SCÈNE XL EDGARD; ESTHER, assise
EDGARD, s' approchant d'elle. Si vous saviez, Mademoiselle, combien je prends part à la perte de vos espérances!..
ESTHER. Une fortune d'un jour laisse peu de regrets!., on n'a pas eu le temps de s'y habituer!.. H est d'autres malheurs plus difficiles à supporter, et qui ne sauraient vous atteindre ! la perte d'un ami ! . . Vous en avez tant, Monsieur! mais moi!., seule au monde!..
EDGARD, à demi-voix et avec émotion. Et si l'ami que vous accusez était toujours le même... si le temps, si l'éloignement, si votre indifférence même n'avaient pu changer son cœur!.. Oui, Esther, je vous ai trop aimée, j'ai trop souffert de mon amour pour que le souvenir puisse s'en effacer ainsi! la raison et l'honneur peut-être me conseillaient ce départ!.. Mais vous êtes seule au monde! sans amis, sans fortune!.. Ah! l'honneur maintenant m'ordonne de rester! Je bénis votre malheur qui me permet de vous aimer, et surtout de vous le dire!.. Mais maintenant, hélas! moins heureux qu'autrefois, je n'ai plus de richesses à vous offrir.
ESTHER, à part, et portant la main sur son cœur. Ah!., je ne m'étais pas trompée!..
EDGARD. Et pour partager mon sort... il faut m'aimer aujourd'hui... autant que je vous aime!..
ESTHER. Est-ce vous quG j'entends? vous, Edgar.!, qui, hier encore, m'avez dédaignée?
EDGARD. Moi!.-
ESTHER. Oui, vous avez refusé ma main que ma sœur
ou plutôt... que moi. Monsieur, je vous offrais!..
EDGARD. Eh bien! oui!., je le devais alors, et je le ferais encore!..
ESTHER, à part. 0 ciel !..
EDGARD. Être homme!., et tenir d'une femme sa fortune et son existence! tout lui devoir!., et sous peine d'être ingrat se mettre éternellement dans sa dépendance non,
cela ne se doit pas ! ce serait renoncer à sa propre estime, et s'avilir aux yeux même de celle qui vous enrichit !
ESTHER. Quand on ne l'aime pas!., mais quand ou l'aime!..
EDGARD, avec embarra^^. Ah! n'importe!
ESTHER. Dites plutôt, ce que votre générosité n'ose m'avouer, que devant ton te autre votre fiertéeùt fléchi peut-être!., mais que devant moi... ces folles idées de mi jeunesse, ces idées de liberté ou de domination... me nuisaient encore à vos yeux, et vous empêchaient de rien devoir à celle mèrne que vous aimiez!..
EDGARD. Peut-être !
ESTHER. Ah! vous n'cussicz pas eu une pareille pensée, si vous aviez pu lire en mon cœur, si vou.s aviez vu comment
LES INDEPENDANTS
le tomp.s et la raistui ont peu à peu (lis>ipé les rève^ insensés qui avaient fait votre malheur... et le mien peut-être!., mais maintenant, grâce au ciel, j'ai un guide, un ami, un maître!., je pui? lui dire : A vous tous mes droits!., à vous ma liberté!., à vous ce pouvoir que je suis heureuse d'abdiquer!..
EDGAKD. Esther!..
ESTHER. Mais vous, Edgard, à présent que je vous ai tout avoué et que je suis à vous!., quelque changement qui survienne on mon sort... ou dans le vôtre... quelque malheur (|ui m'arrive ou me menace... vous ne me quitterez plus !.. vous ne m'abandonnerez pas?
EDGARD. Ah! quelle idée!..
ESTHER. Vous me le jurez!.,
EDGARD, voyant Emilie qui entre par la porte à droite, et M. de Houvray par la porte du fond. Oui! devant voire sœur, devant mou oi.cle, je jure d'être à vous!., toujours à vous!..
M. DE ROUVBAY, étonué. Que dit-il?
EDGARD, vivement. Vous allez me blâmer... m'accuser de
folie vous, mon oncle, qui connaissez ma position
mais, que voulez-vous?., je n'ai pas d'ambition... on n'en a plus quand on aime; et le peu de bien que nous possédons nous suffira.
M. DE ROL'VRAY. Je le crois parbleu bien! et tu n'es pas difficile!., quarante-cinq à cinquante mille livres de...
ESTHER, courant à lui, et lui mettant la main devant la bouche. Taisez-vous!., taisez-vous!
EDGARD, se retournant et l'apercevant. Ah!.... Ton m'a trompé!..
ESTHER, vivement. J'ai votre parole!.. A moi! toujours à moi!., quelque malheur qui m'arrive... et si la fortune en est un à vos yeux...
EDGARD, voulant l'interrompre. Permettez!..
ESTHER, de même. Si c'est là le seul obstacle , il ne sera l)as de longue durée... bientôt je serai digne de vous! bientôt je n'aurai plus rien... dès demain, je fais comme mon beau-frère : je prends des chemins de fer, des canaux !
EMILIE, vivement. Qu'est-ce que c'est?
ESTHER, se reprenant. Dieu! qu'ai-jedit!..