DELMAR, RÉMY, JOHN
■J0H>', annonçant. .Monsieur le docteur Rémy.
l'Ei.M.vR, se huant. Réiiiv ! (Courant à Remij.) .Moii ami, nioii ancien camaiadel (.loiiiiiient ! c'est toi qiii \ieiis loger chez iiioi?
RÉ.MV. Cette maison t'appartient?
DELMAR. Eh oui, vraiment.
RÉMV. Je n'en savais rien. 11 y a si longtemps que nous ne nous sommes vus!
DELMAR. Tu as raison. Autrefois, quand nous étions étudiants, moi à l'École ilc droit , toi à l'École de médecine...
RÉMY. Nous lic nous iniitlions pas, nous vivions eiisemhlc.
DELMAR. Et quand j'étais malade, quel zèle! quelle amitié! ciiimm^ tu me soigiiais! deux fois je t'ai dû la vie. Mais que veux-tu ! je suis un malheureux, un ingrat; depuis que je me porte bien, je t'ai oublié.
RÉMv. Noii, tu ne m'as pas oublié ; tu m'aimes toujours, je le vois à la franchise de ton accueil; mais les événements lions ont séparés. J'ai été passer deux ans à Monlpellier. Je travaillais bcaucou[i, je t'écrivais quelquefois; et toi, lancé au milieu des plaisirs de laca|)itale, tu n'avais pas le temps de me répoiidre. Cela m'a fait un peu de peine ; et pourtant je ne t'en ai pas voulu ; tu as la tète légère, mais le cœur excellent, et en amitié cela suffit.
DELMAR. .\insi donc, lu abandonnes le quai'tier Saint- Jacques pour la rue du Mont-Blanc? Taiit mieux, morbleu!
.\iR de Prévilte et Taconnet.
Comme autrefois nous vivrons, je l'espère : Poui' comineucei-, plus de bail, plus d'argent.
BEMV.
Quoi ! tu voudrais'?,.
DELMAR
Je suis propi'iélaire!
Tu gai'derns pour rien ton logement, Ou uousaui'ons un procès sui--le-cliamp.
RESIÏ.
Mais permets donc...
DELMAR
Allons, cher camaïade, Daigne accepter les olfies d'un ami; Ne souffre pas que l'on dise aujouid'hui Qu'Oieste envoie un huissier a P.ylade, Pour le forcera demeurer chez lui.
RÉ.MV. Un procès avec toi ! cerics, je ne m'y exposerai pas; car, autant que j'y puis voir, tu es devenu un avocat distingué, tu as l'ait fortune au barreau.
DELMAR. Du télUt.
RÉMy. Cependant, quand j'ai (|iiiilé Paris, lu venais de passer ton dirnier examen.
DELMAR. J'en suis resté lii; et de l'étude «l'avoué, je me suis élaiicé sur la scène.
LE CHARLATAmSME.
hémy. Vraiment! tu as Ibiijoiirs ou du goût pour la liltératurc.
DELMAR. Non pas celle de Kacine et de Alolière, mais une nuln^ qu'on a inventée dciiuis, et qui est plus expéditive. Je me ra|i|ielais l'exemple de (jilberl, de Mallilàtic rt compagnie, qui sont arrive^ au temple de Mémoire en passant par l'hôpital ; et je me disais : « F'ourquoi les gens cpii ont de l'esin'il n'auraient-ils pa^ celui de laiir forlune? |iouiquoi la l'iehessc serait-elle le privilège exchisil' des îudjéeilçs et des sots? pourquoi surtout un homme de lettres irait-il t'atigncrles grands de ses inqiorluuités"? Non, morlileu ! il est un prolocteur auquel on peut, sans rougir, consacrer ses travaux, un Mécène noble etgériéreux qui récompense sans marchander, el qui paie ceux qui l'amuseiU; c'est le public. »
RÉMY. Je comprends; tu as fait (pielques tragédies, quelques poèmes épiques.
lîELMAK. Pas si bète! Je fais l'opéra-comique et le \audexille. On se ruine dans la haule littérature; on s'enrichit dans la petite. Soyez donc dix ans à cn'^er un chef-d'anivrel nous mettons trois jours ;i composer les iiéitres; et encore souvent nous sommes trois! ainsi calcule.
iiEMY. C'est l'affaire d'un déjeuner.
