab! maintenant plus quj jamais!.... car il me
semble que j'ai besoin de vos conseils Ici, je respire, je
me crois eu sùrelé...
MADAME DE enAVA>.NEs. Alors, vcuez !
AMEPEE. Tiius lesjours... si vous le voulez bien.
MADAME iiE ciiAVAN.xES. Moi ! je uc demande pas mieux !.. Mais, vous le permettra-t-on ?
AMÉDÉE. Ah! Midame !.... je suis désespéré! car j'aurais donné tout au munde pour mériter votre estime, et je vois (]ue je l'ai perdue.
MADAME DE cii.v VANNES. Co Serait bieu mal récompenser
votre coufianec et votre franchisa Ne vous ai-je pas dit
que j'étais indulgente pour mes amis et pour leurs erreur.-.? Adieu, Amédée ! à bientôt!..
AiiEDÉE. J'ai reçu pour ce soir une invitation du ministre de la marine...
MADAME DE cHAVANNEs. Il faut y aller!
AMÉDÉE. Vous y verrai-je?
MADAME DE cHAVANNES. Je iK crois paî Je suis un peu
soutirante — Madame de Nerville, ma nièce, veut bien se charger de ma pi tite-fille... Je saurai par elle des nouvelles de la soirée, et des vôtres! [.bnédéc la salue et sort.)
SI'.ENE Vil.
MADAME DE CHAVANNES, seule et le rctjardant sortir. Quel diMuma;e! Il ne faut plusy penser! il lie peut épouser Adine! pauvre enfant!.. Mais si ce n'est pour elle, c'est pour lui-même qu'il faut le sauver... Ou l'amitié n'est qu'un vain mot, ou je ne peux le laisser ainsi courir à sa perte... car je devine aisi'ment quelle esp.ce d'attachement a pu le subjuguer. Jeune, sans expérience, avec un caractère aussi prompt à se passionner, il s'est persuadé qu'il était amoureux, et que par honneur, par délicatesse, il devait continuer à l'être... mais il ne l'est pas! c'est évident ! D'abord, et grâce au ciel, il est son maître; point de grands parents, point d'obstacles qui s'opposent à cette iuclinilion... elle ne saurait durer; aussi je nie garderai bieu de la combattre ou de lui en parler... il vaut mieux, peu à peu et sans qu'il s'en doute, lui offrir des comparaisons qui, bientôt, tourneront à notre avantage; car, après tout, j'en suis sûre, Adine, ma petite-fille, est plus jeune, plus aimable, plus jolie... .\b! ce n'est pas une raison... à son âge on manque de tact et d'adresse... Eh bien! ne suis-je pas là pour la guider, pour la conseiller? Le motif est si louable : être coquette pour une bonne action... on l'est si souvent pour rien!.. Oui, oui, ne perdons pas courage... veillons sur elle, et surtout sur lui !.. je le dois! Pendant qu'il était lii, je
LA GHAND'MÈRE.
l'ai piiiinis à smi poro... que, je croyais revoiret cutniidrc., mais quelle Hittércnce ! son pore était mieux, hiou mieux., d'abord, il plarait mieux ses inclinations, et ensuite...