LE ROI, LE DUC
LE noi. Venez, mon cher duc, vous arrivez a propos... votre présence m'est nécessaire... je suis retombé ce soir dans ma mélancolie habituelle... j'ai les idées les plus sombres...
LE DUC, d'un air triste. Je crains alors que les miennes n'égaient point Votre Majesté, car j'ai la mort dans le cœur.
LE ROI. Eh ! mon Dieu, mon ami ! qu'est-ce donc ?
quelles nouvelles?... M. de Prusse ferait-il encore des siennes? ... tant mieux, nous ne le craignons pas, et je ne demande, au contraire, (pi'une bonne occasion, car j'ai sur le cœur ses de 'uières épigrammes contre moi et tante ma cour...
LE DUC. Non, sire... grâce an ciel... tout va bien; je comptais vous soimiettre ce soir j)lusieurs affaires qui importent au bien du royaume... mais je n'en ai pas le courage... les intérêts de Votre Majesté avant tout...
LE ROI, vivement. Vous avez raison. — Qu'y a-t-il ?
LE DUC. Il y a, sire, que je suis indigné di! l'audace des pamphlétaires. — Non contents de dislribuer dans le royaume et à l'étranger les libelles les plus infâmes...
LE ROI. C'est ce que je me disais tout à rhoure... mais c'est vous qui soutenez toujours les g ; de lettres, et qui par votre protection leur douui-/ une importance qu'ils ne méritent point. Où est la nécessité que ces messieurs impriment?
LE DUC. Quand on les en empêcherait, on a inventé à présent à l'usage de la cour un nouveau système de diffamation... celui des nouvelles à la main. Et on en a fait courir depuis ce matin dans Versailles qui contiennent les calomnies les plus atroces et les plus absurdes contre votre auguste personne.
LE ROI. Qu'est-ce que c'est?., les avez-vous là?
LE DUC. Oui, sire. Je ne voulais point d'abord en parler à Votre Majesté... persuadé que dans tout cela il n'y a pas un mot de vrai, mais depuis j'ai changé d'idée... car il faut bien chercher à connaître d'où viennent de pareilles horreurs...
LE ROI. Vous avez raison, souvent la haine se traliit elle-même par un mot, par le plus léger indice, et nous devinerons peut-être... lisez, monsieur le duc, lisez, je vous écoute. Quel eu est le titre?
LE DUC. La dernière nuit du roi, bulletin officiel écrit par une dame de Versailles à une amie de province.
LE ROI. Le titre est piquant ; voyons la suite.
LE DUC, lisant. « J'arrivai hier à neuf heures du « soir à la porte du salon jaune : ce fut Lebel qui « vint m'ouvrir respectueusement et en se cour- (( bant jusqu'à terre, mais rien qu'à la salutation, « il ma semblé que nous n'étions pas bien en- « semble! Un dit qu'il en faisait trois pour madame « de Pompadour...
LE ROI. C'est vrai !..
LE DUC, continuant. « Il m'a conduite près de Sa « Majesté qui s'est levée pour venir à moi et m'a « fait asseoir sur l'ottomane bleu de ciel à côté de « la cheminée...
LE ROI, avec surprise. C'est vrai!..
LE DUC, continuant, u L'entretien a commencé « par de grands épanchements de sensibilité... car « vous savez que le roi est une espèce d'égoïste « sentimental qui croit aimer tout le monde, ses « sujets et sa famille, et qui n'aime que lui... » (Le duc voyant un mouvement de colère que faille
UN MINISTRE SOUS LOUIS XV
roi, s'arrête en ce moment.) Je vous ai dit, sire, que c'était un libelle infâme! et il n'est pas nécessaire, je crois, d'aller plus loin.
LE ROI. Si vraiment... il y a là dedans des détails qui piquent ma curiosité... j'ignore comment on a pu les connaître. {D'un air sévère.) Je vous ordonne de ne rien passer.
LE DUC, continuant. « Du l'esté, le roi est le sei- « gneur le plus aimable et le plus spirituel... (La jihysionomie du roi s'éclaircit.) « quand il est de u bonne humeur et en bonne santé; et il m'a sem- « blé d'abord qu'il se portait à merveille. Aussi, « en attendant le souper, il a été d'une gaieté charci mante. Nous avons ri ensemble aux éclats, aux « dépens des parlements et de leur éloquence, aux w dépens de M . de Saint-Florentin, qui est si fripon « et si bète qu'il semble le faire exprès; et comme « je disais que dans sa carrière il avait joué de K malheur... dites plutôt de bonheur, a repris le « roi, de n'avoir pas encore été pendu !
LE ROI. C'est vrai ! j'ai dit cela hier soir.
LE DUC, continuant, m A propos de M. de Sartine « et de son luxe de perruques, car on dit qu'il en « a quarante, rangées par ordre dans une seule ■( chambre, le roi a dit que s'il était dans cette « pièce-là, il se croirait au milieu de son conseil « d'Etat ; que M. de Maupeou était un brouillon, « M. de Jarente un mauvais sujet, M. le duc un « important...
LE ROI, vivement. Je n'ai pas dit cela, mon ami, je ne l'ai pas dit.
LE vvG, froidement. Peu importe, sire; ce n'est ]ias de moi qu'il s'agit (Continuant.) « Le roi était (I de si bonne humeur que, toujours en riant, je « lui ai demandé pour le mai-quis d'Aubuisson, « mon parent, un régiment de cavalerie. — Je l'ai « promis ce matin au duc, pour M. de Faverolles, « son protégé ; et si je lui manque de parole, ce se- « ront des i.ouviiarlers, des discussions, des récla- « mations!., et pour arranger cette allaire, je ré- « ponds qu'il faudra que je tienne un lit de justice. » — Et moi je réponds que personne n'entrera « dans le mien, si je n'obtiens pas ce régiment. — « Vous l'aurez, s'est-on écrié ; je vous l'accorde : « il est à vous ; et, tombant à mes genoux, de pro- « tecteur qu'il était, le roi est devenu solliciteur! « Le moyen de refuser une grâce à qui vient de « nous en accorder une!.. Aussi, transporté de « joie, le roi voulait balbutier un i-emercîment ; « mais soit le trouble, l'émotion ou l'excès mèiue « de la reconnaissance.... les mots ne lui venaient « pas... les expressions lui manquaient. Sa Mail jeslé était fort embarrassée... moins que moi « cependant, quand, par bonheur, on a annoncé le « souper! {Le roi pousse un soupir d'indignation et de souvenir. — Le (/uc«'ané(e.) Qu'a vez-vous, sire?
LE ROI. Rien ! continuez !
LE DUC, continuant. « Le souper fut assez gai ; « mais il régnait encriresur la physionomie de mou « auguste convive un léger nuage, que j'ai eu « beaucoup de peine à dissiper. Après le repas, le i( roi a voulu reprendre la conversation inter-
0 rompue; mais il paraît que s'être moqué de l'é- « loqnence des parlements avait porté malheur à « la sienne; et. trompé encore une fois dans ses « royales intentions... il a pris dans un bonheur « du jour, près de son lit, une boite de pastilles de « chocolat. »
LE R.0\, qui jusque-là a modéré sa colère, arrache le papier des mains du duc. Assez !.. assez !.. {Aclicviuit de lire tout bas.) C'est bien cela!., quelle infamie !.. quel abus de confiance !
LE DUC. Eh bien ! sire, qu'en dites-vous?
LE ROI, à voix basse, avec une fureur concentrée. Mon cher duc, il n'y a pas un seul des faits consignés dans cet exécrable libelle qui ne soit de la plus exacte vérité... {Les larmes aux yeux.) Oui, mon ami, je suis vieux... ce n'est pas ma faute. — Tous ces détails viennent de la marquise de Castellane. — Il n'y a qu'elle ou moi qui ayons pu les donner; — et vous ne croiriez pas, mon cher duc, que demain je devais la présenter à la cour, à ma famille... lui donner, en un mot, la place d'une personne qui m'aimait tant ! et que je ne remplacerai jamais! Pauvre marquise dePompadour! Ce n'est pas elle qui aurait divulgué de pareils secrets, qui aurait abusé de la faiblesse de son souverain !.. mais j'aurai du moins la force de leur apprendre qu'on ne se joue pas de moi impunément... et je punirai de manière...
LE DUC Non, sire, vous éviterez l'éclat ! vous éloignerez de vous la perfide, vous l'oublierez, et elle sera assez punie !
LE ROI. Vous avez raison, il ne faut pas ébruiter cette affaire... mettez-vous là... et écrivez!., (fl dicte.) « Lamarquise de Gastellane partira demain « au point du jour pour sa terre de Saiutonge, « et d'ici à deux ans ne reparaîtra pas à Ver- « sailles !
M Pour le roi, le secrétaire d'État au département, etc., etc. »
LE DUC. Apprendrai-je aussi à la marquise, que Votre Majesté, qui récompense chacun selon ses mérites, vient d'accorder le régiment vacant à M. de Faverolles, un vieux et fidèle serviteur?..
LE ROI. Ah ! celui-là est fidèle !
LE DUC. Oui, sire, je vous l'atteste.
LE ROI. Et il est vieux ! {Soupirant.) Cest bien... c'est bien... il est nommé.
LE DUC, écrivant avec un air de triomphe et de malice. « Post-scriptum. Je suis désolé d'apprendre à madame de Gastellane, que le régiment qu'elle sollicitait pour le marquis d'Aubuisson, son jeune cousin, vient décidément d'être accordé par Sa Majesté et sur ma présentation, (Appuyant sur chaque mot.) à M. de Faverolles, chevalier de Saint- Louis, lieutenant-colonel, qui depuis quinze ans attend de l'avancement. »
LE ROI. C'est bien !
