‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 136 sur 783 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

M. DE ROUVRAY, /)uw EDGARD.

M. DE ROUVRAY, Sortant de la porte à droite, et parlant encore. Adieu, Mademoiselle; j'atb ndrai vos oi'dres, et vous pouvez compter sur tout mon dévouement!.. [La porte se referni".) Elle est vraiment fort bien! et de l'esprit, du jugement ; une femme supérieure! {Apercevant Edyard qui entre par la porte du fond.) Eh!., c'est mon cher neveu !

EDGARD. (Jui vous remcrcie, mon cher oncle, de votre recoumiaudation auprès de votre ami. M. Dhennebon est un fort galant bonune!.. très-obligcauf... et je lui aiiporlc les papiers qu'il m'a demandés.

M. DE ROUVRAY. Pouf toH mariage avec madenioi.sille de Néris?

EDGARD. Oui, mon oncle, je suis tout à fait décidé , et je vous prie de vouloir bien faire la demande dès aujoiud'lnii.

M. DE ROUVRAY Diable !.. tu es donc bien amoureux?

EDGARD, Non, mon oncle, un mariage de raison !

M. DE ROivRAY. S'il en cst aiusî , il fallait qu'il U\l plus raisonnable... qu'il fût plus riche!.. Quand on iireiid de la raison, on n'en saurait trop... et elle n'a presqui' lieu !

EDGARD. Qu'importe!.. Le caractère... la famille, tout est convenable... etpuis... [D'un air rêveur.) d'autres laisons!.. [Se reprenant.) Le roi daigui; s'intéresser à ce mai'iage.

M. DK RoivR.AY. Jc comprcuds!.. et vous serez admis à toutes les fêtes... aux présentations... aux bals de la cour!..

EDGARD. l*ourquoi pas? Il y a là aussi bonne compagnie (pi'ailleurs!.. et c'est du reste, fort agréable!

M. DE ROUVRAY. Et uioî , jo tc l'avoue , je ne conçois pas (ju'nn jt une homme de sens, et (jui a de la fierté dans le cœur, consente volontairement à enchaîner son indépendance, et à être, comme autrefois, genlilhomme à la suite.

Et qu'est-ce qui lui en revient? de se mo itrer coivert d'un brillant uniforme, au cam|) ou au château; escorte indispensable, aceompagnement obligé de toutes k-s revues et entrées solennelles; tapisserie permanente des fêtes rivales où il se trouve honoré d'être debout dans la foule, quand il pourrait rester chez lui, libre, indépendant... et assis!.. Attendre son bonheur d'un sourire, sa fortune d'un caprice, et .von opinion... de celle du maître!.. Je ne dis pas cela pour toi, mon neveu; mais voilà le courti.san du prince!

EDGARD. Et moi, mon oncle, je ne conçois pas qu'un homme libre, riche, qui n'a besoin de personne, et qui a quelque dignité dans I ame, s'établisse volontairement le complaisant d(; la multitude, et aille chercher au-des.sous de lui des maîtres pour caresser leurs exigences; je ne conçois pas que, pour se faire populaire, il se fasse esclave; qu'il mendie l'aumône de la faveur publique , et sacrifie tout au désir de la cou-erver ou à la crainte de la perdre ; défendeur du contribuable, ennemi des impôts, et n'osant se soustraire à celui des souscriptions! prêchant la liberté, et n'osant manquer une ovation libérale, ou un banquet patriotique !.. hundde et respectueux avec le journaliste dont il paie les éloges! ami du moindre indu.striel, et lui touchant dans la main... quand il est électeur !.. Dénigrer ce qui est en haut, exaller ce qui est en bis, suivre le torrent qui passe, suis l'arrêter ni le braver; se mettre aux gages de tous, el faire antichambre dans la rue !.. Je ne dis pas ça pour vous, mon cher oncle; mais voilà le courtisan du peuple!

