‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 75 sur 975 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

AGATHE, seuk, nortant de la porte à droite. Entendre de pareilles ehoses et être obligée de se mmlérer, et n'user même parler... c'est plus fort que moi... je ne |ieu\ pis y tenir!., je sors. Césarine est là dans le cabinet de mon père;

depuis une heure elle lui fait un éloge d'Oscar, son cousin... Ilest évident qu'elle veut le faire nommer député... c'est clair comme le jour. Eh bien! elle s'est arrangée de Tn;ui;ère que l'idée en est venue de mon père... c'est lui qm maniieuant veut le porter de tout son pouvoir... et c'est sa femme qui fait des objections... et mon père répond que c'est sou parent, son cousin; qu'il se doit à lui-même de le présenter aux électeurs... Il va en parler au ministre... Et les cojrs..s, les visites, les journaux, les démaiches de leurs amis, tout va être mis eu usage pour élever un s it... un imbécile... H sera élu, c'est sur... Comment ce pauvre Edmond pouri'ait il résister? il n'a pour soutien que son mérite... {Regdniunt autour d'elle.) et moi .. peut-être... deux protectc urs qui gardent le silence... Il est venu me parler tout à l'heure... me parler pour mon procès... pour la sigiiitîeation de ce jugement .. que sais-je?.. Ce n'était pas cela qu'il voulait me dire, j'en suis certaine!., et il avait un air si m:illieui'i'iix et si désespéré que maigi'é moi j'ai manqué de m'eciier; « Edmond, qu'avez-vons duiic?. » mais il y avait là du monde... 11 y en a loujoiirs ici! Et il s'est relire en m'adi'essant un regard qui était comme un dei-nier adieu!.. Od j'en suis

LAONY. — liii|)rinit;ri« de Vialat eH'.ie,

LA CAMARADERIF.

sùrt'... je ne le reveriMi plus... lit il faut se taire... il faut rc'ufcruior là diiusson cœur un chagrin... et un secret... que j.^ u"ai jamais (lit à personne... p.is uièm,' à lui!.. 0 mou Dieu !.. qui viendra à mou aide ? (Se rcinurnant el apercevant madame ilc Montlucar qui entre.) Zoé!..

.\GATHE, ZOÉ.

ZOÉ. Qu'as-fu donc ?

ACAïiiE. .\li ! je formait' urt Vœu que le ciil a entendu... pui-ipie II! voilà!

zjé. Eh! oui, sans doute... je viei.s passerluute la journée avec loi...

AG.vuiE. Qui 1 bonheur !

ZOÉ. Miin mari est eu grande affaire ; il se rend à Saint- Denis pour c.'tte élection, où la n\anufaeture, dont il isl un <li>prii;cip,iu\ propriétaires, luidonue ui'.e grande iniluonce.

AG.uiiK, vicemenf. Est-ce qu'il \oodrait .'■e faire nommer?

ZiÉ. Je l'ai cru d'abord... mais je me trompais... Il porte, ainsi qu.' ses anus, M. Oscir Uisjaul.

ACATiiE. El eu\ aussi !.. Tout le monde cstdonc pour lui?., un homme qui est la nullité même!..

ZOÉ. (..'est peut-èlre pour cela!., personne ne le craint!

Ac.vTiiE. Et noire pauvre Edmond?..

ZOÉ. Franchement, j'ai bien peur (pi'il n'y ait plus de chances pour lui.

AGAiiiE. Ah! que me dis-tu là?., voilà ce qui m'explique le désispoir que j'ai vu dans ses trails...

ZOÉ. Je le crois bien .. aigri connu/ il l'esl par l'injuslice cl r.nforlunc... tu ne sais pas ce dont il est capable. Il me répcîait souvent qu'il était voué au malheur, que personne ne s'intéressait à lui, que la vie lui était à charge... co que disi ut maintenant luus le.-^ ji unes gens... c'e.-l t'usagi"... c'i.st Convenu... Cela ne ui'eirrayail pas... mais lout à l'iieure, on renlrant on instant chez luoi, nù j'avais dit que je ne reviendrais pas de la journée, j'ap|irjnils qu'lùduiund est venu en mon ab.seni;e... sans daule eu sorianl de elu.'Z loi... et que ne me Irouvanl pas il a éjrit à la liàtu la lettre que voici... qui m'a indignée...

ac.\tiie. Qu'eslce donc ?

z;É. Ce n'e.~t pas tant l'ingiaiitudc, quoi.iue déjà ce suit bien mal; mais lui qui est dis:ingué... qui a de l'espril... de bonnes manières . . . dunner dans ihis idées pareilles. . . c'c st si commun... si mauvais g. niv...

