MADAME DORBEVAL, MADAME DE BRIENNE
MADAME DE BRIENNE, allant à madame Dorbeval (pii est restée plongée dans ses réflexions. Elise!
MADAME DORBEVAL, revenant à elle et affeetant un air ijai. Eh bien ! tu me disais donc?
MADAME DE BRIENNE. Moi ! je iic tcdisais rien; maisje m'inquii'taisde l'émotion où je te vois.
MADAME DORBEVAL. De l'éuiotion ! je n'en ai aucune, je t'assure; mais n'aurais-je pas (|uel(|ue droit de me plaindre de l'esclavage continuel où je suis? N'avoir pas un moment à soi ou à ses amis ! n^cevoir chaque jour des indillérenls, des gens que l'on connaît à peine !
MADAME DE BRIENNE. C'cst très-fàchcux ; uiais je lie sais poui(pioi, j'ai idée que ceux qui te contrarient le plus ne sont pas ceux qui viennent : ce sont ceux (pii...
MADAME DORBEVAL. QlIC diS-tU?
MAD\ME DE BRIENNE. Jc désirc mc trompcr ; mais il me semblait que M. de Nangis... Allons, décidément il y a des noms iiiaIlieiinMix,car voilà que tu rougis encore.
MADAME DORBEVAL. Je uc sais pour(|uoi ; car en conscieiU'e
je n'ai rien à l'apprendre. Ne t'ai-je pas dit que j'espérais pour ton mari une place? une pension; et M. de Nangis, proche parent du ministre, était par son crédit, par sa position à la cour, une protection à ménager; je n'avais pas d'autre idée, d'autres motifs, je te le jure. Mais bientôt M. de Nangis est devenu un protecteur si dévoué, que je n'ose plus rien lui demander. Craignant même que ses assiduitt's ne finissent par être remarqui'cs, je l'ai prié, autant que possible, d'éviter ma pré.sence; et tu vois quel pouvoir j^ii sur lui; tu vois quelle est sa soumission; aujourd'hui mon mari l'invite, et il s'empresse de refuser. .
MADAME DE BRIENNE. Eh uiais ! scrais-tu fâchée d'être obéie?
MADAME DORBEVAL. Moî ! tu mc conuais bien mal! Qu'il vi(3mie ou qu'il ne vienne pas, peu m'importe; tout m'est indiffèrent. Condamnée à ne rien aimer, je subis mon arrêt, je mc résigne à mon sort, à ce sort brillant que chacun envie. S'ils le connaissaient, il leur ferait pitié.
MADAME DE BRIENNE. QuC mC dis-tU ?
MADAME DORBEVAL. Est-ce ma faute , cependant? jeune, sans expérience , je voyais tous mes parents enchantés y éblouis : Tu n'as rien, disaient-ils, et il est riche... immensément riche, épouse-le. Eh bien! ils doivent être satisfaits : je suis bien riche et bien malheureuse.
MADAME DE BRIENNE. Toi! grand Dieu !
MADAME DORBEVAL. Oui, je l'épousai saus l'aimer ; du moins je n'en aimais pas d'autre; et, au premier coup d'œil, l'opulence ressemble tant au bonheur! mais l'espèce d'enivrement qu'elle nous procure est de si courte durée! on s'y habitue si vite! et quand on rentre en soi-même; quand, effrayé du vide et de la solitude qui nous entoure, on cherche un cœur qui puisse répondre au vôtre, et qu'on ne trouve que sécheresse et indifférence; et quand, chaque jour, ce aeur est froissé parle mépris, par l'orgueil, par le souvenir des bienfaits qu'on lui reproche; lorsqu'en un mot on le condamne à la reconnaissante pour l'avoir voué au malhi-ur ! ah! c'est acheter bien cher la fortune, et ses trésors ne paieront jamais les larmes qu'elle vous eoùte.
MADAME DE BRIENNE. PaUVrC Élisc!
MADAME DORBEVAL. Et SI, plus tard, VOUS rcncoutrcz dans le monde un ami qui vous devine, qui vous plaigne, qui vous console, celui peut-être que, libre encore, vous auriez choisi, il faut le fuir, l'éviter: sa présence vousest interdite; penser à lui est un crime ! Je ne dis piis cela pour nwi ; car, grâce au ciel, je ne pense à rien, je n'aime rien; mais enfin cela pourrait arriver!
MADAME DE BRIENNE. Oui... ttiais jc l'espère pour toi, cela n'arrivera pas. i*eiit-être, après cela, es-tu injuste envers ton mari. Ton inditference a pu causer la sienne : essaye d'être aimable, pour (|u'il le devienne à son tour, et quand même il ne le ser.iit pas...
MADAME DORBEVAL. Tai.S-toi! C'cst lui.