M. DE l'.OLVRAY, riant. C'e.<t beau!., mais c'est fier!..

EDGARD. Chacun l'est à sa manière; et tenez, mon oncle, il vaudrait mieux, peut-être ne dépendre de personne; mais comme ici-bas il paraît que c'est difficile... je préfère, tout calculé, obéir au moins de maîtres possible.

M. DE ROUVRAY. Je u'obéis à personne; je n'appartiens qu'à moi et à mes amis.

EDGARD. Oui, mais vous en avez tant!.... En tout cas, jc suis du nombre, je l'espère; et malgré nos discus.sions, il est un chapitre sur lequel nous nous entendrons toujours.

.M. DE nov\R.\\, lui tendant la main. Tu dis vrai!..

EDGARD. J'y compte bien!..

M. DE ROUVRAY. Et, puis([ue tu le veux, puisque cela te fait jdaisir, j'irai dès aujourd'hui chez M. de Néris faire la demande.

EDGARD. Ce n'est pas tout; et, pendant que j'y suis, j'ai encore un service à vous demamler.

M. DE ROUVRAY. Parle.

EDGARD. Il me faut de l'argent!

M. DE ROUVRAY. Pour ta corbeille?..

EDGARD, secotuint la tête. Non, pour autre chose!.. Il m'en faut beaucoup.

M. DE ROUVRAY. Pemicts donc!., je suis libi»ral, c'est connu ; mais tu abuses de l'expression!.... j'ai donné pis mal \o. mois dernier.

EDGARD. C(> n'est pas pour moi, vous le Siivez, c'est pour nioii frère l'agent de change.

M. DE ROIVRAY. Passi^ poiu' luî douuer des affaires! mais de l'ai-genf!.. ça devient une mauvaise spéculation!

EDGARD. Non, mon oncle, c'en est une bonne! vous sauvez un boiuiêti liounue, victime de désastres et de faillites (pi'il ne pouvait prévoir! grâce an ciel on n'a rien su! tout est réparé!.. Son honneur... le nôtre est intact; venez encore ce mois-ci à son aide, et un bel avenir s'oll're à lui!.. C'est une trentaine de mille francs (pi'il lui faut.

M. DE ROUVRAY. Trculc uiillc francs ! •

EDG4RD. Je m'engagerai pour lui... je signerai... J'ai fait" ce que j'ai pu... vous le savez! sans cela...

M. DE ROUVRAY. Oui... OUI... jc saîs que tu es tui brave jeune homme, et un bon frère!., mais trente mille francs!.. diable!., trente mille francs!

LES INDÉPENDANTS

KUGAiii». Oirosl-ce que c'est que ça, pour vous qui êtes

M. DE ROiviiAY. GarçoD !.. garçon !.. ils n'ont que ce motlà!., tous ceux qui me demanilent, me disent : « Yous êtes garçon...» La belle avance! et le beau profit!.. On ne se marie pas pour n'avoir ni dépense de ménage, ni embarras de famille... et voilà les neveux, les parents, les filleuls!..

EDGARD. Ah! vous avez été parrain !.. c'est de droit !.. c'est le revenu habituel des célibataires.

M. DE noLVRAv. Eli! nou... tu sais bien... ce que je t'ai dit dans le temps...

EDGARD. Ah! orii, mon petit cousin Télémaquc !

M. DE ROuvRAY. Eh bicii ! oui!.. Télémaque!.. Télémaque n'est pas sage.

EDGARD. C'est peut être la faute de Mentor?

M. DE ROivRAY. Eh! nou ; je l'ai élcvé comme un prince!., et ce gaillard-là est devenu républicain!., il ne veut obéir à personne... il s'étonne de ce que je suis riche et de ce qu'il ne l'est pas!., et il voulait me prouver dernièrement que nous devions partager.

EDGARD. C'est de l'égalité.

.M. DE ROLVRAV. Pas pour ffloi !.. sans compter d'autres ennuis, d'anciennes passions dont on ne sait comment se défaire, des exigences féminines!

