‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 335 sur 783 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MADAME DOF\BliVAL. MADAML DE BUIE.NNE.

[Elles entrent du fond,)

.MADAME DORBEVAE. Je tc rcvois cnfiu ! euibrassoiis - Qous encore ! Que c'est bien à toi d'être venue aussi vile !

.MADAME DE BRiENNE. J'ai cru quc jc u'arriverais jdmai.s, et ce[)endant nous allions jour et nuit.

.MADAME DORBEv.\L. Tu dois être accablée de fatigue?

.MADAME DE BRiENNE. Oui, il y a quclques jours, en Allemagne, je m'en plaignais un peu; mais depuis la frontière, je ne m'en aperçois plus : c'est si bon de revoir la France I Qu'elle m'a paru belle ! et à mesure que nous a[iproehious de l\iris, comme mon cœur battait, et comme les po.stillons al aient lentement! .Mais quand je me suis vue dansées murs, quand j'ai reconnu mes rues, mes boulevards, mes physionomies parisiennes, je ne puis te dire ce que j'ai éprouvé. Ce bruit, ce tumulte de la capitale, cette foule qui se jetait sur mes pas, jusqu'aux embarras qui arrêtaient notre voiture, tout me semblait beau, admirable. J'étais si heureuse!

MADAME i;o«BEVAL. C'cst Hioi qui le suis maintenant!

MADAME DE BRiENNE. Chère Élisc ! j"ai tant de choses à le dire, tu en as tant à me raconter! car je t'ai quittée demoiselle, et te voilà mariée ! on trouve tant de changements quand on revient de Russie!.. Et moi donc, si lu savais... mais jiar où commencer? voilà le diflicile!

MADAME DORHEVAE. Paclous dc toi d'dbord ; Civr jc ne Siiis rien; tu ne me disais pas où je pourrais l'écrii'e, et toi-même ne uiaire-sais jamais que quelques ligues sur ta santé.

MADAME DE RRUCNNE. Quc veux-lu? il u'aimait pas qu'on m'écrivi;, encore moins ([ue j'écrivisse... même ànieàuiuies iidimes.

MADAME i»oiutEVAE. J'ciitends : //, c'cst t'Ui uiari.

MADAME DE BRiENNE. Et (|ui scrait-cc douc ? jc s.tvais luètuo (|u'cn lui montrant mes lettres je lui faisais plaisir, el il les lisait toutes : voilà pour<|uoi ma correspondance ne contenait jamais que des nouvedes oflicielles.

MADAME DORBEVAE. Jc compieiuls; UKiis c'est toujoins fort mal.

MADAME DEBRiENNE. Nou; ii'ayaut que mon amitié, iléLiit naturel qu'il eu fût jaloux; d'ailleurs mon devoir était de tout lui Siicrilier, même mes plus chères atleclions; et ce devoir, je l'ai renq)li jusqu'à ses derniers moments.

MADAME DORHEVAE. Ocicl! tU SCraiSYCUVC?

MADAMI. DE iiHn:>\E. Eh! mon Dieu! oui, depuis longtemps; je me suis trouvée seule, abaudomuV, à ()uinze ou seize cents lieues d'ici, à l'autre extrémité de lu Russie, dans un

JLE MARIAGE IVARGKNT,

pavs im-onmi, o»i iinus rivaient apitelcs le, iiitéirls de M. de BritMiiie. Je crnva's ne plus vous revoir.

MADAME noRBLVAt. Mals c^'^t (jifaussi per-tinne nav.iit pu coîiiprciKire un lel muriage! épouser un lioinuic do suixaiite ans, sans t'urtune!

.MADAME DE uKtE.NNE. 11 eu avait; c'est Cî mariige qui la lui a lait perdre : voili coque le monde ne s:ivait pas, voilà ce que le devoir le plus s.icré ni'eni|)èe':iait même île l'apprendre. M. de Brienne était un ancien ami de ma familie; c'était par lui que mon père avait oldenu cette place de receveur i^énéral dont il était si fier; M. de Brienne m'avait vue naître, me portait Li plus srran le aniitii}, mais jamais il ne m'était venu à l'idée; qu'il dût être mi»n mari. Bien loin de cela, tu le sais, un autre avenir, d'autres espérances S43nri;uent à mon cœur. Tu te rappelles ces premiers sentiments, ces impressions que rien ne peut effacer; car alors tu me donnais des con-eils, tu recevais mes confidences. On est si lienreu-se d'un amour qu'on peut avouer! il est si doux d'en parler! et cela nous arrivait quel |uefois.

MADAME DORBEVAL. Oui, le matiu, le soir, toute la journée! Et son nom, crois-tu que je l'aie oublié? ce pauvre Poligni !

MADAME DE URiE.NNE, lui mettant la main sur la bouche. Tais-toi! il y a si longtemps que je n'ai osé le prononcer.

