‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 223 sur 783 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les précéde.nts, MAURICE (1).

l\\bbé. Salut au souverain de Courlaiide!

LE PRINCE. Saint au conquérant!

ATHÉNAÏS. Salut au futur enq)ereiir!

MALRiCE, fiaiement. Eh! mon Dieu oui, Mesdames, duc sans duché, général sans armée, et empereur sans sujets, voilà ma position!

LE PRINCE. Les états de Courlandene vous ont-ils donc pas choisi pour maître?

MAURICE. Certainement ! nommé par la diète, proclamé par le peuple, j'ai en poche mon diplôme de souverain. Mais la Russie me défendait d'accepter, sous peine du canon moscovite, et mon père, le roi de Pologne, qui craint la guerre avec ses voisins . m'ordonnait de refuser, sous peine de sii colère.

LA PRINCESSE. Eh liieii ! qu'iivcz-vous fait ?

.MAURICE. J'ai répondu à l'impératrice par un appel aux aruies de toute la noblesse c(turlandais(% et j'ai écrit à mon père qu'avant d'être élu souverain, j'étais officier du roi de France; que dans les armées de Sa Majesté Très-Chrétienne je n'avais pas appris à reculer, et que j'irais en avant.

.\THÉN.\ïs. .\ merveille!

l'abbé. 11 n'y avait rien à réjjliquer.

.M.vuRicE. Aussi, taule de bonnes raisons, mon père me mit au bande l'empire, l'impératrice mil ma fêle à |>rix, el son général, le prince Menzicoll, entra, sans diVlaration de guerre, à Mittau , pour ra'enlever par surprise dans mon palais. U avait avec lui dix-huit cents Russes, et moi, pas un soldat ! "*

l'abbé, riant. U fallut bien se rendre!

MAURICE. Non |)as.

LA PRINCESSE. Vous avcz osé VOUS défendre?

MAURICE. A la Charles Xll. .\h! m'écriai-je, comme le roi de Suède, à Bender, en voyant luire autour de mon palais les torches et les fusils : .\h! l'incendie et les billes! cela me va!.. Je rassemble quelques gentilsbouimes français qui m'avaient acc(tmpagiu\ le brave Floivstan de Helle-lsle. -

ATHÉN.us, vivement. Mon petit-cousin... vous en êtes content, monsieur le comte?

MAURICE. Très-conlent, duchesse, il se bat comme un enragé. .\vec lui, les gens de ma maison, mon secrétaire, mon cuisinier, six hommes d'écurie.... et une jeune marchande couriandaise qui se trouvait là...

(l) Les acteurs, qui ont remonté le tho;\trc, le rcdescondenl ilans l'ordre suivant : l'altlti-. la princesse, Maurice, .\Hiénals, le prince.

ADRIENNE LECOUVREUR

l'abbé. Toujours des femmes! il a une manière de faire la guerre...

MALuicE. Qui vous irait, n'est-ce pas, l'abbé? Nous étions en tout soixante!

LE pni.NCE. Un contre vingt !

MAURICE. Ne craignez rien, la différence diminuera bientôt. Les portes bien barricadées avec tous les meubles dorés du palais... je place mes gens aux fenêtres avec leurs mousquets et ma jeune marchande avec une chaudière...

i.'abué. Vous l'aviez enrégimentée nussi?

MAUuiCE. Sans doute. Un feu de mousqueterie dont tous les coups portaient dans la masse des assiégeants qui, après une perte de cent vingt hommes, se décidèrent enfin à Fassaut.... c'est là que je les attendais; sous le pavillon de (h'oitc, le seul où l'escalade fût possible, j'avais placé moimême deux barils de poudre, et au moment où ti'ois cents Cosaques, qui l'avaient envahi, hurlaient liourraet victitire... je fis sauter en l'air les vainqueurs avec une moitié du palais.

ATHÉNAÏS. Et vous?

MAuniCE. Debout, sur la brèche, au milieu des décombres... aiipelant aux armes les citoyens de .Mittau, que l'explosion avait réveillés... Les cloches sonnaient de toutes parts, et Menzicoff effrayé se retira en désordre sur son corps ])rincipal... Ah! si j'avais pu les poursuivre, si j'avais eu deux régiments français... un seulement ! C'est là ce qui me manque et ce que je viens chercher.