EDGARD. Oui... oui... mademoiselle Clorindeou mademoiselle Amanda, dont j'ai entendu parler hier soir au foyer de l'Opéra..

.M. DE ROUVRAY. Du tout... du tout. . . majs ellesou d'autres. . . tourmenté ainsi de tous les côtés, je ne sais s<juvent ou donner de la tète.

EDGARD. Faites comme moi, mariez-vous.

M. DE ROUVRAY. J'en ai eu quelquefois l'idée, comme ces l'cmèdes violents auxquels on se déeide tout à coup; et puis j'y voyais une foule d'obstacles ; toi, d'abord. . dont je n'ai jamais eu qu'à me louer, et que je ne veux pas priver de mon héritage.

F.DGAKD. N'est-ce que cela, mon cher oncle? je n'y ai jamais compté, et je vous ai toujours aimé gratis. Je mourrai probablement avant vous, car je parviendrai ou je me ferai tuer ; dernièremrnt ça a bien manqué... Vous voyez bien que, de toutes les manières, je n'aurai besoin de persoime. Ainsi, que ça ne vous inquiète pas; mariez-vous quand il en est temps et que vous êtes jeune encore : quarante ans, c'est le bel âge !

M. DE ROUVRAY. C'cst cc quc mc disent toutes les veuves, et même quelques mamans qui ont encore des filles à marier...

EDGARD. N^attendez pas davantage; songez à votre vieillesse. Sans appui et sans consolation, voyez en perspective les rhumatismes, la goutte, dernière compagne du vieux garçon... et la seule souvent qui lui demeure fidèle! Songez aux collatéraux, aux filleuls même, qui peut-être déjà calculent l'instant du partage!

M. DE ROUVRAY. Tais-toi !.. tais-toi!., tu me fais peur!

EDGARD. C'est ce qu'il faut!.. La seule difficulté c'est de trouver quelque chose qui vous convienne... car vous n'êtes pas aisé à marier.

M. DE ROUVRAY. Jc Ic saisbicn... mais j'ai depuis quelques moments une idée... c'est d'abord d'épouser une femme très-riche... c'est nécessaire pour réparer quelques brèches déjà faites, et d'autres qui se préparent : témoin tes trente mille francs.

EDGARD. Très-bien raisonné!

M. DE ROUVRAY. Eusuitc, d'épousemon pas une jeune personne (le seize à dix sept ans, mais une femme de vingt-six à (rente, fraîche et jolie encore... commençant sa seconde ieuiiesse... enfin les premiers beaux jours d'automne, ce que nous appelons l'été de la Saint-Martin.

EDGARD. C'est très-convenable.

M. DE ROUVRAY. N'cstcc pas? Bien cntcudu qu'elle gardera sa liberté, comme moi la mienne ; elle fera ce qu'elle voudra et moi aussi; ça ne changera ni mes habitudes ni les siennes; et nous nous trouverons placés sur un territoire neutre, qui ne sera ni le mariage ni le célibat.

EDGARD, riant. Un plan superbe ! Mais oii diable Irouverez-vous une femme pareille?

M. DE ROUVRAY. Elle cst trouvée! ici même, dans cette maison... je viens de la voir... la belle-sœur de mon ami Dhemiebon.

EDGARD, avec émotion. Mademoiselle Esther !

M. DE ROUVRAY. "Précisément! et j'espère que je te donne là une jidie tante !

EDGARD. Je vous cn remercie bien! mais vous oubliez le' premier article de votre jjrogramme : une femme riche ! et mademoiselle E'^ther n'a rien!., elle est sans fortune!

.M. DE ROUVRAY. C'cst cc qui te trompe. Mon notaire de Bretagne m'a envoyé pour elle des papiers que nous venons de lire ensemble; une arrière-cousine à nous, cousine au dixième degré, une vieille fille, mademoiselle Palmire de Vaucresson, me nomme son exécuteur testamentaire, et institue pour sa légataire universelle mademoiselle Esther Delaroche, sa seule amie.

