‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 350 sur 783 · SCÈNE vn · texte numérisé non relu

SCÈNE vn

POLIGM, DORBEVAL, MADAME DORBEVAL, MADAME

DE BRIENNE, arrivant du grand salon; elles sont prêtes à

sortir.

l'OMGM, se contraignant, et toujours retenu par Dorbecal, qui lui fait signe de se taire. Il paraît que ces dames se disposent à sortir?

MADAME DE BRiENNE. Oui, jc He connals plus Paris , et je m'apprête à admirer!

POLIGM . Il vous paraîtra peut-être moins agréable que Saint-Péjersbourg?

MADAME DE BRIENNE. J'cn doule, {Le regardant.) car je ne trouverais pas à S:iint-Pétersbourg ce que je poux voir ici. Monsieur est-il assez aimable pour nous accompa.rncr?

l'oLiGNi , à madame de Brirnne. Tout autri' cav.dier vous plairait p:nit-;''tr.î davantage ; mais en sou absence, je suis trop heiu'eux de pouvoir m'offrir.

DORBEVAL, bas,à Poligni. l'rends donc garde!

LAGNÏ — liMiiiiracrie de VutAT el Cie. — Ifo 3 —

LE MARIAGE D'ARDENT

MADAME DE BRIENNE, SOuHant. Dc ([u'i Vi>lllcZ-V(ilH Il.irliT?

je n'y suis pas.

P0L10M. Vous m'fiit<;ii(lriez mieux, sans doute, si M. de Naiitris élait ici.

jiADAML DE iMtiENNE, élotméc. M. dc Nangis !

srADAMic DOUBhVAi., « part. 0 ciel !

DORBEVAi-, bas. Tu vas me compromottrc.

i-oi.icM, ik wcinn. Eh! non, morbleu' no crains rien..... {Haut.) Oui, Madame, des personnes dignes de foi, «d (\\i\\ est mulile de vous nommer, nVoMt assuré que vous. Madame, qui, depuis trois ans, prétendiez avoir dédaijfiié tous les vœux, tous les hommages, vous n'aviez pas rlé in-eusihle a ceux de M. d(! Nangisj que vous lin aviez mriue pi.'rmis de vous écrire,

MADAME DOiUiEVAi., vivemcut, Lui! jauiais! nui a pu vous abuser ainsi?

MADAME DE BRIENNE; la retenant. Y ponses-'u?

DoiiBKVAL. C'est étonnant comme les femn.es se soulicimenl entre elles! c'est même effrayant!

poMGNi. Je ne prétends i)oint récuser le témoignage de Midame; mais il est des gens qui, aujourd'hui même, assiu'cnt avoir vu entre vos mains...

DOi'.BEVAL, voulant l'arrêter. Poligni!

poLiGNi, /(Ors de lui. Et pourquoi feindre plus longtemps? Eh bien! oui, je sais tout, il m'a tout appris. Il faut que mon sort se décide, et il va dépendre d'un mot. Cette lettre à (|ui était-elle adressée ?

MADAME DORBEVAL, prête à se trahir. A qui?

MADAME DE BRTENNE, l'arrêtant, et s' adressant à Poligni, A moi. Monsieur.

poLiGM. Vous l'avouez enfin!

MADAME DE BRIENNE. Et quaud M. dc Naogis m'aurait écrit, quand il m'aimerait, est-ce à dire pour cela ((uc je partage ses sentiments, que je suis obligée d'y répondre? Y a-t-i' rien qui puisse justifier cet éclat, ceî» enqinrtenienls auxquids j'étais loin de m'attendre, <;t dont je rougis pour vous?

POLIGNI. J'ai tort, j'en conviens ; mais il est un moyen bien simple de détruire mes soupçons, et de me réduire au silence. Ne puis-je voir cette hstlre?

MADAME DORBEVAL, à part. Grand Dieu !

DORBEVAL. Oui, saus doute, voilà qui concilie tout; car puisque malgré moion m'a mis enjeu dans cette affaire, je ne suis pas fâché d'eu être le médiateur. (A madame de Brienne.) Voyons, vous pouvez bien nous confier cet écrit, à moi du moins?

MADAME DE BRIENNE. Ni à lui, ui à vous. 11 n'evisle jilus; je l'ai déchiré.

POLIGNI. El vous croyez que je me contenterai d'une pareille excuse? N'est-ce pas me dire, n'est-ce pas m'avoner clairement?..

