SCENE LX
THÉRÈSE, LOUISE, un mouchoir à la main, en costume de mariée.
LOUISE, pleurant. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qui est-ce qui se serait attendu à cela?
THÉRÈSE. Qu'as-tu douc, ma chère Louise?
LoiiSE. Pardine, Mam'selle, vous le savez bien, puisque vous étiez témoin. Est-ce que mon frère ne vient pas de rentrer dans un état à fendre le cœur"' 11 jure, il pleure, il s'emporte; tout celaà la fois. Ah! mon Dieu! que les liouunes (uit un vilain caractère ! se fâcher comme cela, et au moment d'une noce encore! comme .s'il n'aurait pas pu attendre après mon mariage ; mais les frères n'ont aucun égard
THÉRÈSE. Calme-toi, tout cela s'arrangera.
LOUISE. Du tout ; car Julien aussi se désole. Si vous saviez comme à sou tour Antoine l'a traité ! ce pauvre garçon a eu le contre-coup, lui, et le plus terrible, c'est que mon frère no veut plus entendre parler de mariage; c'est (pi'il veut qtie je rende tout de suite... tout de suite, la belle chaîne d'or (pie .M. Rodolphe m'a dortnée : je tous demande pourquoi, car enfin je ne suis pas brouillée avec votre frère.
THÉRÈSE. Sois tranquille. Rodolphe est déjà revenu à la raison, et j'espère que bientôt Antoine lui-même...
LOUISE. Ah ! tàehez, je vous en prie, et le plus tôt possible, car la cérémonie est pour deux heures. Mais enfin dites-moi donc comment ça est venu ?
THÉRÈSE. Je ne sais; j'étais là à causer avec Antoine, et je crois qu'il me baisait la main lorsque Rodolphe est entré.
LOUISE. Et c'est pour cela qu'il s'est fâché? Ah! bien! ukui frère est bien meilleur enfant; on m'embrasserait bien tant qu'on voudrait, que cela lui serait égal.
THÉRÈSE. Quoi! ça ne lui cause aucune émotion?
LOUISE. Du moins je ne m'en suis pas aperçue. Mais Julien, c'est dillérent, il est comme un lion; mais cette colère-là n'empêche pas de l'aimer, au contraire; seulement ça dégoûterait presque d'être coquette, parce que, voyezvous, dès qu'il est malheureux, je le suis aussi.
THÉRÈSE. Bonne Louise! et tu partages de même tous les chagrins de ton frère?
LOUISE. Oh ! je l'aime beaucoup, c'est vrai; mais ce n'est pas tout à fait de même.
THÉRÈSE. Comment ! est-ce que ce sentiment-là n'est pas le plus doux, le premier des devoirs? est-ce que ton frère n'est pas l'objet constant de toutes tes pensées?
LOUISE. Dame! j'y pense quand ça vient, quand il est là; mais pour Julien, c'est autre chose. Je ne sais pas comment ça se fait, mais le jour, la nuit, son image est toujours devant mes yeux.
THÉRÈSE, un peu émue. Comment! lorsque ton frère te quitte, lorsqu'il s'éloigne de toi pour quelques instants, cela ne te fait pas de chagrin?
LOUISE. Ma foi non, parce que je me dis : « 11 reviendra.» Mais, par exemple, quand Julien fait seulement un petit voyage, il me semble que je ne dois plus le revoir, que tout est fini pour moi, que je suis seule au monde. Pour abré-
RODOLPHE
ger le temps, je me désespère, je comi>te les heures, les minutes; et des i|ue je l'apcrçuis, oh! j'éprouve une joie, un bonheur qui fait tout ouhlier. I
ïiriiRÉSE, à part, avec l'inotion it frayeur. Ah ! mon Dieu! {Haw.) lît dis-moi, Louise, quand ton frère te prend la main, quand il fembrassL'?
LOiisE. Je ne m'en aperçois seulcnient pas; mais Julien, {A voix basse.) c'est bien difli'erent. Je ne peux pas dire... j'éprouve d'abord comme une émotion, et puis comme un battement de cœur qui me coupe ia respiration.
théhese. 11 se pourrait?
LOinsE. Mais ça n'est pas étonnant, et je vous en dirai bien la cause, si vous voulez; c'est que j'aime l'un comme mon frère, et l'autre comme mon amoureux. {A Thérèse qui chancelle, et qui s'appuie contre le fauteuil.) Eh bien! eh bien! mademoiselle Thérèse, qu'avcz-vous donc?
THÉRÈSE; se cachant la figure. Ah! malheureuse!
LOUISE Est-ce que je vous ai fâchée? est-ce que je vous ai fait de la peine?
THÉRÈSE. Non, non, je te remercie. Louise, va trouver ton frère, remets-lui cette lettre, je veux lui parler; crois-tu qu'il vienne?
LOUISE. Ah! oui, Mademoiselle; car tout à l'heure, chez nous, tout en disant qu'il ne reviendrailjamais ici, à chaque instant il prenait son chapeau comme pour sortir; et tenez, tenez, le voici.
THÉRÈSE. C'est bon, c'est bon, laisse-nous.
LOUISE. Vous arrangerez cela, n'est-ce pas? et quant à la chaîne d'or, s'il vous en parle, dites-lui que je l'ai rapportée, et qu'on n'en a pas voulu.
Les précédents; ANTOINE, qui est entré d'un air rêveur, lève les yeux et aperçoit sa sœur.
ANTOINE, à Louise. Que fais-tu ici?
LOUISE. Rien, mon frère; je m'en vais. {A part.) Je m'en vais consoler Julien. {Elle sort.)