DEi.MAii. Comme lu dis, les déjeuners jouent un grand ré)le dans la littérature; c'est comme lesdiners dans la [idlitique. De nos jours^ combien de réputations et de fortunes enlevées ù la fourchette! Je sais bien ((ue nos chefs-d'anvre valent à peu près ce qu'ils nous coùlenl. Mais mi en a vu qui duraient huit jours; quelques-uns ont eléjusiu'à quinze; et (|uand on vit un mois, c'est l'immurialité, cl on peut se faire lithographier avec une couronne de laurier...
RÉMY. El tu es heureux?
delmab. Si je suis heureux!
Aie des Amazones.
N'allant jamais implurer la puissance, Jl' ne crains pas tiu'oii ni'aiii''lo en chemin; Ijibre, et tout fier de niun inili^peuflance, Par le travail j'embellis mon destin ; Kiix maUicureu.x je pcuTt tendre la main. Quand je le veuv, je cède à la paresse ; L'amour souvent vient agitée mon cœur.
{Prenant la main de Rémy.) J'ai retcouvé l'anii de ma jeunesse; Dis-moi, mon chei\, n'est-ce pas le bonheur?
Et toi, mon cher, comment vont les affaires?
HEMV. Assez mal, j'ai peu de réputation, peu de clients.
DELMAR. C'est inconcevable! car je ne connais pas dans Paris de médecin qui ait plus de talent.
nÊMY. Dans notre état, il faut du temps pour se faire connaître : nous ne jouissons que dans l'arrière-saison ; et quand la réputation arrive...
DELM.\R. il faut s'en aller; comme c'est gai! Mais, dismoi, pouf qui est cet appartement que tu as loué sur le même palier que moi?
iiEMï. Ce n'est pas pour moi, mais pour une famille qui arrive de .Montpellier, et qui m'a prié de lui retenir un logement. Le père d'abord est un excellent homme, et puis la jeune per.-onne...
DELMvn. Ah! ah! il y a une jeune personne! Permettez donc, monsieur ledocteur, est-ce que nous serions an. oui-eux?
UEMV. A toi je poux te le confier. Eh bien! oui, je suis amoiircu.x, et sans espoir.
DELMAR. Sans espoir! laisse donc : c'est quand les médecins n'en ont plus, que cela va toujours à merveille.
REMY. Le père esl un riche propriétaire, M Germont.
DELMAR. M. Germont, de Monpellier ! nous voilà en pays de connaissaiicc. Il a ici à Paris une nièce, madame de MelcKurl, ch;z laquelle je suis reçu, et qui me parle souvent
de son oiicle, un original sans pareil, qui tient ù la gloire et à la réputation, et ([ni a pense' mourir de joie en voyant un jour son nom imprimé dans le journal du département.
RÉMY. C'est lui même. 11 ne recherche pas la fortune , car il en a beaucoup; mais quand j'étais à Montpellier, il m'a promis la main de sa fille à condiiifiu que je retournerais à Paris, que je m'y ferais coniiaitre, que je deviendrais un docteur à la mode, et pour tout ci la, il ne m'a donné que trois ans.
DÉLM.VH. C'est plus qu'il n'en faut.
RÉMY. Non, vraiment, car nous voilà à la fin de la troisième année, j'ai travaillé sàiis relâche, et je suis èiifcbrc inconnu.
.\iK : Connaisic: mieux le yruml Eugène. Ma elienteli- est bien loin d'être bonne.
DELMAR
Les \i\anls sont tous ik-s ingrats.
REMY
Pourtant je n'ai tué personne.
DELMAR
Mon pauvre ami. tu ne parviendras pas.
Il faut il vous d'illuslies funi-raillesl ' Vu médecin est rommi; un conipiérnnt:
Autour de lui, sur les ihamjis île hal.iille. Plus U eu tombe, et plus il parait grand.
C'est ta faute; si tu m'étais venu voir plus tôt, nous aurions cherché à te lancer. D'abord,. j'aurais parlé de toi dans mes vaudevilles; cela aurait couru la province, cela se serait peut-élre jouéà Ab int|icllier; et si ton beau-père va au spectacle, ton mariage était décidé.
itÉMY. Laisse donc. Est-ce que j'aurais jamais consenti ?..
DELMAR. Pourquoi pas? mais il est eiicoie temps; nous avons vingt-quatre heures devant nous; et en vingt-quatre heures, il se fait à Paris bien des réputations. Justement, voici mon ami Rondon, le journaliste.