‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 106 sur 783 · VALÉRIE, HENRI · texte numérisé non relu

VALÉRIE, HENRI

HENRI. Enfin, il est itarti !

VALÉRIE. Eh bien! «[ue me voulez-vous?

HENRI Vous venez de l'apprendr^-; on attend ce comte de Halzbourg, l'un des plus grands seigneurs de rAlleniagne,

nn millionnaire; et men qui n'ai d'autre fortune qu'une modeste [)laco...

VALÉRIE. Eh bien, quimp.irt"?

HENRI. Qu'importe! il veut plaire à Caroline, il vient pour réponser, et vous ne savez pas que je l'aime, que je l'adore, que personne ne s'en est encore aperçu? VALÉRIE. Excepté moi.

HENRI. Comment, il serait possible?

VALÉRIE. Oui. Depuis quelques jours vous êtes triste, sileneieux; aucun plaisir ne parait vous toucher : alors j'ai réfléchi, je me suis rappelé... (Elle, a Vair de tomber dans une profonde récexie.)

HENRI. Eh bien ! avez-vous jamais c mnu quelqu'un de plus malheureux que moi? Si du mo'us Caroline savait mon amour! J'aurais presque le droit de li défendre, de disputer son cœur. Je serais trop heureux de l'arrivée de ce comte de Halzbourg; mais en cemo nent, comment aller le défier' comment lui contester le titre d'époux, moi qui n'ai pas même celui d'amant? Il faudra dune cire témoin d'un bonheur auquel je n'ai pas le droit de m'opp iser. Non, Je veux oublier Caroline, je veux la fuir et m'éloigner à jamais.

VALÉRIE. Vous éloigner! croyez-moi, mon ami, c'e-t nn mauvais moyen ; l'absence ne fait rien sur un amour véritable. Vous n(^ l'oublierez pas, et vous serez plus pialhoureux !

HENRI. Que diles-yous, Valérie? vous parlez de cc§ tourments comme si vous "les aviez éprouvés. Quelqu'un que vous aimez serait-il loin de vous?

VALÉRIE, avec émotion. 11 n'est pas question de cela. C'est de vous qu'il s'agit.

HENRI. D'où vient donc ce trouble, cette émotion? Mon récit vous a rappelé quelques souvenirs douloureux! Oui, x'ous avez des peines et vous craignez de me les confier. Caroline a-t-elle seule le droit de les connaître ?

VALÉRIE. Caroline ne sait rien ; elle qui n'a pas su deviner vos chagrins, aurait-elle pu comprendre les miens?

HENRI. Moi, du moins, je suis digne de les partager. Cet espoir seul peut me retenir en ces lieux; mais si vous me refusez votre amitié, votre confiance, je pars à l'instant même.

VALÉRIE, Vous partez! fau;-il vous perdre aussi? vous qui êtes maintenant mon seul ami, vous partez si je ne YtMn confie mes chagrins! Que me demandez-vous? lé cours de mon existence offre si peu d'intérêt! Ignorant toujonvs ce qui se passe autour de moi, je ne puis dire ce <pie j'éprouve, et l'histoire de ma vie est celle de mes sensations, do mes sentiments. Est-ce là ce que vous voulez connaître? HENRI. Oui, sans doute.

VALÉRIE. Eh bien donc, orpheline dès mon bis âge, j'ai gardé de mon enfance un souvenir confus et extraordinaire. Il me semble qu'il y a bien longtemps j'habitais un autre monde dont mon esprit n'a conservé a'icune idée fixe, si ce n'est que nous étions plusieurs, cl que tout à coup j»; me suis trouvée seule! De|)uis, jamais rieTi de pareil à ce premier souvenir ne s'est offert à moi ! J'étais élevée à Olbruk, au château de la comtesse de Rinsberg, avec Emilie, sa fille, qui était à peu près de mon âge. Les premiers mots qui fixèrent mon attention furent cnix-ci, que j'entendais souvent r.péter: Pauvre enfant! quel dommage! ce qui me fit supposer que je devais être mdheureuse, car jusV(uo-là je ne demandais rien, je ne désirais rien ! Je ne pensais pis ! Nous avirons quinze ou seize ans, lorsqu'à une fête publique qui avait lieu à Olbruk, je me trouvai avec la comtesse Emilie, séparée du reste de notre société et entourée de jeunes gens ipii ne craignireiil pas de nous in>nller. Emilie s'évanouit et je me sentais mourir d'otlroi, lorsqu'un jeune honmie s'élancti auprès de nous ot prend notre défense ! Ah ! que sa viiixfut douce à mon oreille, ta'idis qu'il ch reliait

VALERIE.

