DE JORDY, CAROLINE (MADAME DE NÉRIS
CAROLINE entre en lisant. L'insipide promenade! ce parc est si grand et si triste; tout ce qu'on y lit est ennuyeux : ce sont pourtant des romans nouveaux.
DE JORDY. Me permettrez-vous, Madame, de vous présenter mes hommages?
cvROLiNE. C'est vous, monsieur de Jord y ; venez donc à mon secours : je ne sais que faire, que devenir, et vous m'abandonnez! cela n'est pas bien.
DE JORDY. Notre conversation d'hier soir, ces comptes de fermage avaient l'air de vous fatiguer tellement.
CAROLINE. C'est égal, je l'aime mieux • il n'y a rien de plus terrible que de s'ennuyer sans savoir pourquoi ; et au moins, quand vous êtes là, c'est un motif, un motif raisonnable.
DE JORDY, parcourant les papiers. Vous êtes bien bonne. Voici les différentes notes que je voulais vou.*» soumettre.
CAROLINE. Est-ce bien long?
DE JORDY. Une ou deux petites heures seulement. [Lisant ) « Terme d'Hauterive. Le fermier Simon n'a « payé, cette année, que six mille francs. » Mais, comme je l'ai augmenté d'un quart en sus...
CAROLINE. Vous l'avcz augmenté! et pourquoi?.... lia une si jolie fille; Marguerite, ma petite fermière, qui ce matin m'apportait du lait.
DE JORDY. Ah! Marguerite, celle qui est brouillé*; avec Julien, son amoureux?..
CAROLINE. Marguerite est brouillée avec son amoureux!., je me charge d'arranger tout cela, de les raccommoder. Cela me fera une bonne matinée; c'est à vous que je le devrai. C'est i)lus amusant que je ne croyais, de parler d'affaires. Et puis, nous aurons ensuite une noce de village, un grand repas, un bal. La jarretière de la maiMée, c'est gentil; et je sais quelqu'un qui va être heureux.
DE JORDY. Qui donc ?
CAROLINE. Edouard, mon filleul, qui aime tant la danse. Je vais lui écrire de venir.
DE JORDY. Ce n^est pas la peine. Il est ici; il vient d'arriver.
CAROLINE. Sans ma permission?
DE JORDY. De ce matin : il est dans votre parc, le fusil à la main; et il a fait un carnage de lièvres et de faisans...
CAROLINE. Oh! quec'estmécbant! Où estM, Edouard!., qu'il vienne tout de suite.
DE JORDY. Bah ! il est bien loin ; il est parti au grand galo]), à travers vos plates-bandes de tulipes et de camélias.
CAROLINE. Mes camélias !.. il serait possible !.. Je lui aurais tout pardonné ; mais des camélias, des fleurs superbesquejeréservaispour me faire une garniture!., car vous ne savez i)as comme c'est joli, une garniture de fleurs naturelles! surtout en camélias, en roses du Japon, c'est charmant, c'est délicieux.
Am du vaudtîviile de la Lune de miel (musique de M. Heudier).
Dj l'innocence la plus pure Elle est remiîlt-nie virginal.
DE JORDY
Et, comme elle, souvent ne dure, llélas ! que l'espace d'un b;il.
CAROLINE
Ici, Monsieur, c'est encor filus fatal.
QaanJ le plaisir fit notre di.-sUnée, On se console en songeant au passé ; Mais, qujl malheur quand la rose est fanéo Sans que le bal ait commencé !
DE JORDY. Aussi, Madame, vous avez pour ce jeune homme beaucoup trop d'indulgence, et si je ne craignais de vous fâcher, je vous dirais que ce matin je l'ai surpris moi-même courant après ma sœur et l'embrassant.
CAROLINE, snuriant. Vraiment!., ce ne sont pins là des ro.scs du Japon, et vous étiez là ! vous conviendrez que c'est drôle... Non, non, c'est très-mal , un jeune homme qui sort du collège , qui ne devrait penser qu'à son droit .\ussi, je vais ce matin le traiter sévèrement, cela nr<uiius(>ra.
DE JORDY. Oui, vous comiiieuci z par lui faire des sermons, et vous finissez par jouer avec lui.
CAROLINE. C'est qu'on ne peut pas toujours gronder.
DE JORDY. A la bonne heure... Mais les bontés dont vous l'accablez... Songez donc, qu'après tout, ce n'était que le fils...
CAROLINE. D'un militaire qui est mort de ses blés-
LA MARRAINE
sures,.. CVHaitla dette du pays, mon père s'est chargé (le l'acijuittcr.
Ain : Le choix que fait tout le village.
J'avais cinq ou six ans k peine, Onaiid mon père oidonna, je croi, Q\h', jeune encor, je fusse la marraine D'un orphelin aussi jeune que moi ;
Voulant, par un ordre aussi saf^e.
Dé iï m'apprendrc et me faire sentir Que le malheur, hélas ! est de tout âge, Et qu'à tout âge on doit le secourir.
DE JORDY. C'était certainement très-bien. Mais ces comptes que nous oublions,
CAROLi>E. Cumment! ce n'est pas fini !,.
DE joFtDY, Nous n'avons pas encore commencé.
CAROLINE, Vous vcrrcz que je serai obligée do vous donner tous mes biens, pour ne plus en entendre parler,
DE JORDY. Si j'acceptais, Madame, ce ne serait qu'à la condition de les partager avec vous,
CAROLINE, riant. Vraiment,.. C'est très-gai, et l'idée est originale : savcz-vous, monsieur de Jordy, que quand vous voulez vous êtes fort aimable?
DE JORDY. Ah! Madame.,.
CAROLINE. Se donner soi-même en paiement à son homme d'affaires ! c'estamusant... Savez-vousque vous auriez là de jolis honoraires.
DE JORDY, vivement. Ah ! Madairie, certainement.