LE DUC, à part. Ce n'est pas sans peine! (Haut.) Puisque Votre Majesté paie aujourd'hui le zèle et la fidélité, il est encore une autre récompense que je lui proposerai, pour la veuve d'un de ses meilleurs officiers, du maréchal de Mirepoix !
€N Ï^NISTRE sous iOTJtS XY.
LK noi. Conimenl, la niarécliale...
LK DUC. Est tellement gênée, qu'elle a etë obligée avant-hier de mettre ses diamants en gage. El aprf's ks services ([ne son mari a rendus à T!*;tat, j'ai 'f ens.' f[n'nn bon de cent mille écns...
LE noi, viccmciu. Sur ma cassette... non pas !
LE me. Non, sire, stif le trésor"!
LE ROT. 'Cest différent ! oui, oui, mon cher dnc, îl ne faiit pas être ingrat ! Il faut payer les services rendus. Un roi est heureux quand il voit tout par lui-même, quand il sait distinguer la vérité, et surtout quand sous son règne {Signant le bon de la miiréchale.), les fonds de l'iilat sont si bien employés.
fïJi D'tf?»' mimsthk scci luis xv.
]A-: TÈtE-A-tÊtF',
LE TÈTE-A-ÏÊTË
Tratc lieues en poste
(La grande route de Paris cnti'd le village de Conflaiis et celui dis Carrières. Une calèolie de voyaçe attelée de deux clievaus. est arrêtée prés d'une madone i|iii est au l)ord du chemin. — i,e iiostillon'est'ii cheval et siffle un petit air. Un jeune lioinineliabillÊ dàiife le dernier gotlt, et enveloppé d'nii manteau, se liromène sui* là j-nande route, et regarde tantôt à sa niontiij'cftatitbt' db'côté de Paris.)
Ei)MO.\D. Je iieTOisTieri î'ellb ne vient pas! (Avec impatience.) olie ilô viélidi'a pas ! Postillon, quelle, heure est-il !
LE l'osTiLLOX. GliiqiHeuliesviennent de somierà (luntlans.
EiiMuND. Il n'i'st eiiëot'ê'tjllë cëlaf atteii'dbiis. Je ne puis rester en ])\ixiiè.-{Éhif]ifomëhe de lûvy eti large sur la grande route.) J'ai beau liiarcller'à ,i;rands pas, l'aiguille n'en vapas plus vite, et com- Mient tuer le temps'? {S'an étant })rès de la calèche.) Postillon, (juel est ce beau'châleau dont le parc s'élend jusqu'ici'?
LE POSTILLON. Le cliàteau ië Bercy , qlii appartient à M. de Nicolaï.
EDMOND. Et ce grand bâtiment non loiii de Ik rivière?
LE POSTILLON. La maisoli de càmpagiie de l'airchevèque, et à côté le séniihaire. Ils sont là une bande de malins, des espiègles qui s'en tlotinait joliment.
EDMOND. Qui? les Eémiinaristes?... Tii eoiinaiis cela?
LE POSTILLON. Je oTois bieii, il yen a partout^ et lieurèusemeiif , car toutes'les Toutes qui condaùsent-' chez eux sont toujours soignées et répam»;, il \ff a pas à craindre que l'iiigéniiuir du départeitie'nt s'avise de les négliger; ce qui est bien prD.picgtortt de même pour les chevaux de poste.
EDMOND. Certainement.'
LE POSTILLON. Daos cclui-ci.., le sértinxaire d»
Conflans. . . j'y ai une connaissance, le neveu à Jean- Louis le grainetier, qui viîvnt d'y entrer. Logé, nourri, et rien à faire... c'est Un meilleur état que celui de postillon.
EDMOND, .<!ans l'écouler et regardant sa montre. Je n'y conçois rien, il faut que ma montre soit arrêtée... Postillon, quelle heure est-il?
LE POSTILLON. Parbleu ! v'ià trois fois que vous me le demandez... le quart sonne, et tenez, v'ià les corbeaux qui sortent... C'est le séminaire qui se rend à matines ou à quelque clidse Coniineça.(/*a/-- (ant à son checal.) Ohé! ohé! petit gris... sacredié! veux-tu te tenir?., il a toujours peur quand il les voit, rltez donc vol' chapeau, not' bourgeois.
EDMOND. Et pourquoi donc?., devant le neveu à Jean-L'jfuis le grainetier !
LE POSTILLON. C'est égal, je l'y ôte toujours. Hein! en v'Ià-t-il ?... sont-ils gros et gras! tous jeunes gens ! quels beaux soldats ça aurait fait jjour Afger !
EDMOND, regardant du coté de Paris. Je croisque j'aperçois un fiacre..-, dai, vraiment. Dieu ! qu'il va leiiteinenf !
LE POSTILLON. C'cst SOU état, conime le nôtre est de courir la poste : chacun le sien. Mais dites donc, IVionSleur, est-ce que vous comptez que je vais rester ici en faction jusqu'à ce soir?
EDMOND, je t'ai dit que je te paierais une poste de plus.
LE POSTILLON. C'est différent.
EDMOND. Le fiacre approche... je ne me trompe pas... jeraiaperçue;c'est elle. [Courant au-da-ant de ia ïoiturequ'il va ouvrir.) Mathilde, Mathilde. c'est Men vous? {L'aidant à descendre.) Necraignez rien, ne tremblez pas ainsi.
siATiiiLDE. Soutenez-moi, je n'ai pas la force de imarcher.
LE TÊTE-A-TÉTE
Que faire, moti Dieu! que faire I
EDMOND. Quelle pâleur ! qu'avez-vous ?
MATiiiLDE. Je lue sens mourir. {Afxrvevant la madone qui est au borddela roi/fc.) Mon Dieu! mon Dieu! protégez -moi. Edmond, je suis venue parce que je vous l'avais promis, et pour ne pas manquer à ma parole... maintenant laissez-moi retourner à Paris.
EDMOND. Renoncer à vous! Jamais.
MATHiLDE. J'ai mal fait, le ciel m'en punira; je ne dois pas vous suivre.
EDMOND. Etcommeutfaire maintenant? Comment pourriez-vous rentrer à l'hôtel? Le sort en est jeté; liez vous à moi et à mon' amour. Ma calèche est là qui nous attend, et dans quelques heures nous serons à l'abri des poursuites.
MATHiLDE. Vo;is croyez donc qu'on peut nous poursuivre, que quelque danger nous menace!
EDMOND. Moi, du moins.
MATHILDE. Ah! veuez alors, venez; plutôt me perdre que de vous exposer.
EDMOND. Combien je suis heureux ! {Il la soulient jusqu'à ta calèche, l'aide à y monter, s'y élanceaprès elle.) Postillon, partez!
LE POSTILLON. Oui, Mousieur. (A son cheval.)En. route, p'tit gris ! {Il fait claquer son fouet, la calèche part au grand galop. Mathilde, la tête cachée dans son mouchoir, reste quelque temps sans rien dire.)
EDMOND. Mathilde, vous êtes à moi, rien ne peut plus nous séparer! Pourquoi pleurer ainsi? vous n'êtes pas raisonnable.
MATHILDE. Jamais mon père ne me pardonnera.
EDMOND. Et pourquoi donc? il est si bon, il vous aime; et quand nous serons arrivés en Italie, quand nous y serons mariés, il oubliera tout. Je n'ai pas son immense fortune, il est vrai, mais j'ai un nom, de la naissance, et j'ai tant d'amour pour vous.
MATHILDE. Ah ! saus cela, Edmond, croyez-vous que jamais j'aurais pu me décider à une pareille démarche î
LE TETF.-A-TKTE.
L'aiifre, en liéau-c clicveiix noiis, écouUil le? yeiis baissés, et en iHeuillant ie bouquet de camélias blancs.
EDMOND. Il lo fiilhiit, OU VOUS iii'étit'Z ravie. Votre tantevoiis eut laiiiaitluiiule la capitale, daiissa terre, près (leLyon,et là, sans doute, un autre mariage...
MATUiLDE. Jamais je n'y aurais consenti. S'^ous ne me connaissez pas; je n'ai que seize ans, mais j'ai du caractère; et les s rmeiits que j'ai faits, je les tiendrai jusqu'au tombean.
EDMOND. C'est comme moi : vivre et mourir avec vous !
MATHiLDE, avec exallalion. Toujours, n'est-il pas vrai?
EDMOND. Toujours.
i.Y,V0ii\LL0^ , s' arrêtant , faisant claquer son fouet. Ohé ! ohé ! deuv chevaux et les harnais. (IJcsccndant de rhecal.) J'espère, mon bourgeois, que je vous ai mené bon train.
MATUILDE. Où sommes-nous?
LE POSTILLON. A Cliareuton... La première poste. {Otani son chapeau.) Vous savez, mon bourgeois, qu'il y a poste royale.
EDMOND. Certainement. Voilà pour toi, etdis qu'on se dépêche.
LE POSTILLON. Diable ! cent sous de guides... Le bourgeois est généreux.
EDMOND, à demi-voix. Et sois discret.
LE POSTILLON. Oui, Monseigneur. (A l'autre postillon, qui met ses bottes.) Allous, Théophile, allons, feignant, un peu d'intensité ! (A demi-voix ) C'est un prince étranger qui enlevé la lille d'un banquier.
DEUXIÈME POSTILLON. Vraiment?
PREMIER POSTILLON. Cent SOUS de guides.
DEUXIÈME POSTILLON. Faut iju'il soit bien amoureux. (Montant à cheval.) En route !
EDMOND. J'aurai peur, tant que nous serons dans les environs de Paris. Heureusement il est de bon matin... à peine six heures.. Postillon, quel est le village où nous entrons?
LE POSTILLON, toujoun trottant. Le village de i Maisons.