EDGARD. Ah ! c'est elle !..

M. DE ROUVRAY. A qui je viens d'apporter cette bonne nouvelli', quarante-cinq à cinquante raille livres de rente en terre-, ce qui en vaut le double en cinq pour cent.

EDGARD. Et vous VOUS ètcs proposé sur-le-champ?

yi. DE ROUVRAY. Du tout!.. ce n'était qu'une idée, car je n'étais pas encore déterminé!., mais je le suis maintenant, grcàce à ton exemple et à tes conseils! Seulement, comme il n'est ni convenable ni agréable de se proposer soi-même, je compte sur ton amitié.

EDGARD, troublé. Moi!..

.M. DE RouvR.\Y. Tu pcux bien faire pour moi ce que je vais faire pour toi?

EDGARD. Certainement!., mais vous me chargez là d'une mission où je cours grand risque d'échouer!., j'ai entendu dire que mademoiselle Esther avait à ce sujet des idées très-arrétées.

M. DE ROUVRAY. Comme moi!

EDGARD. Chérissant avant tout son indépendance !

M. DE ROUVRAY. Commc moi!

EDGARD. Et qu'elle avait juré de ne jamais se marier!

.M. DE ROUVRAY. Commc moi !.. Tu vois que nous nous convenons à merveille.... que nous sommes faits l'un pour l'autre... et pour la décider, tu lui diras...

EDGARD. Quoi?

M. DE ROUVRAY. Ce que tu m'as dit!

EDGARD. Je ne demanderais pas mieux! mais pour traiter un semblable sujet... je connais peu mademoiselle Esther!

.M. DE ROUVRAY. Je croyais, au contraire, que tu avais été lié autrefois avec ces dames?

EDGARD. Avec sa sœur, madame Dbonnebou, qui a toujours eu beaucoup d'amilié pour moi !

.M. DE ROuvR.w. Eli bieu ! tu es ici chez elle... c'est une question de famille, cela .se traite avec les grands parents; présente-lui ma demande; je vais m'occuper de ces trente mille francs que je tâcherai de t'avoir pour aujourd'hui ou demain.

EDGARD. C'e>t trop de bonté!., et un pareil service!..

M. DE ROUVRAY. N'cst ricu !.. à charge de revanche. {Apnrcevant Emilie qui entre par la porte à gauche.) La voici ! j'attends chez moi de tes nouvelles, et la permission de me pré.-enter. (// sort par le fond.)

LliS INDÉPENDANTS.

EDGARD, à droite et rêvant; EMILIE.

• t.MiLii: j fl part. Mon pauvre mari !.. ne pouvoir venir avec nous à Passy, et pour un motif couinK; celui-là!.... {Apercevant Echjard.) Ah! monsieur Edgard!..

EDGAiti). Je venais ici, Madame, pour une affaire où votre mari veut bien s'employer pour moi, et je ne croyais pas avoir également un serfice à vous demander.

KMiLiE. A moi?., parlez, de grâce!

LDCAHi). Un service qui vous étonnera peut-être Leaiicoup!,. et je suis moi-même fort embarrassé pour aborder la (piestion...

É.MiLiE. Est-ce de moi qu'il s'agit?

EDGARD. Presque... c'est-à-dire... c'est tout comme... car c'est de mademoiselle votre sœur... {Voyant Eslher, qui entre vivement en tenant un papier à la main, il s'arrête avec émotion.) C'est elle!..

KSTHER, en l'apercevant, fait im geste de surprise. Edgard !.. {Puis elle se reprend, et lui fait respectueusement la révérence.)

EMILIE, à Edgard. Eh bien! Monsieur, vous disiez...

EDGARD, à Emilie. J'entre chez monsieur votre mari qui m'attend; et après cela, Madame, si vous êtes seule, si je ne vous gène point... je viendrai réclamer de votre bonté quelques moments d'entretien. [Il salue, et sort par la porte à gauche.)

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