MADAME DORBEVAL. C'est un ami de mon mari, nou« le vovons assez souvent; il est libre, et j'ai lieu de citjire qu'il est toujours fidèle.

MADA.vfE DE BRIENNE. Vraiment. Je m te le deman lais pas; car enfin je n'avais le droit de rien exiger; mais autrefois, élevés ensemble, nous aimant dès l'enfance, rien ne semblait s'opposer à noire union. C'était pour obtenir le cjn- .sentement de ma famille qu'il venait d'embrasser l'état militaire, source alors de gloire et de fortune. « Tout ce que ,fe vous demande, me dit-il en partant, c'est de m'attendre! Ù» vous apprendrez ma mort, ou je reviendrai colonel. » Déjà, tu le sais, ks journaux avaient retenti de son nom, sa con laite hii avait mérité l'estime de ses chefs. Encore q;;é^ques mois, et la paix le ramenait auprès de nous, lorequ'un jour, mon père, que je croyais à l'abri de ton, les évém-mcnts, ou q«e du moins les fonls publics, dont il é-tait dépiisitaire, deva'ent éloigner de toute spéculation hasardeuse, HKHi père se présente à mes yeux, pâle et tremblant. « Je suis perdu, me dit-il, je sui^s déshonoré! Ma honte est encore fin secret ; mais ce soir elle sera connue et je n'y survivrai i>as. Ma fille, c'est toi .seule que j'inqilore! .M. de Brienne, mon ami, sacrifie sa fortune pour me sauver l'honneur; mais je ne puis accepter ce bienfait que de la main d'un gendre. Prononce sur mon sort. » Hélas ! mv)n père était à mes genoux. Je ne vis que lui. Je consentis, car j'espérais mourir; et quelques jours après mon mariage, j étais chez moi, j'étais seule... tu devines à qui je pensais... quand tout à coup je le vois paraître devant moi. Ses traits étaient altérés par la souffrance, et me montrant de la m un les riches épauleties dont il était décoré... «J'ai tenu mes promesses, me dit-il, je les ai tenues au prix de mon sang; mais vous, Madame, vous!... » Ah! je ne pus y tenir. Je confiai à son honneur le secret de mon père; je le suppliai de me pardonner et de mepLundre, et je ni3 trouvai moins malheureuse quand il sut à quel point j^ l'étais. 11 partit, ennie jurant unamour éternel, ei depuisje ne l'ai point revn.

MADAME DORBEVAL. Jauiais? Vous dcviêz ce|)endant de temps en tem[)S vousreticontrer de loin dans le monde?

MADAME DE BRIENNE. Cela revenait au mèuie : je u'osais pas le regarder. Quelquefois seulement nous recevions Olivier, un artiste, un jeune peintre qui devait à mon mari son éducation, ^es talents; et M. de Brienne avait eu bien raison de le prot éger. Olivier était si bon, si aimable! Il me parlait toujours de Poligni, son camarade de collège; je ne repondais pas, mais j'écoutais. Ce pauvre Olivier, depuis ce

temps-là je l'ai pris en amitié. Résignée à mon sort, je tâchais d'être lu>ui\'use, du moins quand mon père me regardait, et il est mort en me bénissant. Mais quand je l'eus perdu, quand il fallut quitter la France, tous mes amis, tous mes souvenirs; ah! que je fus malheureuse! que j'ai souffert pendanl ces trois années ! nie l'eprochant jusqu'aux tourments (|ue j'éprouvais, je cherchais à les expier en reiloublant de soins, de tendresse pour un vieil époux, que j'aurais voulu aimer autant qu'il ma'loraiî. Mais ce n'était pas ma faute; ce n'était pas possible; mon cœur était resté ici, près de vous. En quittant mi patrie, j'y avais laissé le bonheur, et en la revoyant j'ai tout retrouvé.

MADAME DORBEVAL. Chère Am.'lie! il n'a pas dépendu de moi que nous ne fussions plus tôt réunies; depuis quelque temps je .sollicitais, mieux que cela, j'espérais obtenir pour M. de Brienne une place, une pension qui lui permît de revenir en France, et ce que je demandais pour lui, je le réel uiierai pour sa veuve.

Madame dk brienne. Je te remercie, je n'ai besoin de rien.

MADAME DORBEV.vL. Tu cs donc bien riche? et tu ne me parlais pas de ta situation, de ta fortune, de tes espi'rances.

MADAMKDE BRIENNE. Ma situatiou. .. la plus bclIc du monde! je suis fibre et m lîtresse de moi. Ma fortune... je n'ai rien, |)resque rien : ce qu'il faut pour vivre; c'est bien assiz. Et quant à mes esp ranccs... ai-je besoin de te les dire?

MADAME DMBEVAL, SQuriaut. iNon, je crois les deviner.

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