LAGNY. — Liii'r iiurie Je Vialat el Cic.
ts
LE TÉTE-A-TÉTF.
EDMOND. Euclianlé de faire sa couuaissance ! (A Mathilde.) Y êtes-vous jamais venue? i
5IATH1LDE. UllC fois OU (loUX. '
EDMOND. Il n'en finit pas ! enfin nous en voilà dehors. Regardez donc à gauclii', au bord do la route, un château de belle apparence. Postillon, à qui appartient-il, à quelque fournisseur?
LE POSTILLON. Au Contraire, Monseigneur, c'est k de braves et honnêtes gens, à un ancien magistrat. I
MATHILDE, Se retirant au fond de ht voilure. Je ! sais qui c'est.
EDMOND. Vous conuaissez ?
MATiiiLDE. Non, mais j'en ai entendu parler... C'est l'honneur, la vertn même... Prenez garde cpTils ne m'aperçoivent.
KiiMuND. N'ayez pas peur, je no vois personne sur cette immense et belle terrasse, superbe allée, ])arc très-bien tenu... Nous voilà dans la plaine; allons, postillon ! (Lcfoslillon lance ses chevaux au galop, el la voilure roule rapidemeni sur un chemin siipcrh^ et par un heau soleil d'oclohrc.) Maintenant, ma chère idathilde, que vous voilà un peu ras- KiU'ée, diles-moi comment vous avez pu sortir de votre pensionnat et de chez votre père? car je n'osais l'espérer, et je ne le conçois pas encore.
MATuiLDE. Oh ! j'en ai bien long à vous dire, car jamais nous n'avons pu parler plus de cinq minutes, et si mon bavardage de petite tille ne vous ennuie pas...
EDMOND. Comment donc?
MATniLDE. D'abord, mon premier malheuv est d'avoir perdu ma mère lorsque j'étais encore enfant. iMon père, qui était négociant à Lyon et qui y den^.eurait avec sa sœur et toute sa famille, vint, contre l'avis de ma tante, s'établir- à Paris, exprès pour me donner une brillante éducation, et puis aussi pour faire des affaires. Dans ce dernier dessein du moins il a réussi, car il est devenu très-riche, à ce qu'où dit.
EDMOND, Je le crois hi'en ! un des premiers capitalistes de France.
MATHILDE. Quaut à uioi, qu'il avait placée dans un beau pensionnat, il venait rarement me voir, et lie me faisait presque jamais sortir; aussi je m'ennuyais beaucoup. Heureusement, je m'étais lii'e avec Corinne d'E.sparville, une jeune comtesse qui devint mon amie intime ; elle était plus grande et plus âgée que moi, elle me donnait des conseils... Nous ne nous quittions pas. Nous avions trouvé une clé de la bibliothèque de Madame.
EDMOND. Qn'est-ce que Madame ?
MATHILDE. Notre maîtresse de pension... On ne l'appelle jamais que comme cela... C'est connu.
EDMOND. Je vous demande pardon.
MATHILDE. Daus Cette bibliothèque il y avait des livres si amusants ! Puisque Madame les avait, nous pouvions bien les lire ! Aussi c'était notre seul jlaisir. Nous les emportions dans notre chand)re; il y en a que j'ai relus bien des fois.
EDMOND. Et lesquels?
MATiiiLDE. La Nouvelle Iléto'àe et Amélie Maiis-
ficld. Oh! que j'ai aimii Ernest de Wolde:nar !...
EDMOND. Que dites-vous?
MATHILDE. Ce fnt lua première inclination ; j'y pensais le jour, et la nuit j'en rêvais. Je me disais : que! bonlunir d'être aiiuée de lui! fortune, famille, avenir, il me semblait que pour lui j'aurais tout sacrifié. J'avais même fait son portrait; je me le représentais vaillant, noble, généreux... un sourire tendre et mélancolique, de^ yeux bleus et des cheveux noirs, et lorsqu'au bal de la distribution des prix vous êtes venu m'inviter à dansi'r... vous rappelez-vous mon trouble et mou agitation?
E 'MONO. Oui, vraiment.
MATHILDE. C'ost que j'ai trouvé que vous lui ressembliez.
EDMOND. Est-il possible?
MATHILDE. («11! mouDieuoui, etdepuis ce temp-;là j'ai pensé à vous et je n'ai plus pensé à lui, bien malgré moi ; car cela me faisait de la peine de lui être infidèle. Aussi mon cœur serait peut-être revenu, sans Corinne, à qui vous devez bien de la reconnaissance. Elle me parlait toujours de vous : elle me tlisait : a 11 est impossible qu'avec une « physionomie pareille on ne soit pas aimable, « brave, spirituel, et puis il est baron, j'ensuis « sûre. » Est-ce bien vrai ?
EDMOND. Oui, sans doute.
MATHILDE. Que VOUS dirais-jo enfin? A tous les excrcic(!s de la pension, vous étiez là. Quand par hasard je sortais avec mou père, dans toutes les maisons où nous allions, je vous rencontrais. Et cette lettre que vous m'avez remise en me donnant la main, je ne voulais pas la recevoir, je ne voulais pas la lire ; c'est Corinne qui l'a lue la première , et moi aprèSjbien des fois! Dans lasolitude et le silence, ne m'occupant qae de vous, votre image s'est pe.u à peu gravée dans mon cœnr. Et voilà, Monsieur, comment, sans vous voir, et presque sans vous connaître, je vous ai aimé tout à fait.
EDMOND. Chère Mathilde !..
MATHILDE. Alocs... 11 y a à peu près (juinze jours, madame de Bussières, ma tante, est arrivée de Lyon, pour passer quelques jours à Paris ; et mon père est venu me voir. « Mathilde, m'a-t-il dit, tu « as seize ans, tu ne peux rester eu pension. D'un « autre côté, je veux entreprendre pour mes af- « laires un voyage en Allemagne, où tu ne peux « m'accompagner ; tu partiras avec la tante... elle « veut bien t'emmener avec elle dans une terre « magnifique qu'elle a aux environs de Lyon... Tu « seras là en famille, avec ses enfants, et je désire « que, parmi les cousins, qu'on dit furt aimables, « il s'en trouve un qui parvienne à te plaire, et « qu'un jour je puisse nommer mou gendre. »
EDMOND. Quand je le disais !
MATHILDE. Quc pouvais-jo faire, sinon vous donner avis du danger qui me menaçait? C'est alors que vous avez mis en avant ce projet de fuite en Italie dont je ne voulus pas (uitendre parler; mais Corinne, qui est plus raisonnable (pie moi, prétendait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que c'était tout naturel, que toutes les jeunes personnes
LE TÉTE-A-TÉTF.
tyrannisées agissaient ainsi, et qu'elle avait deu\ cousines eu Angleterre qui ne s'étaient pas mariées autrement. D'un autre côté, la crainte de, ne plus vous voir, de quitter Paris, de m'ensevelir dans le fond d'une province... Enfin elle m"a décidée. Mais il restait à exécuter ce grand projet, et voici comment nous nous y sommes prises.
EDMOND. Voyons cela.
JiATUiLDE. Mon père devait partir hier, le 5, pour l'Allemagne, et ma tante aujourd'hui, le 6, pour Lyon; je vous l'avais écrit.
EDMOND. La seule letlre que j'aie de vous. Elle est là sur mon cœur.
MATHiLDE. Et VOUS m'avcz répondu que vous m'attendiez ce matin hors de la barrière de Paris, près de Conflans, avec une voiture de poste. Alors, d'après le conseil de Corinne, j'ai demandé à sortir (le ma pension pour faire mes adieux à mou père et ensuite à passer la nuit à l'hùtel, pour être prête à partir de bonne heure avec madame de Bussières. • EDMOND. Y pensez-vous ?
MATHILDE. Attendez doue. Dès que mon père, ' hier soir, a eu quitté Paris, j'ai écrit à ma tante que nous avions changé d'idée, que décidément je ne pouvais me séparer de mon père, qui m'emmenait avec lui, et qu'elle eût à partir seule ce matin.
EDMOND. A merveille ! votre tante % ous croit avec votre père, et votre père vous croit avec votre tante, de sorte que d'ici à longtemps la ruse ne se découvrira pas. Pour de petites pensionnaires, cela n'est pas trop mal arrangé.
MATHILDE. N'cst-cc pas? Coriuue a tant d'esprit ! mais moi, j'ai été bien des fds sur le point de renoncer à ce projet. Hier surtout, quand mou père m'a embrassée, j'ai fondu en larmes, j'ai manqué tout lui avouer, mais ce qui m'a retenue...
EDMOND. C'est votre amour.
MATHILDE. Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi, sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi! ma tante, qui m'a toujours aimée, qui voulait m'élever, me servir de seconde mère ; et mon père, qui s'éloigne, que, peut-être, je ne verrai plus !.. Mon Dieu! que ce postillon va vite!
EDMOND. Rassurez-vous... nous voici au relais!.. Où sommes-nous ici ?
LE POSTILLON. A Villeneuve-Saiut-Georges. (Appelant un autre postillon.) Allons, Joli-Cœur, à cheval! (S' approchant d'Edmond et ûlant son chapeau.) Si Monseigneur veut régler le compte.
EDMOND, lui donnant de l'argent. Tiens, et qu'on se dépèche.
LE POSTILLON. Soycz tranquille. (Bas, à son camarade.) Ne perds pas de temps; ce sont des amoureux... (Montrant deuxpièces de cinq francs.) Et les roues sont bonnes.
LE POSTILLON. C'cst dit... (Faisant cloqucr son fouet.) En avant... {Chantant à tue-tête.)
Et Tog\i; la nacelle Qui porte mes amours!..
[La calèche part au grand trot sur le pavé de Villeneuve-Sainl-Georges.)
EDMOND. Dieu! quels cahots!., postillon, pas si vite... tu vas briser la voiture.