MADAME DE BRIENNE. Peruiis à VOUS de F iuli'r|irelei' ainsi. Aussi bien mon cœur est froissé de ces débats; jt; suis humiliée de ce qui se jia^se, de ce que j'entends ici; il siMiible que vous désiriez, (|ue vous souhaitiez ardemment me trouver coupable! Je vous le répète, iMonsii'iir, je n'ai point vu AJ. do Nimgis, je ne le verrai jamais. Apres cela, pensez de moi tout ce que vous voudrez, il ne m'importe même plus de me justifier.

SCKNI' VIII.

Les l'UKcÉi.iNis, IIKHMANCE.

Tois, avec une expression différente. M. de Nangis!

HERMANCE, les recjardant. Eh bien ! qu'avez-voiis donc? Ce n'est pas là l'étonnant, car il vient souvent. Mais voilà qui va bien vous surprendre.

POLIGNI. Parlez vite.

HEUMANCE. Il se piomeuait à grands pas, d'un air agité; et tenant un i)tdit billet qu'il froissait entre ses mains, il répétait : io. saurai ce que cela signifie... je la verrai, il faut que je la voie.

l'OLKiM. Eh ! qui donc?

HEUMANCE. J(,' uVii sais ricn... car quoique je fusse on grandi! toilette, il ne s'était pas même aperçu de mon entrée. Il me regardait, mais sans me voir. J'étais rriine cfdére! Aussi, je suis .sortie, et l'ai laissé immobile à la même place où il est encoiv. Est-ce étonnant !

DORBEVAL, nriardant sa femme. Eh non! c'est tout simple.

MADAMK uoHBEVAL. Coiiimeiit, .Mousicur!

DORiiEVAi.. Après la lettre que .Madame vous a priée de lui ('vvm>...,

POLIGM. Quoi! Madame!

DORBEVAL. Je VOUS disais bien que cette lettre produirait le |ilus luauvaiscffet; vous n'avez i>as voulu me croire. Eu tout cas, ce n'est pas ma faute, etj(! vais lui expliipier...

MADAME DORBEVAL, l'arrêtant. Monsieur, vous voulez...

DORBEVAL. Oui, Madaïuc, lui faire dis excuses en vo re nom. {Hfujardant tnadame de Brienne.) N'eu déplaise à certaines personnes, je n'entends pas me brouiller avec un homme que j'estime. [Appelant.) Dubois! dites à M. de Nangis que nous serons charmés de le recevoir.

POLIGNI, Oui, qu'il entre!

MADAME DORBEVAL, bas, à madame de Brienne. C'est fait de moi !

MADAME DE BRIENNE, de même. Du courage!

MADAME DORBEVAL, de même. La moimlre explication me perd !

MADAME DE BRIENNE, de même. Je saurai l'empêcher. Dubois, arrêtez, [taisant signe à Dubois, qui est près de la porte, de s'arrêter, et s'adressant a Dorbei-al.) C'est à moi (|ue M. de Nangis désirait parler, je vais le recevoir,

POLIGM, à demi-voix, à madame de Brienne. Vous, Madame! et vos promesses de tout à rheure! Vous ne deviez jamais le voir, disiez-vous, et si vous quittez ces lieux, songez-y bien, tout est fini entre nous.

MADAME DE BRIENNE, ovec indignation. .\Ii! Monsieur... [Elle s'arrête, le regarde douloureusement.) Ah! que je vous l^lains! [Klle serre la main de madame Dorbecal, jette un dernier regard sur l'oligni.) Adieu!.. [Elle sort par la porte à droite. .]Iada)ne Dorbeval sort par la porte à gauche, emmenant Hi'rmance, qui pendant la /in de celte scène est restée devaid la psi/rhê éi aiTanger les boucles de ses cheveux, et Mins prendre part et ce qui se pas.^iait.)

POLIGNI. C't.'nest fait, tous nos liens sont ronipus! [A Dorb:'val.] Mon ami, je ferai ce que tu voudras, je ne te (|iiitte plus, je ni'abauilonne à toi.

DORBEVAL. Et à la fortune ! et tu verras qu'elle n'est pas plus iiUMii>tante (prune autre. [Ils sortent par la ptrte du

fnnd.\

ACTH OliATlUKMI'.

s .km: iMii;.Mii':m'.

MADAMI: lMtitl;i:\ al. IL.HMAM.E. cnirani du fond.

iiERMANi'.E, accnur<tnl du grand salon. Mil cnusine! ma

cousine! la siiigulii're aventure! Vous ne devineriez iainais

qui je viens de ivucouirer duis V(ttie salon? iu,rmam;e. Oui. nu c.nsiiîe, e'e-t comme je vais le dis,

MADAME DORBEVAL. Kli 1 dis-iKius-le toiit de suitc. ' c'csl voliT luari, c'est mou tuteur lui même (pii vient de me

HERMANCE. M. de Nanuis. ' l'annoncer : je vais me marier.

