‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 762 sur 975 · SCENE PREMIÈRE CÉSAR, MANETTE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE CÉSAR, MANETTE

CÉSAR. Entrez, Mademoiselle, entrez, n'ayez pas peur, mon père n'y est pas.

iMA^ETTE. En ètes-vous bien sur, muiisieur César?

CÉSAR. (lertainement ; d'ailleurs, je suis ici chez moi, c'est mon cabinet de travail; vuiliunes ustensiles, mes livres et mes casseroles.

MANETTE, il est si Hiéchaiit votre père!

CÉSAR. Méch.int 1 non, il n'est point méclianl, papa; mais il est fier.

MAKETTE. Et pourquoi est-il fier?

CÉSAR. Manette, vous me demandez pourquoi ? parce qu'il s'appelle Vatel.

MANETTE. C'est dnMe; car enlln, vous qui m'aimez, et qui n'êtes pas vaniteux, vous vous appelez aussi Vatel.

CÉSAR. Oui, César Vatel, du nom de notre illustre aïeul.

MANETTE. Ah çà ! iiiais qu'est-ce que c'était donc que cet aïeul ?

CÉSAR. Ah! c'était un malin, celui-là, un cuisinier de grande maison, qui a eu le boidieur de mourir la même i année que M. de Turenne ! c'a été luic désolation dans toute la France. Mais, comme dit mon père, en ôtant son boiniet de coton : « 11 n'y a rien à dire, il est mort au champ d'honneur. »

MANETTE. Au champ d'honneur!

CÉSAR. Oui. Son champ d'Iionnoin- à lui... la cuisine! Un beau jour, le jour d'un grand diuer, comme aujourd'hui, la marée n'arrivait pas. Grand-papa Vatel .s'est mis en colère; il s'est cru déshonoré, comme si l'honneur tenait à quelques saunions de plu.sou de moins; il a pris son épéo, il n'a l'ait ni une ni deux... et v'Ian dans le cœur!

MANETTE. Eh bien?..

CÉSAR. Eh bien! il est mort! et la marée est arrivée tout de suite après : voilà ce qu'il y a gagné! C'est une histoire bien connue, madame de Sévigné en parle. Je jiarie. Manette, que vous allez aussi me demander ce que c'était que madame de Sévigné ?

MANETTE. Ma foi, je n'en sais rien.

CÉSAR. Au fait, vous qui n'êtes qu'une petite cuisinière, vous ne pouvez pasconnaiiro... Manette, madame de Sévigné était une maîtresse femme, une gaillarde qui écrivait (\cs lettres toute la journée.

MANETTE. Voyez-vous ça!

CEs.Mi. Oui, mais des lettres un peu .';oignées, et puis des tas de lettres... douze volumes

Air : Tenez, mui je suis un bon h mme.

Mon pÈr' me l'a d.t.

Manette.

C'est unique.

CIÎ6AR.

Y en avait pour Ions s s am s

MANETTE

C'aurait fait un' fanieus' pratique l'our la p'tit' )iosle de Paris.

CÉSAR

Sur rien ill' fais.ait des hlstoiris.

MANETTE

C'est pas malin ! j' connaissons ça.

C'est comni' nous aut's, dans nos mémoires.

J'en mettons toujours plus (pi'y eu a.

(ESAR. Eiilia. Manclte, voilà ce que ç'i>t lil que madame de Sévigné et Vatél. Ce sont ces gens-li qui ont honoré le siècle de Louis XIV, ce siècle dont mon père p:n-lc toujours, car il est savant, mon père, il a fait des études.

MANETTE. Vraiment?

CÉSAR. Oui, mais je crois qu'il aurait mieux fait d'être ignorant; il se porterait mieux, et il n'aurait pas la tète dc- 'raqiiéo, car, je ne vous le cache pas. Manette, mon père a vrai nient la tète détraquée.

MANETTE. Il v a dos luoiuenls oii je le crois.

cÉsAit. (Juand une t'ois il s'est lancé dans Sfs grandes phrases, il n'y a plus moyen de l'arrêter! il ne parle que ])ar eomparai.sons ; il cite à chaque instant les Grecs et les Humains ; il mêle la littérature à la cuisine ; il l'ait de tout cela une macédoine à laquelle je ne comprends rien. Encore s'il était père, et s'il se laissait attendrir par mes prières! Mais non! Manette, nous ne serons iam.us mari et fe;nme.

MANETTE. Qu'iiuporte, pourvu (|ue vous m'aimiez!

CÉSAR. Dieu ! si je vous aime ! je ne pense ipi'à vous : hier, j'en ai manqué ime marengo et roussi une béchamel. Voilàt-il une preuve!

MANETTE, ^u'est-cc qu'il peut me reprocher, votre père?

CÉSAR. Tu n'es qu'uni; cuisinière bourgeoise, domcsti(|ue du caissier de Son Excellence, qui di'meiire au quati'ièmi' ; et lui, Vatel, maître d'hôtel d'un aiiihassadeur, ne veut pas déroger... Dieu! qu'est-ce ipie j'entends? C'est mon père qui eiitre dans son labor.itoire. Je me sauve.

MANETTE. S'il uic trouv,-;il ici !

CÉSAR. Dis que lu viens le consulter, ça flattera .son amoiir-ijropre. Pour ce qui est de l'amour-in-opre, il en a à revendre, et il en met à toutes sauces. {Il se sauve.)

VATEL

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