LE POSTILLON. Ce u'est rien... Le pavé est comme ça, jusqu'à l'ancienne maison de M. Bo'ieldieu. A dater de là ce n'est plus qu'une roulade.
MATHILDE. Ah ! Bo'ieldieu a demeuré ici ?
LE POSTILLON. Oui. Madame. Après le pont, la grille adroite... une jolie maison. J'ai été domestique chez lui; et c'est laque j'ai pris le goût de l'opéra-comique. (Chantant à pleine voix.)
Lorsque mon maître est en voj'age, AU .' c'est superbe, en vériléi
EDMOND. C'est bien ; mais tais-toi, car tu es cause que tout le monde nous regarde.
LE POSTILLON, chanlaut toujours.
La dame blanclie vous regarde, La dame blanche vous entend.
EDMOND. Impossible de lui imposer silence. Heureusement nous voilà sur la grande route
MATHILDE. Que cct air pur, ce beau soleil me font de bien ! regardez donc, au-dessous de nous, quelle jolie vallée ! quelle belle verdure!
EDMOND. J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre-là. Une vallée de Daguerre ou de Bouton, je ne sais plus laquelle.
MATHILDE. Qu'll Serait doux dépasser ici sa vie!.. Postillon, quel est cet endroit?
LE POSTILLON. Montgeron, où nous allons arriver.
MATHILDE. Nou ; cc bas finds, à gauche.
LE POSTILLON. C'cst Crosue, et la rivière d'Yères.
MATHILDE. Ediiioud, est-ce que ces riants ombrages, cette belle nature ne vous disent rieu ?
EDMOND. Pardon, je ne regardais pas. Je tiens peu à la nature, je ne tiens qu'à vous.
LE POSTILLON, chantant.
Et toujours la nature Emliellit la beauté.
EDMOND. Te tairas-tu?.. Impossible de me faire entendre... Le voilà au galop dans la rue de Montgeron.
MATHILDE. GrâcB au ciel, nous en sommes delior<<! quels sont ces arbres que j'aperçois de loin?
LE POSTILLON. A gauclic, la propriété du général Dupont-Ghaumont, et devant vous la forêt de Sénart.
EDMOND. Ah ! c'est là la forêt de Sénart !
MATHILDE. Voiis ne la connaissez pas?
EDMOND. Moi, je n'ai jamais voyagé; et, en faitde forêts, je n'ai jamais été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vouspenr, Mathilde?
MATHILDE, acec tendresse. Non... Je serai avec vous.
EDMOND. Et s'il y a des brigands ?
MATHILDE, ni'fc fj-a/îo/fOH. Je le voudcais prcsquc, pour que vous puissiez me défendre.
EDMOND. Je vous cn remercie. Mais la matinée avance; vous n'avez pas faim?
MATHILDE. NoU, et VOUS ?
LE TÉTE-A-TÉTE
EDMOND. Cela commence.
MATuii.KE, d'un ton de reproche. Quoi ! nous soiiimus tous les deux près l'un de l'autre, et vous y pensez ?
EDMOND. Mais oui. Oi'dinairement je ne déjeune qu'à onze heures, an café Tortoni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui j'étais éveillé à cincj heures du matin, ce qui ne m'arrive jamais.
MATHILDE. Moi, tOUS leS JOUFS.
EDMOND. Et l'exercice et le grand air donnent de l'appétit. Voyons un peu, sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeuner.
MATHiLDE. OÙ VOUS voudrez; peu m'importe.
EDMOND. Ce n'est pasindiflerent, car, en voyage, je ne connais rien de plus important que le déjeuner, si ce n'est le diner, et je ne vois d'endroit passable qu'à Melun.
MATHILDE. Soit.
EDMOND. Nous y serous sur les dix heures ; nous y resterons jusqu'à onze; et ce soir, si je calcule Lien les distances, nous pourrons, sans vous fatiguer, souper à Sens.
MATuiLDE. A Sens, dites-vous?
EDMOND. (Jui, à peu près trente lieues de Paris.
MATHILDE. Ah ! mon Dieu !
EDMOND. Qu'avez-vûus donc?
MATHILDE. Je uie souviens que ma tante va à Lyon par Auxerre. Je vous l'avais écrit.
EDMOND. C'est vrai.
MATHILDE. Et ([u'elle couche toujours à Sens le premier jour.
EDMOND. En êtes-vous sûre ?
MATHILDE. A l'auberge de l'Écu de France. Je ne peux pas en douter, car elle a écrit avant-hier pour y retenir son logement. Elle est donc en ce moment sur la même route que nous.
EDMOND. C'est cependant celle de l'Italie. On me l'a bien dil.
MATHILDE, ovec impatience. Mais c'est aussi celle de Lyon.
EDMOND. Vous CToyez.
MATHILDE. Certainement.
EDMOND. Alors c'est qu'il n'y a pas d'autres chemins; ce n'est pas notre faute. N'est-ce pas, postillon? Il n'y a que cette route-ci pour aller en Italie?
LE POSTILLON. Si, Mouseigueur, il y en a une par le Bourbonnais, et peut-être d'autres encore.
MATHILDE. VoUS VOyOZ.
EDMOND. Est-ce que je savais cela?
MATHILDE. IJu houiine doit le savoir.
EDMOND. Vous qui sortez de pension, à la bonne heure; mais nous antres gens à la mode, pourvu que nous connaissions les allées du bois de Boulogne, c'est tout ce qu'il faut pour conduire en tilbury. Madrid, Bagatelle, le rond de Mortemart et l'allée Fortunée, nous ne sortons pas de là; mais rassurez-vous.
MATHILDE. Me vassurer... Quand la voiture de ma tante peut rencontrer la nôtre... quand on peut me | reconnaître, me voir avec vous... J'en mourrais de honte. i
EDMOND. Impossible qu'elle nous rencontre. D'abord, nous sommes partis de Paris les premiers. Nous avons de l'avance. Je viens de lire les lois de la poste. Une voiture ne peut pas dépasser celle qui la précède ; c'est défendu par le règlement.
MATHILDE. Maissi elle parvenait à nous rejoindre, à marcher près de nous ?
EDMOND. Alors c'est moi qui lui permettrais de passer devant; et en fermant la calèche, en vous enveloppant dans votre voile, dans votre pelisse, qui voulez-vous qui vous reconnaisse ? Qui oserait d'ailleurs, quand je suis là, venir regarder dans ma voiture?
MATHILDE. Il faut douc que je me rassure.
EDMOND. Certainement.
MATHILDE. Je uc demande pas mieux ; car cette idée seule me faisait une peur...
LE POSTILLON, faisant claquer son fouet et chantant à lue-tête.
Sonnez, sonnez, cornemuse et musette !
Nonsvoici arrivés an relais. (Appelant.) Ohé ! postillon de malheur... deux chevaux de calèche.
l'autre POSTILLON, aitclatit. Tu es bien heureux d'être gai et de chanter toujours. {Montant à cheval.) Moi, je n'en ai guère envie... mes pauvres chevaux sont si éreintés, que ça me fend le cœur. (Leur allongeant un grand coup de fouet.) Hu ! Blanchet. (La calèche j.art au trot.) Je ne sais comment not' bourgeois a le cœur de faire courir des bêtes qui sont dans cet état-là.. Hu! donc!.. [Second coup de fouet.) Ces maîtres de poste sont si avides, que, pour avoir une course de plus... Hu! donc, Blanchet!.. {Troisième coup de fouet suivi de plusieurs autres.) Tu sens bien que trois francs de guides, c'est gentil, et qu'il faut les gagner.
MATHILDE. Postillou, quel est ce village où nous venons de relayer ?
LE POSTILLON. Lieusaiut.
MATHILDE. Quoi ! iious étious à Lieusaiut, dans la forêt de Sénart. C'est l'endroit où Henri IV est venu diner chez le meunier Michaud.
EDMOND. Ah! vraiment.
MATHILDE. N'avcz-vous pas vu la Partie de chasse de Henri lY?
EDMOND. Oui, oui... uiie comédie, aux Français; mais on ne la donne jamais que les jours de gratis, et je n'y vais pas ces jours-là. N'est-ce pas mademoiselle Mars qui joue la belle Gabrielle ?
MATHILDE. (iabrielle ? Non; elle ne parait pas dans la pièce.
EDMOND. Tant pis. Moi, ce que j'aime le mieux dans l'histoire de Henri IV, c'est la belle Gabrielle. Si j'avais vécu de son teuips, je l'aurais adorée.
MATHILDE. Fi ! Moiisieur.
EDMOND. Comme vous auniez Ernest de Woldemar.
MATHILDE. Quelle différence !
EDMOND. Elle est tout à votre avantage, je le sais; car, à coup sur, Gabrielle ne vous valait pas... Elle était loin, je le parierais, d'avoir ces yeux si bril-
LE TÊTE-A-TÈTE
lants et si expressifs, cette jolie main, et surtout cette faille divine.
MATHiLDE. MonsieuF... y pensez-vous?
EDiroND. Pourquoi repousser l'amant le plus tendre et le plus respectueux!.. N'ètes-vous pas à moi... tout à moi?
MATHILDE, ejfrayée. Non... De grâce, éloignezvous... ne soyez pas aussi près de moi... Vous m'avez promis de me conduire en Italie ; et là nous devons être unis. J'ai vos serments j les avez-vous déjà oubliés?
EiijioxB. Non, sans doute... C'est mon désir et mon espoir le plus cher ; mais d'ici là me refuserezvous la grâce que je vous demande?.. Matbilde, mon amie... un seul baiser!
MATHILDE. Jamais. Quand vous me parlez ainsi, vous me faites peur.
EDMOND. Eh bien ! du moins ne me retirez pas cette main que je presse sur mon cœur.