à nous rassurer! Qu'elle me parut fièrc et menaçante lorsqu'il (inioiiiia à iiôs aMvers.iir.'s de nous livi-er un passage. J'entendis des injures, un d; fi ; el tout à coup si; lit ini grand silence; il était iuterr.imiju par im hruit sinistre <;t im-onuu , • une espèce de cliquetis qui me glaçait diHYaveiir. Kn ce moment un instinct secret s(!ml)Iut m'avertir qu'un grand danger menaçait noire défenseur! je m'élançai au-devant de lui, en lui tendant les bras; j'éprouvai une douleur aiguë qui me fit froid, et puis je ne sentis plus rien.

HENRI. 0 ciel! vous étiez blessée!

vALÉuiE. Dangereusement, à ce que j'ai su depuis! H las ! c'était lui qui, sans le vouloir... Maisjugez de mon boidieur! cet événement avait mis fin au combat, et peut-èlr.' sauvé ses jours. Quelques semaines après, quand je revins à la vie, Ernest, [Se tournant vers Henri.) il se nomme EnT^st, était iiislallé au château; il donnait à la comtesse Emilie des leçons de français el d'ilalii n dont je pr.ilitais aussi. A%ec quel 1 nlliousia-me il nous pari lit des beauv-arls et de l'amour de la science! Le feu de ses discours, sa brillante imajinatiun, ouvrirent un monde nouveau devant moi. Alnrs j'existai, (^es objets incdnuusdont il me retraçait l'image élaienl I(mis vivants, animés. Oui, ce beau ciel, ces ruisseaux ecumants, ces tapis de verdure, dont il me pailait, je les ai vus! je voyais quand il était là.

HENRI. Eh bien ! qu'est-il dev( nu ?

VALÉRIE. Depuis trois ans il était mon guide, mon ami! Tandis que ses nobles récils développaient mon esprit, élevaient mon âme, sou amitié attentive veillait sans cesse autour de moi. — J'aurais reconnu sa déu^arebe, le bruit de ses pas. Dans le salon où il entiàit, je devinais sa présence. On s'effraya sans doute d'un si tendre attachement, c ir 1 1 comtesse de Rinsberg et sa fille ne me quittèrent plus d'un seul instant ! nous ne pouvions plus nous entendre !.. Chaque matin seulement, en signe de son amitié, il me donnait un bouquet que je lui rendais le soir après Tavoir porté toute la journée; c'était là notre seul entretien! Enfin un jour il me dit : Valérie, je quitte ce château, l'hoimcur le veut; mais je reviendrai, ma vie est avec toi ! Alors je crus mourir! je sentis avec désespoir la nuit élernelle qui couvrait mes yeux! 11 partait, il ne me laissait rien, pas même Sun image !

HENRI. Pauvi'e Valérie !

VALÉRIE. J'errais en vain dans ces allées que nous avions parcourues en-emble, sous ces ombrages, près de ces ruisseaux. Hélas! je ne voyais plus! .\ cette épotpr-, mon aimable cousine, madauie Blumfeld, vint au château de Rinsberg, fut touchée de mon amitié, m'accorda la sieime et m'amena avec elle dans ces lieux où je croyais trouver 1 1 tranquillité, et où je n'ai rencimtré (pie des souvenirs, dis regrets. Crovez-moi, mon ami ; le malheur, c'est ral)S(Mice.

HENRI. Et depuis iju'il est parti, il ne vous a paséi'rit une seule lettre?

VALÉRIE. Je n'aurais pas pu la lire! [Se tournant vers la gauche.) Mais, écoutez... on vient!

HENRI. Ah mon Dieu! serait-ce Caroline ?

VALÉRIE. Eh bien! n.! treudiiez donc pas ainsi. Allons^ voilà le moment. Faites vntre déi^laration.

HENRI. Je le sens, je n'oserai jamais.

VALÉRIE. Eh bien! je la ferai i>our vous, et je trouverai niiiyeu d'éloigner h' comti; de Halzboiu'g ; cir d'après ce que vous m'avez dit, je h; hais déjà, et .sans le counaître, je le déteste sur jjarole.

HENRI. .\li! que vous êtes bonne!

VALi RIE. Vous ne parlez plus?

HENRI. Non, non. je reste.

VALÉRIE. No vous S'iiible-t-il pas plaisant qu'il y ait ici une intrigue, et que ce suit moi ipii la dirige? J'entends ma cousine. Laissez-nous! (Henri sort.)

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