‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 970 sur 975 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

(Le leridem.iin an so r. — La cliambre à coucher du roi.)

LE ROI, seul, dans un fauteuil au coin du feu. Oui... je serai le maître chez moi!.. Je ferai ce que veut la marquise ! — Je n'en ai pas parlé ce soir à Mesdames, parce qu'au seul mot de favorite en titre, de maîtresse présentée... Chiffe et Graille (1) auraient jeté les hauts cris... mais demainje leur apprendrai... ou plutùt je leurferai dire... Oui, cela vaut mieux!.. Mais par qui?.. Ah! par l'évèque de Senlis, par iM. de Roquelaure, qui, pour avoir la

(1) Meïdaiii\.s .\dcUridc et Smiliic, lilics du roi.

feuille des bénéfices, se ferait Turc au besoin... ou plutôt par M. de La Vauguyon, le gouverneur de mes petits-fils, qui s'en chargera volontiers. C'est un honnue à moi, un saint honuue, qui a meilleure réputation, et, venant de lui, cette nouvelle-là sera mieux reçue par mes enfants... (S'échauffant et se donnant du courarje.) D'ailleurs, que cela leur plaise ou non, à eux, à la cour, et à messieurs du parlement... Que m'importent leurs criailleries?.. Je parlerai en roi... je parlerai bien haut... c'est le moyen de couvrir leurs voix à tous... — Mon frère de Prusse est bien heureux... tout le monde lui obéit dans son royaume... ou du moins tout le monde se tait... Il n'est pas comme nous inondé d'un tas d'écrivassiers, de rimailleurs, de pamphlétaires, qui, si on les laisse faire, finiront par se mêler de tout, et par tout renverser... A commencer par leur chef, que j'ai relégué à Ferney, et que j'aurais dû mettre à la Bastille, lui et toute sa séquelle littéraire. . . Ce sont eux qui m'ont fait perdre l'affection de mes sujets... car ils m'aimaient autrefois... ils m'appelaient le bien-aimé... Il me souvient encore des jours de Fontenoi... et des journées de Metz... Ils me pleuraient, ils s'in([uiétaient alors quandj'élais malade... et maintenant... (Il tousse plusieurs fois et appelle.) Lebel!.. (Lebel paraît.) Donne-moi mes tablettes pectorales.

LEBEL, les lui donnant. Votre Majesté est souffrante?

LE ROI. Oui,j'ai de la fièvre... j'ai passé une mauvaise nuit... aussi celle-ci, je l'espère... je reposerai mieux... {Il reyarde la pendule.) Ah! voici une journée qui a été bien longue... elles le sont toutes maintenant ! Au nombre des charges royales, ils ne comptent pas l'ennui... et cependant, de tous les revenus de la couronne, c'est le plus assuré... (// bâille, s'étend dans son fauteuil, croise les jambes, et reste un instant absorbé dans ses réflexions.) Dismoi, Lebel...

LEBEL, s'avançanl. Sire!....

LE ROI, sans le regarder et avec un soupir. Pour- (]uoi les Français ne m'aiment-ils plus?

LEBEL, étonné. Votre Majesté y pense-t-elle ! Partout on la respecte, on la révère.... et depuis votre aïeul Henri IV, aucun souverain n'a été plus adoré par la grande majorité de la nation.

LE ROI, après un instant de réflexion. Oui... je le crois aussi... carmoi, je les aime comme un père... je les aime tous.... excepté mes parlements, que je voudrais faire pendre.... car ce sont eux qui soufflent l'esprit d'opposition... qui apprennent à nies sujets à ne pas m'obéir; et une fois qu'on en

aura pris l'habitude Ces maudites robes noires

me porteront malheur... ils achèveront ce que les jésuites ont commencé; il y aura quelque Damien parmi eux....

LEBEL. Ah ! sire, quelle idée !

LE ROI. Je les renverrai.. . ainsi que tous ces fermiers généraux qui pressurent mes sujets et qui me rapportent si peu.... il faut les chasser.

LEBEL. Ce sont eux cejjendant qui soutiennent l'État. ■

UN MINISTRE SOUS LOUIS XV

lE noi. Oui;, comme la corde soutient le pendu. — Vnilù pourciuoi on murmure ! et pourlant qu'nnl-iJs à dire?.... Tout ce que j'ai entreprisa réussi.... car laguerredeSept-Ans,je ne la voulais I as !.. . c'est madame de Pompadour ! ! ! — Du reste, tout va bien.... Le commerce a repris, à ce que dit M. de Praslin... la population augmente...

LEBEL. C'est vrai.... et j'ose dire que je n'y ai pas nui...

LE noi, riant. Toi, Lebel! à la bonne heure au moins, toi tu ne te plains jamais; tu es toujours content.... Voltaire a eu raison de t'appeler l'ami du ] rince.

LEBEL, avec satisfaction. M. de Voltaire aurait parlé de moi ?

LE ROI, riant. Indirectement, dans un ouvrage que tu ne connais pas.... qui m'a amusé.... (Sérieusement.) et que j'ai fait défendre.... parce que les mœurs avant tout... (Il tousse plusieurs fois, et rep\nd des tablettes.) J'ai la poitrine en feu.

LEBEL. C'est une toux d'irritation ce ne sera

rien, sire.

LE ROI, vivement et d'un air fâché. Ce ne sera rien, Monsieur, ce ne sera rien !.. On en meurt!.. Louis XII en est mort! (Tristement et après un instant de réflexion.) Lebel, si je mourais aussi...

LEBEL. Ah! sire... pouvez-vous le croire !

LE ROI, d part. Quelle imprudence à moi, je me sens bien mal!... il faudra demain que je cause avec l'évêque deTarbes... je n'ai rien fait pour lui... mais je lui rends justice... c'est le seul honnête homme de mon clergé... le seul en qui j'ai coniiance... (Haut, avec attendrissement.) Q\idnd ie ne serai plus, Lebel, ils me regretteront... car je suis un bon maître...

LEBEL. A qui le dites-vous, sire?

LE ROI. Oui... je sais que tu m'aimes, toi, et une autre personne... qui m'a quitté ce matin... aussi je la défendrai... je la protégerai... je ferai pour elle ce que je lui ai promis, et je confondrai par là ses ennemis et les miens. (La porte s'ouvre, paraît te duc.)

LE ROI. Laisse-nous... Lebel... laisse-nous...

LEBEL. Oui, sire. (// sort en faisant au duc un signe d'intelligence.)

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