MATHILDE. Nou, ce u'cft pas là ce que vous m'avez promis, ce que j'espérais de vous; et si vous ne changez pas à l'instant de ton et de manière... Je sens que je vous hais, que je vous déteste.
EDMOND. Pardon, pardon ! comment conserver sa tète et sa raison près d'une femme que l'on adore ! l'amour ne doit-il pas excuser les fautes qu'il fait commettre? JMathilde, m'en voulez-vous encore?
MATHILDE. Je uc sais... Slais restez loin de moi, de l'autre côté de la voiture.
EDMOND. Vous ue uic pardouuez pas !
MATHILDE. Cela dépendra de vous. Je verrai...
EDMOND. Quoi ! mon amour et ma tendresse...
MATHILDE. Je ue veux plus entendre ce mot-là, et j'exige d'abord que vous ne m'en parliez plus.
EDMOND. Et de quoi alors vous parler ?
MATHILDE, ttccc impuliencc. De ce que vous voudrez... de toute autre chose... Vous est-il donc imjiossible sans cela d'être aimable?
EDMOND. Non, sans doute.
MATHILDE. Eli bien! soyez-le.
EDMOND, embarrassé. Soyez-le... soyez-le... c'est bien aisé à dire. Encore faut-il un sujet.
MATHILDE, froidcineiii. Ils sont tous à votre disposition. (Grand moment de silence.) Eh bien ! Monsieur?
EDMOND. Eh bien ! iMadeinoiselle , je ne sais plus ce que vous me demandiez. Moi, je n'ai pas l'habitude de faire de l'esprit en courant la poste. Et tenez, tenez, voici, grâce au ciel, les clochers de Melun. (A part.) Ce n'est pas malheureux.
LE POSTILLON. Mousieur va-t-il à la poste ou à l'auberge ?
EDMOND. A l'auberge, et à la meilleure, (A Math ilde.) n'est-ce pas?
MATHILDE. Y peusez-vous? nous arrêter ici quand ma taule est peut-être à une lieue de nous, et quand le moindre retard peut nous faire perdre l'avance que nous avons sur elle !
EDMOND, avec humeur. Il faut cependant déjeuner... car enfin ne pas dormir, ne pas manger, c'est le moyen de se rendre malade.
MATHILDE; séchetnent. Peu m'importe!
EDMOND, se reprenant. Ce que j'en dis, c'est pour vous.
MATHILDE. Cela m'est égal, je n'ai besoin de rien.
EDMOND. C'est fort heureux, mais moi...
MATHILDE. Vous déjeunerez en route. Dites au postillon d'arrêter.
EDMOND. Connue vous voudrez. (.-1 part.) C'est fort agréable ! douze lieues sans sortir de voiture... Je suif déjà brisé. (Haut.) Postillon, j'ai changé d'idée ; à la poste ! . .
MATHILDE, Voici justement des femmes qui viennent vous offrir dans leurs corbeilles des gâteaux et des fruits.
HOMMES ET FEMMES du peuple, entourant la voilure pendant qu'on relaie. Mon beau monsieur — ma belle dame — étrennez-moi — des gâteaux tout chauds — ils sortent du four. — Des belles poires de beurré — du beau chasselas... vrai foulainebleau.
EDMOND. Oui, du fontainebleau sur la route de Melun, ce n'est pas le chemin.
LA MARCHANDE. Il est bien mûr, goutez-y plutôt.
EDMOND, en mangeant avec du pain. Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'excellent vinaigre d'Orléans. Moi qui déjeune toujours avec des rognons à la hrociiette, ou des coquilles à la financière.
MATHILDE, avcc ironie. Voilà un grand malljeur...
EDMOND, avec humeur. Non, mais j'y suis habitué, et il est toujours pénible de changer ses habitudes. (Aveeimpatience, au postillon, qui s'approche le chapeau bas) Qu'est-ce qu'il vent encore celui-là?
LE rosTiLLON Uiic yjoste trois quarts, mon bourgeois.
EDMOND, lui jetant de l'argent. Encore être dérangé ! poste trois quarts... Huit francs soixantequinze centimes. Tiens, voilà dix francs; c'est un franc vingt-cinq de payé.
LE POSTILLON. Huit fcaucs soixante-quinze ! ça ne mettrait les guidesqn'à quarante sous. Jecroyais que Monsieur donnait trois francs... Mon camarade me l'a dit.
EDMOND, brusquement. Oui, quand je suis content.
LE POSTILLON. Il lue Semble que Monsieur doit l'être.
EDMOND. Joliment ! avec un déjeuner pareil. (S'adressant au second postillon.) Allons! à cheval.
PREMIER POSTILLON, à part. Il paraît qu'il n'est pas si amoureux qu'à l'autre relais.
EDMOND, criant au deii.viéme postillon, qui est déjà ; prêt à partir. Un franc vingt-cinq de payé. I PREMIER POSTILLON. Vous me les laisserez bien î pour boire !
EDMOND, avec colère. Du tout, (Criant à l'autre postillon.) et en route.
PREMIER POSTILLON. Ail ! uiou boupgeois...
MATHILDE, avec impatience. Eh ! Monsieur, donnez-les-lui, et qu'il se taise.
EDiio'Sï), avec emportement. Mon Dieu! ce n'est pas pour la valeur ; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... (An postillon.) Laisse-nous. en repos. (A l'autre postillon, qui est à cheval.) En route, et bon train.
LE TÈTE-A-TÈÏE.
PREiliER FOSTiLLO.N, d sùH Camarade, aumomcnt où la voiture j)art. V;i à ton aise... Ne lauf-il ])as taut se presser pour uu commis voyageur qui enlève une danseuse?
EUMOSB, mettant la tête hors de la voilure. Qu'est-ce qu'il a dit?
MATiiiLDE, toute rouge décolère. Vousl'eatendez^ Monsieur, m'exposer à mi atl'ront!
EDMOKB, pendant que la voiture roule. Postillon, arrêtez... jeveux appivndreà vivreàce drôle, votre camarade.
MATiiiLDE. Eh! Monsieur, il est inutile de vous arrêter pour cela, et de nous retarder encore.
EwioM). Malheureusement onne peulpas se commettre avec une espèce pareille, sans cela j'aurais été trop hem'eux de le châtier comme il le mérite... mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les paierai selon la nouvelle ordonnance , un franc cinquante centimes.
MATHiLDE. Pour qu'ils vous injurient encore.
EDMOND, s" échauffant. Je voudrais bien le voir. Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à M. de Villeneuve, le directeur général avec qui j'ai dinéchez M. de Montbel. Que diable ! un îrauc cinquante centimes, c'est très-raisonnable : et puis c'est le règlement de poste, c'est la loi; et sous mi gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi, il faut la faire exécuter.
JIATHTLDE, avec ironie. Vous avez raison, on y gagne toujours.
EDMOND, S échauffant. Comme vous dites ! {Aiprès wH instant de silence.) C'est une vilaine ville que Melon.
MATHILDE, froidement. Très-vilaine.
EDMOND. Et on n'eu sort pas coimne on veut. Voyez donc quelle montée! elle n'en liuira pas.
MATHILDE. Oui ; et la voiture va si doucement... (Elle bâille.)
EDMOSD. Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.
MATHILDE, bâillant jilus fort. C'est possible.
EDMOND. Ne vous gôucz pas. (A part.) Je l'aime autant, cela me dispensera de faire la conversatio». (£.« regardant pendant qii'elle s'endort.) Elle est jolie ainsi... ligure charmante, air distingué, et
une tète si romanesque c'est délicieux. Par
exenqile, un peu bégueule et volontaire... ce n'est pas sa faute ; on les élève si mal dans ces pensionnats... heui'eusemeut elle n'a encore que seize ans, et quand elle sera ma femme, je referai son éducation, parce que, si elle a des défauts, elle a aussi des qualités solides : deux cent mille livres de rciite pour le moins. Aussi depuis uu an je n'ai épargné ni mes soins ni ma peine. (Bdillani.) Les héritières devieimeut si rares maintenant ! les pairs de France nous les enlèvent toutes, et comme dans la vie on n'a jamais qu'une occasion de faire fortune, si on ne la saisit point. . . [Fermant les yeux.) Non pas que je sois dissipateur ou dépensier; moi, j'ai pour l'argent une attection désintéressée, je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en
détacher. Cependant, quandjaurai deux cent mille livres de rente, il faudra bien se montrer. (Commençant à s'endormir.) Vont-ils être étonnés au café Tortoni ! je leur donnerai à diner une fois par semaine, j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine; c'est un bon placement; et le landau dont Thérigny veut se défaire, il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'oc... casion. (Il s'assoupit; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues, et les deux amants dorment à coté l'un de l'autre. Edmond s'éveille seulement au.v relais du Chàlelet, de Panfou et de Fos^ard pour payer les postillons selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.)
MATHILDE, s' éveillant à un juron très-prononcé du postillon. Qu'est-ce?.. Qu'y a-t-il?
EDMOND. Rien, chère amie... dormez toujours, je vous éveillerai quand il y aura quelque chosi; de remarquable , quelque beau point de vue. (.4 pari lui.) Il est temps que nous arrivions, car je suis rompu. C'est si ennuyeiLX d'être enfermé toute une journée dans une boite roulante. Postillon, à combien sommes-nous de Paris ?
LE POSTILLON. Vingt-deux à vingt-trois lieues.
EDMOND. Que cela !
LE POSTILLON. Nous serons à Montereau dans une petite demi-heure, et du haut de la montagne, vous verrez avant le coucher du soleil, la descente, qui est magnifique.
EDMOND. C'est bon, c'est bon... va toujours ; il ne faut pas que cela t'arrête. (La voiture continue d rouler.)
MATHILDE, rc'vant. Ma tante, mon père, me pardonuerez-vous ?