AG.uiiE, lui arrachant la Ultre. Eh! donne donc! [Lisant.) « Tous mes cflorts sont inutiles ; je vais échouer encore, el « le rival qui l'euqrorte sui' moi... c'est Oscar... Je i;c me « sens pas 1(! courage d - lullcr plus l.iugtem))s. Adieu, vous K qui lûtes mon auiir, ut qui serez ma seule oontidenle... « Un amour sans espoir faisait le malheur de ma vie... et « ce suii-, quand vuus lirez cette lettre, ne me plaignez pas.. a j'aurai ees.-,e de soullrir... » (l'oiij,sonl «n cri.) Ah!

ZOE, lui reprenanl la lettre. Qu'as-lu donc?., ne t'elTraie pas... tu sen.s bien que j'ai cnvuyé chez lui... et il viendra ici tiiitôt pourque nuus le sermonnions à nous deux... Car, en vérité, eeUt devient absurde ; .si les amants malheuren.v n'ont pa? de patience et coiumeneent par se tuer, qu'e.st-c que nous allons di'veiiir? l'auvrc Edmond !.. moi, d'abord, je ne m'en consolerais jam lis.

.\GAiiiE. Et moi... j'en mourrais d'abord!

ZOÉ, avec effroi. 0 ciel! que di.>tn?

AGATHE. Ce que j'ai cache jus.pi'ici à lui... à toi... ce que j'aurais voulu me c.»cher à moi-même... Eh bien! oui, je

l'aime depuis mon enfance, depuis ces jours où il nous appelait ses sœurs... car alors il était pour nous deux un frère, un ami... ah! pour moi, plus encore!.. J'admirais déjà sa fr.ineliise, sa rigide probité, son Ame à la fois si aimante et si désinlércssée, ce respect surtout qui lui faisait renfermer si avant dans son cœur un secret que j'avais deviné avant lui peut-être!.. Aussi, libre de ma main et de ma fortune, je lui dirais sur-le-champ et sans hésiler: «Soyez riche, car je le suis; soyez heureux, car je vous aime...)) Zoé, qu'as-tu donc?

ZOÉ Rien... c mtinue.

AG.vTiiE. Si, vraiment...

ZOÉ. Écoute donc, on n'est pas maîtresse de ça... et tu as bien fait de parler... c'est ce qu'on devrait toujours faire entre amies... non pas que je .songe à lui, ne le crois pis!., mais cette maudile leltre qui uc nommait... qui ne désignait [lersonnc... j'ai cru un inslani, je l'avoue, que c'é'ait pour moi qn'ii voulait se... Cela ellraie... mais cela flatte toujours... [Gaiement.) C'est llni.. je n'y pense plus... El puis j'ai mou mari... qui n'est pas aimable Ions lesjonrs... mais c'est égal ; pour lui et pour uioi tout est pour le mieux, .\insi, ma petite .\gathe, n'aie (ws peur, aime-moi toujours, et continue.

AGATHE. Ah ! que tu es généreuse!

ZOÉ, lui prenant la main. Les hommes, dit-on, sont cause que les femmes ne s'aiment pas: prouvons le contraire; et, puisque lout le monde forme une ligue contre Edmond, formons-en une en sa faveur... Deux bonnes amies, deux camarades de pension qui conspirent eu secret et sans inlérêt pour un pauvre jeune homme... le motif est si louable... noire cause est si juste!., le ciel sera pour nous!., et les femmes aussi!

.\G.xTHK. Bel appui !

ZOÉ. Pjurquoi pas?.. lac^maraJeriedes femmes vaut bien celle des hommes... elle est plus franche... quand elle l'est.