LE MARIAGE D'ARGENT

MAnAME DORBEVAL. Je t'avoue que je ne m'y attendais pas,

HEit.MANCE. Ni moi non plus. Aussi cela produit un singulier effet.

MADAME DORBEVAL. Tu as donc commeucé enfin à réfléchir?

HERMANCE. J'ai oommencé par être enchantée. Jugez donc : moi, qui ai à peine dix-huit ans, c'est charmant; je serai mariée avant Victorine et Louise, mes amies de pension, qui sont presque majeures et qui ont de plus belles dots que moi! Aussi, Vous sentez bien que j'ai accepté sur-le-champ.

MADAME DORBEVAL. Et lu sais qucUc cst la personne...

iiei;mance. Oh! oui, je l'ai demandé tout de suite après.

MADAME DORBEVAL. Tu cottuais SOU csprit, sou humeur, son caractère?

iiERMA>CE. Oui, ma cousine, il est agent de change; il vient d'acheter la charge de M. Lajaunais, celui qui donnait de si beaux bals.

MADAME DORBEVAL. M. Lajaunais?

HERMANCE. Jc scus bicu que, d'abord, nous ne pourrons pas faire comme lui ; car nous n'aurons que trente ou quarante mille francs par an. C'est exister, mais il faut être bien raisonnable. Je ne donnerai que trois bals dans l'hiver, et nous n'aurons point de loges aux Bouffes la première année. Que voulez-vous? on vit de privations, quitte à s'en dédommager plus tard.

MADAME DORBEVAL. Et ton futur?

HERMANCE. Oh! si VOUS saviez comme cela se rencontre! c'est un bonheur admirable ! Moi , je voulais un établissement, ce qu'on appelle un mari, et il se trouve que j'épouse quelqu'un qui me convient très-bien, un homme charmant, trèi-aimable.

MADAME DORBEVAL. J'oiitends : c'cst déjà une inclination!

HERMANCE. Une inclination! oh! non, ce n'est peut-être pas celui-là que j'aurais préféré. Mais il ne faut pas y penser; on ne peut pas tout avoir.

MADAME DORBEVAL. Tu as raisoH, et pourvu qu'il te rende heureuse...

HERMANCE. S'il me rendra heureuse! Mais j'y compte bien. Savez-vous que j'ai cinq cent mille francs de dot, et qu'il n'a rien que sa charge; ce qui est un grand avantage, parce qu'il n'aura rien à me refuser; il sera obligé de faire toutes mes volontés, ou, sans cela, dans le monde on crieiviit aux mauvais procédés, n'esl-il pas vrai ! Moi, d'abord, je le dirais partout.

MADAME DORBEVAL. Voilà déjà un commencement de bon ménage! Et le nom du jeune homme, tu ne me Tas pas encore dit; est-ce que tu ne le saurais pas, par hasard?

HERMANCE. Si Vraiment... c'est que mon tuteur m'avait défendu de vous en parler encore; mais c'est égal.

MADAME DORBEVAL. Je te remercie de cette marque de confiance.

HERMANCE. Oh! oui, parco qu'il faut que ce soit vous qui vous chargiez de la corbeille; je vous dirai ce que je veux, pour que vous vous entendiez avec lui.

MADAME DOKB^WL, aveciiniJatience . Et le futur? et son nom ?

HERMANCE. C'cstvrai, je n'y pensais plus; je l'avais oublié; mais vous ne connaissez que cela, un ami de la maison, un ami de votre mari, M. Poligui.

MADAME DORBEVAL. PolIgui!.. qUC dis-tU ? HERMANCE. Qu'aVCZ-VOUS doUC ?

MADAME DORBEVAL. Cc n'ost pas possihlc ! ce n'est pas lui, tu te trompes!

HERMANCE. Eh bicu ! par evcmple, est-ce qu'on peut se tromper de mari?

DDBOis, annonçant. Monsieur Poligni.

HERMANCE. Et tenez, tenez, jc suis sûre, ma cousine, qu'il vient vous faire la demande.

Les précédents, POLIGNI, habillé en noir, entrant du fond.