EDMOND. La voilà dans des rêves de famille.
MATHILDE. Mou père ! mon père !.. (S' éveillant.) Où suis-je ?
EDMOND. Près de moi, chère amie.
MATHILDE. Ah ! c'est VOUS, Monsieur'?
EDMOND. Oui... et nous approchons de Montereau.
MATHILDE. De Mouteceau !... C'est là, si je m'en souviens, que ma tante m'a dit qu'un de ses fils avait été blessé. (Regardant le paysage qui l'entoure.) Ah! Monsieur, Monsieur, regardez donc... (Avec enthousiasme.) Quelle admirable vue ! quel magnifique tableau! cette ville qui est là sous nos pieds. . . ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage.
EDMOND. Quelle est celte rivièi'e?
MATHILDE. Cette livièce?.. il y en a deux.
EDMOND. Deux à la fois !.. c'est du luxe.. Et lesquelles ?
MATHILDE. G'est daus toutes nos géographies : r Yonne et la Seine, qui se rejoignent à Montereau : ne le savez-vous pas ?
EDMOND. Non, ma foi.
MATHILDE. Postilloii, pas si vito ; arrêtez... quc je contemple encore ce spectacle.
LE POSTILLON. N'csl-ce pas que c'est beau ? c'est sur la hauteur où vous êtes qu'était l'armée française quand les autres sont venus nous attaquer.
J.E TÉTE-A-'llirE.
WATiiiLDE, ccoutaiU avec intérêt. Vraiiueiil !
LE POSTILLON. Vous voynz Cet arbre qui a été coupé par les boulets... il n'eu reàte njaiuleuaut que le tronc.
MATHiLDE. C'cst peut-«tre là que m ai cousin a été blessé.
LE POSTILLON. Voiià justemcut où était l'autre, avec ea redingote grise, et sa luuette d'approclie.
EDMOND. Qui... Bonaparte?
5UT111LM, avec chaleur. Oui, rEuipèieiu'... c'esi là qu'il luttait seul contre toute l'Europe coalisée.
LE POSTILLON. Lcs AulricliieHS au-tU'\aiit tki pont... et quand les batteries françaises oui coinuiencé à ronfler, (S'échaujfant.) fallait voir comme ils ont tlétîringolé... comme ils ont repassé le (Xtut, ces chiens de Kaiscrlies... Et cjuand le prince de XN'urleiiilierg et sa cavalerie se drspersaient dans la plaine.
jiATHiLiiE, s'aniinant. Que ce devait être beau !.. je crois les voir d'ici... Et vous, yms les avez vus réellement ?
LE POSTILLON. Mieux que ça... j'y étais. >. dont j'ai eu l'honneur de recevoir un bisca'ien d;uis la jambe... ce qui m'empècLe d'aller à pied... voilà pourquoi je sais à cheval... Ne vous penchez pas •tomme ça, ma belle dame... ladesoeatc est rapide, et j'ai peiuc à retenir mes chevaux... Oha'i!.. oliar! quoiqu'il soit bien vieux... mon bricolier a trop d'ardeur... c'est un ancien k-ussard de la garde... Doucement, doucement, Mareugo, il n'y a pas de bon sens pour un vieillard d'âge comme loi... Là !.. là !.. il n'y a plus de danger... Nous voilà sur le pont... un fameux pont qui n'est pas fait d'hier.
EiiMONii. On le voit... il est assez vieux.
MATuiLDE. Je le crois bien... le pont de Moutereau ! (A Jidmund.) C'^st là que le duc de Boui'gogne, que Jean sans Peur a été assassiné... n'estce pas'?
EiiMOND. C'est possible !.. (A part.) Est-ce eniMyeux de voyager avec luie femme savante !..
MATUILDE, o 2>(»'t- Q^ibI onnui de voyager avec quelqu'un qid ne sent rien et qui ne sait rien. {Elle garde le silence et reste jHongee dans ses réflexions. Edmond a aussi l'air de inéditer, mais il ne .pense à rien, et fredonne un air de la Gazza. La caléclie roule toujours, et on arrive au relais de Villeneuve-la-Gtiiart. Même silence jusqu'à celuide l'ontsur-Yonne.)
ED.MOND, sautant à bas de la voiture . Quel bonheur ! j'ai cru que ce dernier relais n'en finirait pas. (A un portillon qui est assis tranquillement sur un banc, devant lu porte.) Eh bien! tu ne nous vois pas arriver? noLis somnies pressés, vite des chevaux.
LE POSTILLON, tranquillement. Il n'y en a pas.
EDMOND. Comment, pas de chevaux ?
LE POSTILLON. 11 a passé, il y a trois heures, une famille anglaise ; trois voitures de poste, dont une pour les femmes de chambre, et l'antre pour les chiens de chasse.
EDMOND. Qu'est-ce que cela signifie?
LN JEUNE HOMME, cn redinjoté, assis près du pos-
tillon et JunHtnt un cigare. Qu'il vous a dit vrai, Monsieur... Il ny a plus de dievaux, mais ils vont i'£ienir d'un instant à l'aulxe, et vous les aurez.
EDMOND. Croyez- VOUS que je sois votre dupe? Vous les gardez pour d'autres, et la preuve, c'est que pm vois d ici, dans votre écurie.
LE POSTILLON. C'est poiu' le courrier de la malle ; et ceux-là, ou ne peut en disposer.
EDMOND, d'un ton impérieux. Peu importe ! vous les allellerez à Tinstant.
L1-: JEi'NE noMME. Ce n'est pas possible.
LE POSTILLON. Je vousattellerai plutôt vous-même.
EDMOND, s'ec.'iaujfiJHl- Qu'est-ce que c'est que des insolents et des drôles pareils ?
MATUILDE, (/(/».« /a fot'/ure. De grâce, monsieur Edmond, caliuez-vous.
LE JELNE uo.\i.ME, auposlitlon. l'^lieune, vous avez eu tort d'iujurier Monsieur... id vous devez parler h(Minèleiueiit à tout le monde.
EDMOND, les men<fpant. Ces cauailles-là ne savent pas à qui ils ont affaire, et je leur apprendrai la politesse à tous.
LE JEINE HOMME, froidement . l'as si haut, .Mousieur... pas tant de bruit... si, niO-lgré mes e\rusi>s, vous n'èles pas satisfait?..
EDMOND, avec hauteur. Non, sans doute... et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fût possible de parler sans se compromettre...
LE JEl'NE HOMME, toujours d'un ton doux et poli. Qu'à cela ne tienne, Monsieur... Je ne suis que le fils du uiaitre de poste, mais j'ai été olficier.
EDMOND, éioimé. Qu'est-ce que c'est ?
LE JECNE H0M5LE, ouvrant sa redinijote, et lui monirant le ruban de la Légion d'honneur. Et ceci doit vous prouver que j'en iii vu de près, d'aussi terribles que vous.
EDMOND, d'un ton radouci. Je ne dis pas non. Monsieur... et sans la persoane que j'accompague .et que je ne puis abandonner... «ans l'obligalion où je suis de coutinuer mon voyage...
LE JEUNE UOMME, sc rasseyant tranquillement^ et fumant Sun cigare. Comme vous voudrez.
EDMOND, se rapproclumt fie la voilure où (■•</ Mathilde. Ah ! si vous n'étiez pas là... Mais vous sentez bleu que, quand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejomdre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qm nous retarderait encore.
MATUILDE, froidement et avec ironie. Vous avez raison... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi... d'autant que c'eut été inutile; ca,r voici des chevaux qui reviennent.
EDMOND. C'est juste.
LE JEUNE UOMME. Vous voycz blou. Monsieur, que nous vous avions dit la mérité !
EDMOND. Il sufiit... et je reconnais la loyauté de votre conduite... cai' entre nousautres geus d'honneur... Allons, postillon, est-ce attelé?
LE POSTILLON. Oui, Mousieup.
EDMOND, apréi être monté en voiture, et saluant le jeune homme. Adieu, mon cher.,, je repasserai avec plaisir.
^.i-î-Jc^.-^:
LE TÈTE-A-TÊTE
LE JEL^NE HOM.ME. Coiiime VOUS voiulrez.
TOUS LES POSTILLONS. Bon voyage ! (La voiture part au grand galop, et au milieu des éclats de rire d'S postillons.)
EDMOND, un fteu embarrassé et après un instant de silence. Nous avons perdu là un temps précieux ; car il y a encore trois grandes lieues d'ici à Sens, et voici le soir qui arrive.
îfATHU-DE. Peu importe. . . on peut voyager la nuit.
EDMOND. Je ne le souffrirai point... pour vous d'abord... pour votre santé... vous devez être fatiguée, et moi aussi... Et pour tout Tor du monde, je ne ferai pas quatre lieues de plus.
MATHiLDE. Quoi ! VOUS voulcz VOUS arrêter à Sens?
EDMOND. Oui, sans doute.
MATHILDE, avec effroi. Et ma tante ?
EDMOND, gravement. Votre tante est une personne raisonnable qui pense qu'après trente li(;ues de poste on a besoin d'un bon lit et d'un boa souper... et nous devons penser comme elle.
MATHILDE. Et si elle nous rencontre ?
EDMOND. Je l'en défie... Ne savons-nous pas où elle loge? A l'Écu de France, n'est-il pas vrai?
MATHILDE. Certainement.
EDMOND. Eh bien ! il n'y a pas que cette aubergelà dans la ville... Postillon, la meilleure auberge après celle de l'Écu?
LE POSTILLON. L'hôtel de l'Europe, où l'on est au .noins aussi bien.
EDMOND. Je parie qu'on y est mieux... Postillon, à l'hôlelde l'Europe... c'est laque nous descendrons.
