SCÈNE IIL Les PRÉCÉDENTS, ANTOINE
AMOiNE. Oui, mes amis, je viens de faire nu tour sur le port, et japporle de bonnes nouvelles. Rodolphe, le brick t'Aventure est en rade; on l'a signalé ce matin.
RODOLPHE. En vérité?
A>ToiiSE. 11 y a là-dessus vingt mille fi'ancs de marchandises qui nous appartiennent. Hein! mon garçon, encore quelques voyages comme celui-là, et nous pourrons expédier aussi des navires à notre compte. Quel plaisir! quand nous entendrons dire sur le port : « A qui appartient ce brick, ou ce beau trois-màfs? » et qu'on répondra : « C'est à la maison Antoine, Rodolphe et Compagnie. »
RODOLPHE, en riant. Voyez-vous l'ambition du commerce?
ANTOINE. Par exem|)le, il faudra chercher pour notre navire un beau nom. C'est mademoiselle Thérèse qui se chargera de le trouver.
THERESE. C'est déjà fait : il s'appellerale brick les deux amis.
ANTOINE, attendri. Les deux amis! Oui, elle y raison, il n'y a pas de plus beau nom que celui-là. C'est pourtant bien simple; eh bien! il m'aurait fallu un mois pour le trouver. Ah çà, je ne te dérange pas?
RODOLPHE, Non, sans doute.
ANTOINE. C'est que, me trouvant près de chez toi, je me suis dit : Je vais lui faire une petite visite d'amitié. J'ai bien fait, n'esl-il pas vrai? {Lui donnant une poignée de main.) Tu ne sais pas? les colons sont en baisse; les cafés se sou-
ROUOLPHh;.
tiennent, et on offre des colzas à vingt cinq llorins. Qu'estce qui; tu t'U |):'ii5es?
THEiiKSE. Il nie semble, monsieur Antoine, que vos visites d'aaiitio ressemblent à des conférences de commerçants. j ANTOINE. Non , ce que j'en dis. ce n'est pas pour atl'iiires, c'est pour causer, et voilà tout. A propos, j'oubliais. Dites donc, mes amis, je marie ma sœur.
RODOLPHE. Comment!
THERESE. Et c'est aujourd'hui que vous nous l'apprenez ?
ANTOINE. Eh ! parbleu , je ne le sais que d'hier. J'étais à faire une addition, et Louise travaillaii auprès de moi.
THÉRÈSE, regardant Rodolphe. Comme nous, ce matin.
ANTOINE. Quand je m'aperçois qu'elle pleurait. « Louise, « que je lui dis, pourquoi que tu pleures pendant que je « travaille? ça me fait tromper. « Elle me répond : «Ce « n'est pas ma faute, c'est que Julien va partir.— Tu l'aimes » donc? — Eh! oui, sans doute. » Juliiii est un jeune homme, notre voisin, qui est commis chez un marchand. Je laisse là mon addition, je prends mou chapeau, et je vais à la boutique. « Jul.en, est-il vrai que vous partez? — Oui, « Monsieur. — Et pourquoi? — Pour faire fortune , et ro- « venir ici ra'etablir. — Et si je vous donne cinquante mille « francs? — Je refuserai. — Et ma sœur par-dessus le mar- „ ché? — J'accepterai. » Et déjà il voulait se jeter à mes pieds. Je le reçois dans mes bras; je le mène dans ceux de ma sœur; et, dans une demi-heure tout a été arrangé. C'est aujourd'hui que nous signons le contrat, et que nous faisons le repas des fiançailles. Tu en seras, n'est-ce pas? ainsi que vous, mademoiselle Thérèse?
THERESE. Oui, sausdoute; maisc'estchez nousqu'oii dînera.
RODOLPHE. Tu as laisou, et tu nous commanderas un fameux diner, entends-tu, Thérèse?
THÉRÈSE. Sois tranquille.
ANTOINE. Eh bien! voilà des bêtises, et je ne le veux pas; aller ainsi dépenser de l'argent pour rien.
RODOLPHE. Ça te convient bien de parler, toi qui viens de donner cinquante mille francs à ta sœur !
ANTOINE. Quelle différence! cela, c'est utile; et puis , s'il feut le le dire, c'est à contre-cœur que je fais ce niariagu, car j'aurais voulu vuir à ma sœur un autre époux que celui-là, quoiqu'il Kiit bien gentil.
THÉRÈSE. Et qui donc'?
ANTOINE. Eh : parbleu, mon ami Rodolphe, ici présent. Moi, je n'y entends pas de hnesse. J'ai fait tout ce (|uej'ai pu pour que lui et ma sœur eussent à s'adorer. Ça n'a jamais pris, ce n'est pas de ma faute.
THÉRÈSE, émue. Eh bien! par exemple, de quoi vous luèliez-vous, et pourquoi les forcer?
ANTOINE. Je ne les forçais pas; mais, enfin, si cela avait pu s'arranger.
THÉRÈSE, t'ivement. Cela ne se pouvait pas, puisque Louise en aimait un autre. Vous auriez donc voulu la rendre malheureuse?
ANTOINE. Moi! la rendre malheureii.se! {A Rodolphe.) Ah çà, qu'est-ce qu'elle a donc, ta sœur? je ne l'ai jamais vue comme ça.
RODOLPHE, avec émotion. Rien ; c'est par amitié iioiir Louise, et par intérêt pour toi-mème.
ANTOINE. A la bonne heure, mais il ne faut pas me rudoyer pour ça. Je voulais que tu fusses mon Irére, c'est manqué; n'y pensons plus. (Reyardant Thérèse.) Il y aura peut-être quelque autre moyen de s'eubndre là-dessus.
THÉRÈSE, qui, pendant ce temps, a remonté te théâtre. Eh! c'est ma chère Louise! c'est la nouvelle mariée!