POLiCM, après avoir salué profondément d'un ton froid et solennel. Mesdames, l'objet de ma visite va sans douti; vous surprendre, et de moi-même je n'aurais peut-être pas eu la hardiesse de me permettre une pareille démarche, si je n'y avais été encouragé et presque autorisé par Dorbeval, mon meilleur et mon plus ancien ami.

HERMANCE, à madame Dorbeval. Vous l'entendez! {Elle va pour sortir.)

POLIGNI. De grâce, Mademoiselle, daignez rester. Vous pouvez, en présence de voire cousine, de votre tutrice, assister à une conversation dont vous êtes l'objet.

HERMANCE, baissant les yeux. Monsieur, je ne comprends pas.

POLIGNI, gravement. Je venais, Mademoiselle, demander votre main.

HERM.\NCE, jouant la surprise. 0 ciel! que dites-vous?

madame dorbeval. 11 est donc vrai! vous, Monsieur!

POLIGNI, froidement. Oui, ;\ladame, j'ai l'honneur... d'aimer Mademoiselle, et de vous la demander en mariage. [Un instant de silence.)

HERMANCE, bus, àmodame Dorbeval. Mais, ma cousine, répondez donc !

MADAME DORBEVAL, regardant alternativement Poligni et Hermance. Je vous avoue. Monsieur, que je suis très-.surprise, je veux dire Irès-flaltée de volro recherche; mais el.e me .semble un peu prompte. D'ailleurs l'âge d'Hcnnance, qui a à peine dix-huit ans...

HERMANCE, bos. El demi... ma cousine.

MADAME DORBEVAL. Eufiii, je peiisaisqu'ou ne pouvait mettre trop de réflexion...

POLIGNI. Toutes les miennes sont faites. Madame; il ne nous manque plus que l'aveu de Mademoiselle ; et s'il est vrai que ses sentiments...

HERMANCE, baissant les yeux. Monsieur, ce n'est pas moi, c'est ma famille que cela regarde, et ma cousine vous dira...

MADAME DORBEVAL, vivcment. Dc ce cùté-là. Monsieur, je vous atteste ipie ses sentiments sont conformes aux vôtres, et que tout ce que vous éprouvez elle le partage.

POLIGNI, froidement. Alors rien n'égale mon bonheur, et j'aurai l'honneur de venir prendre jour avec Madame, si toutefois cette alliance a aussi l'avantage de lui convenir.

MADAME DORBEVAL, ayec irome. A moi , .Monsieur, comment ne me plairait-elle pas? Je coiniiis depuis longtemps les brillantes qualités que l'on estime en vous. On me jiarlait aujourd'hui encore dc votre franchise, de votre loyauté; une de mes amies, madame de Brienne...

POLIGNI. Madame de Brienne !

HERMANCE. Cette (lame à qui .M. deNangis voulait |>arler, et qui a eu avec lui cette longue conférence...

POLIGNI, vivement. Ah! il est resté longtemps ici?

HERMANCE. Flus dc Irois quarts d'heure, lui qui n'avait pas trouvé un seul mot à m'adre-ser, et il paraît qu'il n'avait pas tout dit, car vingt-cinq minutes ajjrès son départ un domestique à sa livrée a apporte ici une lettre.

POLIGNI. Une lettre! en ètes-vous bien sûre?

HERMANCE. Qu'est-ce que je dis une lettre? \\ y en avait deux : une pour madame de Brienne, et l'autre pour ma cousine. Vous savez, je vous les ai remises tout à l'heure, et vous les avez encore.

POLIGNI, avec ironie. 11 suffit. En remettant a inadain.; de Brienne celle ([ni lui est adressée, jc vous prie. .Mi<la:ne, de vouloir bien lui faire partde mon mariage avec M idoinoisullc.

LE MARTAGE D'ARGENT.

MADAME DORBEVAi,. Jc n'y manc|iiprai pas, Monsieur. {Bas, à Hrrimmce.) Hcrniance, laissez-nous un instant.

iii:rma>"ce, de mémo. Est-ce que vous allez lui parler de la corbeille?

MAOAMK DORBEVAL, de même. Oui, sans cloute.

HEUMANCE, de même. Je voudrais bien rester.

MADAME DOBBEVAL, de même. Du tout, ce n'est pas convenable.

HERMANCE. C'est Cependant moi que cela regarde.

MADAME DORBEVAL. Laisse-uous, tc dis-jc, je le veux.

HEHMA>CE, à part. Je le veux ! toujours je le veux ! ah ! le vilain mot! qu'il me larde d'être mariée pour l'employer à mon tour! (Ellr fait à Poliyniune grande révérence, et sort par le grand salon.)

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