MATHILDE, iit.'^istant de nouveau et les larmes aux yeux. Mais, Monsieur... quand je vous prie en grâce. .
EDMOND. C'est inutile... je suis votre chevalier, votre protecteur, et je dois en dépit de vous-même veiller sur vous... Que diable ! je suis courbaturé, ainsi vous devez l'être... Et vous n'avez rien pris aujourd'hui... Votre main est brûlante, vous avez la fièvre.
MATHILDE, avec égarement. Jecrois que oui... mais je l'ai voulu... mon sort est fixé... et quand j'en devrais mourir, j'aime mieux fuir que de m'exposer aux regards et aux reproches de ma tante.
EDMOND. Voilà de vos exagérations ordinaires ! il n'y a pas moyeu de raisonner avec vous.. . D'abord, chère amie, vous ne mourrez pas; et ensuite, mettons les choses au pire... Vous rencontreriez votre tante, et même votre père, qu'est-ce que cela ferait maintenant ! Hien ne peut empêcher que vous ne soyez partie ce matin de P;u'is, avec moi, en tête-à-tête... dans une chaise de poste... Et pour l'honneur de la famille, pour votre réputation... il n'y a que le mariage... un bon mariage.
MATHILDE, d part, avec douleur. Il ne dit que trop vrai.
EDMOND. Voilà que vous pleurez... ce n'est pas là répoudre... iMathilde, Mathilde... Allons, elle sanglote mainteuauf. [A part.) Dieu! que c'est ennuyeux les petites tilles! {Haut.) Vous détournez la tête... Vous ne voulez donc iilus ni me voir ni me ii.irlrr?
MATHILDE, d'une voi.v éto'ilfér. Non, non, laissezmoi.
EDMOND. Comme elle vomira. Aussi bien il n'y a plus à délibérer... Nous voilà aux portes de la ville, qui me paraît fort bien, autant que l'obscurité permet de distinguer. A peine neuf heures, et pas une lumière!.. Tout le monde est déjà endormi... que c'est auuisant de coucher en province !.. Mathilde, Mathilde... elle ne me répond pas. Est-ce qu'elle se trouverait mal de fatigue et de besoin? C'est sa faute ! avoir voulu faire trente lieues sans rien prendre !
LE POSTILLON, s' arrêtant devant une grande porte, et faisant claquer son fouet. Ohé! ohé! la porte! {Les porter de l'auberg' s'ouvrent; lu calèche m're dans la cour ; la maîtresse d'anljcrgeet ses servantes entourent la voiture. Edmond prend entre ses bras Mathilde, qui est à moitié évanouie, et dont il cache la figure avec son voile.)
LA MAITRESSE d'aibercje. Madame paraît souffrante.
EDMOND. Oui, ma femme est un peu indisposée de la route... Une chambre.
LA MAITRESSE D'AUBERGE. A dCUX litS?
EDMOND. Certainement... et un bon feu.
LA MAITRESSE d'aubekge, criant. Catherine, le numéro 2.
CATHERINE. Oui, Madame. (Eclairant.) Par ici. Monsieur, par ici.
(Uni." cliniubre à deux lits, uue clicminoe, un canapé, une table. — Porto à droite et à frauche.)
EDMOND, posant Mathilde sur un canapé. Ce ne sera rien... Voilà qu'elle revient à elle... Vite du feu!
CATHERINE. Vous voycz qu'ou est en train de l'allumer.
EDMOND. Et à souper ici... près de la cheminée.
CATHERINE. Oui, Mousicur.
EDMOND. Qu'est-ce que vous me donnerez?
CATHERINE. Si MousieuT veut voir ce qu'il y a, et choisir lui-même.
EDMOND. Ce sera jibis prudent... Je vais commander le diner, pendant que vous ferez nos lits... C'est le plus pressé. {Prenant la main de Mathilde.) Allons, allons, Mathilde, reveut'z à vous et ne craignez plus rien. Nous sommes maintenant à l'abri de tout danger. . . {A Catherinr.)C'est par ici, n'est-ce pas, la porte à gauche. (// sort.)
CATHERINE. Oui, Monsieuc. {Mathilde, qui t'a àpeine entendu, reste anéantie et la tête penchée sur son sein.) Voilà une pauvre jeune dame qui a l'air bien soutirante... Si Madame veut s'approcher du feu... Madame, m'entendez-vous?
MATHILDE. Oui, uia bouue... oui, je vous remercie.
CATHERINE, à part. Je vais chercher des draps. Je crois que le sommeil est ci; qui lui est le plus nécessaire.
LE TÉTE-A-TÉTE
Vil-on jamais une avenliiro p.irei'le.
MATHILDE, restée seule, lève les yeux, et sort peu à jeu de son anéantissement. Où siiis-je?.. seule enlin !.. Ah ! je respire... que s'est-il donc passé?.. Celait un songe, un songe atlVeux !.. [Regardant auioiir d'elle.) Non... ce n'est que trop vrai... je suis à lui... pour toujours à lui! ce n'est pas possible... Mes sens m'abusent et m'égarent... Ce n'est pas là celui que j'aimais... celui que mon cœur avait rêvé! Quelle diliérence! mon Dieu, et quel réveil... et qui dois-je accusev? Moi, moi seule... Ah! je suis bien coupable et bien malliem-euse... Insensée que j'étais ! je n'ai écouté que ma tête et mes idées romanesques, j'ai méprisé les conseils de la raison et de l'amitié ; j'ai mérité d'être punie.. . Mais être à lui !.. mais lui appartenir !.. Ah ! mon châtiment serait plus grand encore que ma faute... et cependant maintenant comment lui échapper? Mon honneur, ma réputation ne sont-ils pas entre ses mains? Que l'aire, ô mon Dieu ! que faire! qui viendra à mon aide? (Poussant un cri et joignant
les mains.) Ah! je n'ai que ma tante... je n'ai qu'elle au monde... Et c'est pour me sauver que le ciel l'a conduite si près de moi .. Oui !.. [Apercevant sur la table, du papier, une plume et de l'encre.) ■Voilà ce qu'il faut pour lui écrire... Elle saura tout. {Elle écrit vivement et n'aperçoit pas Catherine, qui apporte deux paires de draps.)
CATHERINE. Madame veut-elle quelque chose?
MATHn.DE. Non... Que venez-vous faire?
CATHERINE. Mettre des draps à votre lit... et; à celui de votre mari .
MATHILDE. 0 ciel !
CATHERINE. Vous êtes toute tremblante.
MATHILDE. troublée. Moi! non... Dites-moi, vous êtes de cette ville ? Connaissez-vous l'hôtel de l'Écu de France ?
CATHERINE. C'est au bout de cette rue... Vous traversez la grande place... et juste devant vous...
MATHILDE. C'est bien... (.4 part, regardant Catherine.) Si je l'y envoyais?.. Non... non... Je ne
ISC.
LE TÈTE-A-TÈTli.
resterai pas un moment de plus... Cette L'Iliv, je la pnrtirai moi-même. . . et si on refuse de me voir.. . {Avec confiance.) ce n'est pas possible ! C'est la sœur de mon père... c'est ma seconde mère... son cœur et ses bras me sont ouverts.
CATJiJiiiiXE, larcijardanl avcc^quiéludc. Qu'avezvous donc?., comme vous êtes a,i;ilée !
MATiiiLBE. J'ai besoin de prendre l'air.
CATHERINE. Si Madame veut se promener eu attendant le souper... Nous avons un jardin d'un demi-quart d'arpent. Je vais vous y conduire.
jiATniLiiE. C'est inutile; je le trouverai bien. Restez.. . occupez-vous du sou])er ; c'est l'essi'nliel. . . (linlcndant du briiil du côlé de la poric â rjauchc.) On monte... c'est lui... [Sortant par la porte à droite.) Kestez,jere\ieus dans l'instant. (£//i; sort.)
CATHERINE, resice feule. Voilà une petite dauK; qui est bien gentille, mais qui tout de même a un air bien singalier.
EiiMOND, entrant avec deux garçons d'auberge qui portent des assiettes et des serviettes. Allons vite... mettons là le couvert, et dépèclioiis-uous. [A Catherine.) Où est donc ma feninie?
CATHERINE. Sortie pour un instant... Elle avait besoin de prendre l'air.
ED.MOND. C'est bon, c'est bon, cela lui fera du bien... là, près du feu, sou couvert etlemieuu.. Qu'est-ce que c'est que ce via-là'?
LE GARÇON. Du viu du pajs.
EDMOND. Je n'eu veux pas. Je vous ai demandé du vin de Bourgogne.
LE GARÇON. C'en est... Nous sommes eu Bourgogne.
EDMOND. Comment ! Seus est eii Bourgogne?
LE GARÇON. Oui, Moiisicur.
EDMOND. Est-ce étoanaut ! ce <jue c'est qae de voyager! Nous sonmioseu lîourg<igaf ' {GoiUiint le vin.) Oui, ma toi. {Voyant tm autre garçon qui entre.) Ali ! ■\'oilà déjà le potage et les pigeons en compote. C'est bien. On sert ici avec une activité ! Ce n'est pas comme au Café de Paris, où avant-bier, j'ai eu des entr'actes d'unquart d'heure entre cbaque plat. On .jjerd le fil d'un dinev, et on n'a plus tle suite dans les idées, ileltez toujours le potage sur la table, et la compote auprès du leu. (A Catherine) Il me semble que ma femme est bien longtemps ; où est-elle donc "?
CATHERINE- Jiî lui avais indiqué le jardin, où elle se promène.
EDMOND. Elle s'y sera pei'due.
CATHERINE, souriant. Ce n'est pas possible ; mais si Monsieur veut, je vais la chercher, et lui dire que le souper est prêt.
EDMOND. Vous m'obUgercz. Je n'aime pas à attendre, surtout quand on a servi. Les lits soM-ils faits'.'