LA rui.NCESsE. Tel est le but de votre voyage?

MALRiCE. Oui, Madame! Que le -cardinal de Fleury m'accorde, à moi, officier du roi de France, quelques escadrons de houzards... le nombre ne me fait l'ien, la qualité me siiflii, et, par Arminius, mon patron, j'espère, l'année ju'ocliaine. Mesdames, vous recevoir et vous traiter dans la royale demeure des ducs de Courlande.

LA piuNCESSE. Eu attendant, vous nous permettrez de vous faire les honneurs de notre hôtel.

LE PRINCE. Je l'invite pour demain à notre soirée. (Maurice s'incline.)

ATHÉNAÏs. Vous mc dotuierez la main; je serai fière d'avoir |)our cavalier le vainqueur de Menzicoff. (Souriant.) VA puis, l'on vous réserve ici un plaisir de roi.

MALRiCE. Je serai avec vous, duchesse.

ATHÉNAÏs. Vous entendrez mademoiselle Lecouvreur. (Mouccinent de 3/aurice.) La connaissez-vous, monsieur le comte?

MAURICE, avec réserve. Oui, un peu... lors de mon dernier voyage.

ATHÉNAÏS. C'est admirable! Elle a amené toute une révolution dans la tragédie, elle y est simple et naturelle, elle parle.

LA PRINCESSE. Le beau mérite !

ATHÉNAÏS, à Maurice. Je vous préviens que madame de Bouillon ne partage pas mon enthousiasme, elleest passionnée pour mademoiselle Duclos, dont la déclamatiun emphatique n'est qu'un chant continuel.

LA pRiNCEsse. C'est la vraie tragédie.

l'abbé. Certainement! les poètes disent tous : Je chante... Je chante...

LE PRINCE. Arma virumque cano...

la PRINCESSE. Qu'est-ce que c'est que cela?

l'abbé. C'est de l'Horace ou du Virgile.

ATHÉNAÏS. Ah! l'abbé, vous devenez pédant !

L,v PRINCESSE. Donc, plus la tragédie est chantée... mieux c -la vaut.

l'abbé. C'est sans réplique.

ATHÉNAÏS. Eh bien ! moi, je m'en rapporte à monsieur le comte.

LA PRINCESSE. Je uc demande pas mieux, (pi'il prononec .'

MAURICE. Moi, Mesdames! je serais un juge bien peu compétent. Un soldat qui ne sait que se battre... un étranger qui connaît à peine votre langnc.

ATHÉ.NAÏs. Laissez donc ! on prétend que vous vous formez... que vous faites des progrès étonnants, que vous éludiez nos bons auteurs. (A la princesse.) Oui, vraiment, dans la dernière campagne, Flor. stan l'a surpris, sous sa tente récitant seul des vers de Racine ou de Corneille. '

LA PRINCESSE, riant. C'est fabuleux.

ATHÉNAÏS, poussant un cri. Ah ! mon Dieu ! deux heures et mon mari, M. le duc d'Aumont, qui m'attend pour aller à Versailles.

LE pRSNCE. Depuis quelle heure ?

ATHÉNAÏS. Depuis midi.

LA PRINCESSE. Ce n'est pas trop.

ATHÉNAÏS. Venez-vous avec nous, l'abbé? Nous avons une place à vous offrir.

LE PRINCE, retenant l'abbé par la main. Non!., je le garde !.. j'ai à lui lire ce matin la moitié du dernier volume de mon traité...

l'abbé, bas, à la princesse, d'un air misérable. Vous l'enlend('z !..

LE PRINCE. Impossible de remettre... l'imprimeur attend... et je l'emmène dans mon cabinet !

ATHÉNAÏS. Pauvre abbé !.. Adieu, Messieurs! (.4 la princesse.) Adieu, ma toute belle, à demain! (Aihénaïs s ri par le fond, l'abbé et le prince, par la porte à droite.)

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