‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 763 sur 975 · VATEL, MANETTE · texte numérisé non relu

VATEL, MANETTE

VATEL, entrant d'mi air sombre et rèvew\ Mou cliiicr ne me sort pas de la tète, il est là... il y est. (.1 Manette.) Qu'est-ce que vous faites ici?

MANETTE. Monsieur Vatel, c'est que mon bourgeois a aujourd'lmi quelques amis, et je venais vous consulter.

VATEL. Me consulter ! je n'ai jamais rel'usé mes conseils. A quoi servirait l'instruction, si nous ne lu rqiandions pas dans les basses classes de la société? Que voulez-vous?

MANETTE. Je voudrais faire des côtelettes à la minute.

VATEL, allant prendre une brochure. Des côtelettes à la minute! tenez, Manette, étudiez d'abord mon discours préliminaire sur les fdcts de mouton, page 32, filets sautés, fdels |iiqués, filets marines. Lisez tout haut. [Voyant qu'elle hésite.) Est-ce que vous ne savez pas lire. Manette?

MA>ETTE. Non, Monsieur.

VATEL. Elle ne sait pas lire! il y a pourtant des gens qui font la cuisine, et qui ne savent pas lire! et pourquoi, c'est qu'il est encore, dans Paris même, des penonncsqui regardent la cuisine comme un métier. Je l'ai dit cent fois à M. le comte, tant qu'on ne l'apprendra pas par principes, lanl qu'il n'y aura point de conservatoire, la France ne pourra [ins former de jeunes cuisiniers. Il faut qu'elle y renonce, (Utant le livre îles mains de Manette.) Rendez-moi ce livie, vous ne me comprendriez pas.

MANETTE. Au fait, si c'est écrit comme ce que vous venez de dire, ça se pourrait bien. (Elle va puur sortir.)

VATEL, la retenant. Un instant. Manette, passons à un autre article. Parlez-moi franchement : vous veniez ici pour voir mon fils.

MANETTE. Monsieur Vatel!..

VATEL. Ecoutez-moi , Manette. Je pourrais me laisser aller à quelques accès de colère qui m'echaufferaient le san? et me feraient manquer mon dîner, j'aime mieux vous parler le fingage de la raison et du sentiment. Manette, c'est un père qui vous en supplie, ne détournez pas César de ses études, de ses travaux domestiques. Je le regaidaîs hier, s'essayant sur un suprême... il a de la verve, du style, du génie, il peut aller... plus loin que moi. Mais que deviendra-t-il, liélas ! si l'amour anéantit toutes ses facultés intellectuelles?

MANETTE. Intellectuelles' Et pour qui me prenez-vous? Apprenez qui', si M. César me recherche, c'est pour le mariage,

VATEL. C'est justement ce qui me désespère. César est du siinL' des Vatel ; mais il en est le reste ; nous sommes fils et petit-fils de cordons bleus. Tu me diras, peut-être, que c'est le hasard qui fi\e les rangs ; je ne dis pas le contraire ; mais enfin pourquoi le hasard m'a-t-il donné une position sociale si élevée?

Air du vaudeville de VÈcu de six francs. Hélas ! les destins t'ont placée Chez un bûurïcois; c'est un malheur.

Moi, j'occupe un rez-de-chaussée Dans l'hôtel de l'amliassadeur.

Ce mot doit suffire, je pense; Toi cjui demeures presque aux cieusj Tu dois savoir entre nous deux Combien ils ont mis de distance.

MANETTE. Hélas 1 oui.

v.\TEL. Elle est attendrie! oui, tu es attendrie! Eh bien ! alors. Manette, fais-moi le plaisir de t'en aller.

MANETTE. Mais, mousicur Vatel.. .

VATEL. Laisse-moi, te dis-je. Je tiens mon .second service, il vient de me venir : le soufflé à la diplomate à gauche, et le pannequais à l'angle droit. Va-t'en, va-t'en. Quand je suis dans l'inspiration, il faut nie laisser à moi-même. Ne vois-tu pas le dieu qui m'agite?

MANETTE. Ah çà ! quaud il est dans cet état-là, il doit renverser foutes les'easseroles. Voilà-t-il pas bien de l'embarras pour un mauvais dîner! Je vais mettre mon pot-au-feu... [Elle sort.)

VATEL. Son pot-au-feu ! une expression comme celle-là me I fait bouillir... de colère! Ignoble pot-au-feu !

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