.XG.uHE. Oui, mais elle n'a pas le même crédit. Pouvonsnous, par exemple, à nous deux, vaincre tous les obstacles qui s'opi>osent à son avnicemenl? pouvons-nous le faire nommer député?

ZOÉ. Peut-être bien!., sinon prtt nous-mêmes... au moins par liS autres, ceux i-ur lesquels nous exerçonsde l'influence... .Mais, règle première, il m faut rien dire à Edmond de ce que nous voulons faire [ijur lui ; il n'y verrait que de l'intiigue; il refu.serait ou,gifl,tç^;ait tout.

AG.vTHE. Tu crois!

zoK. Je le connais... .Mais il est ici une personne influente qu'avec un peu d'amabilité tu pourrais gagner pour notre ami...

AGATHE. Qui donc?

ZOE. Le docteur Bein irdet, l'ami de la maison, le coululeul i\c. ta belle-mère... li est rempli de soins et d'atlèiilion.i pour toi, a toujours peur que tu ne t'enrhumes, te fait croiser ton chàle, et a toujours pour toi dans Sa poche de la pâte pectorale.

AGATHE. Oui... je l'ai déjàrennarqué... mais je te dirai en grande confidence que je crois qu'il me fait la cour.

ZOK. A toi?

AG.vTHE. Non! a ma dot.

Zoé. Alors ce n'est plus cela... et il n'aura garde de protéger un rival.

.vG.vTHE. X qui alors nous ailresser?.. comment faire ? quel moyen employer?..

ZOÉ, sautant d.: joie. Ah! j'en ai un... j'e.i ai un qui renforce notre coaliti );:... une femme de plus... Toot dépend de ta belle-mère... c\;^t elle ici qui mène tou'... qui dirige ton!... il s'agit de la gag.ier; et je serais sûre du sujc s si Ehnond pouvait se décider à être pour elle .. un pou aimab'c, un peu galant...

AGATHE. Fi ilone!

ZOÉ. .\ lui faire uii peu la cour!

LA CAMARADEHlIi.

AGATHE. Mauvais moyoïi... mauvais... il n'y eoiisontindt jamais, c .r il ne peut la souffrir...

ZOÉ. Jo lo sais!

AGATHE. Et elle le lui rend bien !

ZOÉ. Petit-iHre... j'ai toujours ru dos idées que lu ne partafruais pas! Autrefois, quanii elle l'tait notre sous niailresse, j'observais... à la pensinu 0:1 n'a ijuc cela à faire, et j'ai cru voir souvent mailenioiselle Cc's.irine Rigaut regarder M. Edmond d'une ciTtaiue manière... Je ne m'y ennnai.ssais pasaior,>... mais nuintiii int ()ue j'ai linéiques eonnai.s- .sancrs... et de la mémoire... il me .semble bien que... Enlin sois tranquille, j'ai [nmi proji't...

AC.ATiiK. Que veu\-tu fiire?..

ZOÉ. Que t'impoiti::? puis pie ni toi ni Edmond n'y s.'rez pour rien, et que seule je veux tenti'r une entreprise témér.iire pent-ètrc... car il n'est [las facile de jouter avec ('.c'sariue... mais elle marche tidlemi'nl dans sa force et dans sa puissance... elle a tant d'esprit et m'en snpposesi pen, qu'elle ne se niéfieia pas de moi... D'ailleurs nous n'avons (las le clioix des moyens; c'est pa'' elle qu'il nous faut Irionqilicr ou succomber, et si j'éclione...

.VG.vTiiE. Tu t'en fais nue enniniie!..

ZOÉ. C'est déjà fait... cl si je réussis... j'assure la fortune d'un ami. . son bonheur... le tien... et alors... {Lui UndanI la main.) le mien anssi.

AU.VTME. Ma bonne Zoé!

ZOÉ. Tais-toi!., c'est ta bellé-mèré!.'. ^lielair gtave et houcieuv !

ACATiiE. Elle est presque loujouri ainsi.

zoK. Cela sied bien aux feunnesipii .sont hommesd'Etal !.. Rentre, il faut que nous soyons seules!

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