CATHERINE. Ouf , iMousiem", et les couvertures aussi.
ed:mond. a merveille.
CATHERINE. Faut-il des oreillers'?
ED510ND. l'ourmoi, certiùnement. Mais .pour Madame, je l'ignoi'C.., Demandez-rlui.
CATHERINE. Est-re que Monsieur ne sait pas l'usage de .Malaïae'?
EDMOND. Non, pas encore.
CATHERINE, àpart. C'est de» nouveaux mariés... Est-ce gentil !
EDMOND, seul auprès du feu. C'est gentil... J,' le crois bien... Un bi)usou])ei'... un bon feu... et une jolie femmel.. Aie! j'ai les pieds goutlv's... {Oi'int ses bottes et mettant sespanlntiflet.) .-Vutaut S3 mettre ■ à sou aise... quand ou est c'iez sai... mais voyez si elle viendra... Je meurs de faim. , et le potage (jui va ri'tVoidir! {Il attend quelquesinslanis, sepronuiie dans la chambre.) Est-ce (ju'elle aurait ouljlii' le souper'? (Gravement.} Il y a biv'n dti d 'sordre duis cette l'te-là... Je ne dis rien, {Froidement.) parce qnejerainie... Mais une fois ma femne, il ne faudra pas qu'elle s'avise de me faire attendre... pour mes repas. (Avec impatience et s'atsei/aïU.) Ma foi, elle dira ce (ja'elle voudra, je vais toujours me servir. { Prenant une cuillerée de s'mpe^.] Dieu! qu'elle est chaude! je vais aussi lui en iiiïître dan-; sou assiette', poiu- que ça refroidisse. ., cela passera pour une atteuliou... Oto»îs la soupière et servons les ]jige|>is.., là... [Mettant sa sertictlc et mantjcant son potage.) Nous y voilà. [La porte à laqiiclh' il tourna le dos s'ouvre dans ce mominl. Sans relo:irn'r lu iclt.) Enfin la voilà... Je savais bien que cela la • ferait venir... Allons donc. Allons donc, retardataire... votre soupe rmis attend. •
[Parait une dame d'vtu cinquantaina d'années. Tournure distinguée, cositiuu de vogagc. Elle s'avanfe])rcsd'Edntoml, et Iwidil :) Monsieur Eduijml de Verneusi? '?
EDMOND, tout étonné et se levant. C'est nui, .Ma- • dame... {Balbutiant.) C'est-à-dipe, c'est moi et ce n'est pas moi... car je suis ici incognito, et je m'étonne que vous me connaissiez.
l'étrangère. Vous allez être au fait... Je vous demande seulement cinq minutes d'entretien, et je me retire... Mais je vous prie, avant tout, de ne pas vous déranger, et de vouloir bien continuer votre soujier.
£DMOND, se remettant à table Puisque vous l'exigez... je n'eu ser;ii ]ias fâché. ( // dccoupe le pigeon dont Use sert une aile.) Pardon^ Madame... je vous écoute.
L'ÉTBANGiÈRE. Je suis madame de Bussières.
EUMoND. laissant tomber sa fourchette. Ah ! mon Dieu! (.1 part.) La tante de Mathilde... Qu'est-ce que cela signilie '?
.u.ujAME DE BUSSIÈRES. Partie ce mutin de Paris, je viens d'arriver à l'Écu de France, où j'avais fait d■a^ance retenir mon logement pour cette nuit. A peine entrée dans l'appartement qui m'était destiné, on me remet cette lettre, que je ne vous donnerai pas, mais dont vous connaissez l'écriture.
EDMOND. Celle de Mathilde.
MADAMEDEBUssiÈRES.Jedoisavant tout vous la lire: CefSoctobre. hôtel de l'Europe, neuf heures du soir.
EDMOND. Cela n'a pas une demi-heure de date.
MADAME DE BUSSIÈRES. Précisément. [Continuant à lire.) « Mataute, ma seconde m iCd, sauvez-moi^
LE TlÏTK-A-TÈTIi.
« c'est une ooupaLIt; qui vous écrit, une coupable « qui n'a d'espoir qu'en vous. Égarée par les coûte seils d'une compagne d'enfance, par mes lectiu'es « romanesques, par ma jeunesse, mon inexpé- « rien.ce, j'ai aimé... Non, c'est profaner ce mot! « j 'ai cru aimer quelqu'un que mou cœur seul avait « créé... car ce qui m'avait séduite en lui, grâce, « esprit, amabilité, noblesse, courage, tout cela « n'existait que dans mon imagination! Je ne le « connaissais pas , et il m'a sufli de le connaître (' pour que l'illusion fut détruite... » EDJioNB. Qu'est-ce à dira?
MADAME DE BUSSIÈRES, COUlinuailt. « Uu SCUl
« jour, un jour entier passé près de lui, me l'a « montré tel qu'il était. Ce matin, je l'adorais, et « maintenant je le déteste, je l'abhorre. Plltlôt « mourir que d'être à lui ! »
EDMOND. Assez, Madame, assez !
MADAME DE BUSSIÈRES. J'ai fait comuie vous, je n'ai pas achevé cette lettre ;'j'ai couru à ma nièce, qui, pâle et tremblante, attendait son arrêt ; elle voulait tomber à mes genoux , je l'ai prise dans mes bras, je l'ai rassurée. Elle m'a tout rac^té, et je connais maintenant tous les détails de voffS liaison et de votre voyage.
EDMOXD, coîi/'us. Quoi ! Madame...
madjVme de BUSSIÈRES, sêvèt'ement. Je ne vous dirai pas tout ce que je pense de votre conduite. On peut pardonner à la jeunesse de Mathilde, à son inexpérience ; mais à vous, Monsieur, chercher à séduire.., à enlever utie riche héritière. .. unejeune personne de seize ans! vous n'avez pas songé qu'il , y avait là une réunion de circonstances dont, même à notre défaut, la justice, pouvait s'emparer.
EDMOXD, pâlissant. Quoi! vous croyez?
MADAME DE BUSSIÈRES. Loin de uous uiic pareille idée ; ce serait à jamais vous perdre d'honneur, et nous tenons à votre réputation autant qu'à celle de notre famille. Daignez donc m'écouter aVec attention. {Lentement et avec gravité.) Mon frère a quitté hier Paris, persuadé que sa fille partait avec moi.
EDMOND. Oui, Madame.
MADAME DE BUSSIÈRES, (le même. Ma nièce a quitté ce matin l'hôtel de son père, seule, dans une voiture de place, et en disant qu'elle allait me rejoindre pour partir avec moi.
EDMOND. Oui, JMadame.
MADAME DE BUSSIÈRES, appuyant sur chaque mot. Eh bien ! mettez-vous dans l'idée et persuadezvous bien que c'est réellement avec moi qu'elle est partie ce matin, et qu'elle a fait la route (le Paris à Sens.
EDMOND. Que voulez-vous dire?
MADAME DE BUSSIÈRES. Qu'il n'y a maintenant au monde que vous et Mathilde qui ayez connaissance
des événements d'aujourd'hui; et si jamais le moindre bruit en courait , si un mot en transpirait, ce ne serait que par vous, par votre indiscrétion.
EDMOND. Madame!..
MADAME DE BUSSIÈRES. Et j'ai dcux fils, tous deux militaires, qui tiennent encore plus que moi à l'honneur de leur famille et à la réputation de leur cousine.
EDMOND, avec émotion. Madame, vous me connaissez mal, et vous pouvez être sûre que mou hoiineur et Inà délicatesse m'engageront seuls au silence.
MADAME DE RussiÈREJ. J'en suis persuadée, et j'en doutais si peu que mon intention était de vous demander la seule lettre que ma nièce vous ait écrite et qui, ce matin encore, à ce qu'elle m'a dit, était là... dans votre portefeuille.
EDMOND, l'ouvrant et la lui donnant. Comment donc ! trop heureux de vous donner cette preuve de ma sincérité.
MADAME DE BUSSIÈRES, la prenant. C'est bien ; Monsieur.;, je pars donc avec ma nièce, (Avec in'teniion} qui ne m'a jamais quittée : j'achèverai là route avec elle, j'arriverai avec elle à ma terre, où ma famille nous attend; M là notre amitié et nos conseils la guériront bien vite do quelques défauts, fruits de sou inexpérience et de sa jeunesse ; mais ce qui n'appattieut qu'à elle, c'est la noblesse et l'élévation de ses sentiments, c'est surtout la bonté de son cojur. Avec cela et grâce à la leçon d'aujourd'hui, on se corrige aisément, et bientôt, je l'espère, ma nièce deviendra une femme accomplie; vous n'y aurez pas peu contribué. Monsieur, et ce sera pour vous une satisfaction intérieure de tous les instants.
EDMOND, s'i'nc/i'nan*. Madame, cerlainenienti..
LE GARÇON, entrant avec un plat de rolù Monsieur, voici les petdrèaux.
M.U)AME DE BUssiÊHEs, souriaut. Je vous laisse avec euxj et rètourhe à mon hôtel... Non^ iwn, ne voils dérangez pas, de grâce! Désolée d'avoir interrompu votre souper. {Htle sort.)
EDMOND, resté seul, et jetant avec colère sa serviette sur la table. Vit-on jamais une aventure pareille? et elle avait peur que je n'en parlasse... Ali ! bien oui ! on se moquerait trop de moi à Paris. Avoir conduit jusqu'ici, dans ma voiture, une jeune personne charmante... le souper prêt... la couverture faite... et tout cela pour rien... rien au monde... que pour mes frais de voyage ! Si jamais maintenant on me rattrape à courir la poste de cette manière-là... C'est une bonne leçon, et je me souviendrai du proverbe :
// vau( mieuoc tenir que courir