‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 354 sur 783 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

MADAME DE BRIENNE, à l'écart; POLIGNI, sortant de la porte à droite.

POLIGNI, à part sans la voir. 11 est trop tard ! je n'ai pu rompre! tout ce que je possède était engagé, et la fortune d'Herraance peut seule maintenant me sauver du déshonneur et de la ruine. Mais comment avouer à madame de Brienne que je ne la crois plus coupable, et que cependant je renonce à elle... pour un mariage qui est devenu nécessaire... pour un mariage d'argent!.. Non, plutôt mourir

que de rougir à ses yeux Il ne me reste plus qu'un

moyen, et j'y suis résolu... Dieu ! c'est elle !....

MADAME DE BRIE^NE, a joari, le regardant. 11 hésite, il n'ose m'aborder... Élise a raison, il est trop malheureux! Allons à son secours. {Timidement.) Poligni!..

POLIGM, troublé et cherchant à se remettre. Ah! c'est vous, Madame !

MADAME DE BRIENNE. Oui, Monsicur, c'cst moi qui ai à me plaindre de vous, et c'est pour cela que je fais les premiers pas. [Après un instant de silence allant à lui et lui tendant la main.) Mon ami, croyez-vous encore que je sois coupable?

POLIGNI. Moi! conserver une pareille idée! ah! je ne me pardonnerai jamais d'avoir pu vous soupçonner un instant... Je sais tout : madame Dorbeval m'a tout appris.

:e de

MADAME DE BRIENNE, ovec douleur. Quoi ! Monsieur, il vous a fallu son témoignage! ce n'est pas de vous-même! et cet entretien que vous m'avez demandé?..

POLIGNI. Il était nécessaire pour un aveu que depuis c matin je n'ose vous faire, et qu'il ne m'est plus permis d différer.

MADAME DE BRIENNE. Qu'est-cc donc? VOUS me faites frémir. Achevez...

POLIGNI, à part. Allons! pour mon honneur, ayons le courage de la tromper.

MADAME DE BRIENNE. Eh bien!

POLIGNI. Eli bien! ce matin à votre arrivée, mon trouble, mon embarras, ces combats intérieurs, ces tourments que je n'ai pu vous cacher, tout doit vous dire as.sez qu'en proie aux regrets et aux remords, m'accusant moi-même, je lutte en vain contre un sentiment qu'il n'a été en mon pouvoir ni d'empêcher, ni de vaincre.

MADAME DE BRIENNE. 0 cicl ! VOUS en alincz une autre !

POLIGNI, hésitant. Oui, Madame.

MADAME DE BRIENNE, prête à se trouvcr mal. Ah! je me meurs !

POLIGNI, courant à elle joour la soutenir. Amélie!

MADAME DE BRIENNE, revenant à elle. Qu'avez-vous? je ne me plains pas, je ne vous en veux pas; est-ce moi qui vous accuse?

POLIGNI. Ah! c'est moi-même, c'est mon propre cœur qui vous chérit encore plus que je n'ose le dire !

MADAME DE BRIENNE. Je Iccrois... (Avcc tendresse.) moi je vous aimais tant! [Froidement.) Mais pendant mon absence, une autre a su vous plaire, cela ne dépendait pas de vous ; vous n'avez pas voulu me tromper, vous avez agi en honnête homme, et je vous en remercie.

POLIGNI, prêt à se trahir. Ah ! si vous saviez !

MADAME DE BRIENNE. Plus tard peut-ètrc je pourrai vous entendre; mais dans ce moment, je ne veux rien savoir... rien... que son nom; par pitié, dites-le-moi.

POLIGNI. C'est une personne... qu'ici même, je crois, vous avez déjà vue : la pupille de Dorbeval.

MADAME DE BRIENNE. 0 cicl ! c'cst Hemiance ! un pareil choix... Pardon, j'ai tellement l'habitude de m'occuper de vous, qu'il me semble que votre bonheur m'appartient encore, et je pensais que son caractère...

POLIGNI. 11 se peut, en effet, que son caractère... mais je l'aime.

MADAME DE BRIENNE. Ah ! VOUS ditcs Vrai, voilà qui répond à tout! On ne raisonne pas avec son cœur, et ce matin encore, pour vous, j'ai rendu bien malheureux un honnête homme qui, plus que vous, méritait mon amour. Pauvre Olivier! le voilà vengé de mon injustice ! mais je ne croyais pas que ce fût à vous de m'en punir.

POLIGNI. Amélie!

MADAME DE BRIENNE. Épouséz-la, soycz hcurcux ! ct surtout que mes chagrins ne troublent point votre bonheur : jc vous les pardonne ; ce que je n'aurais jamais pardonné, c'eût été de me tromper.

POLIGNI. 0 ciel!

MADAME DE BRIENNE. Maintenant, laissez-moi! Plus tard je l'espère, je vous reverrai, ainsi qu'Hermance, ainsi que... votre femme. Je sais ce que me prescrivent l'honneur et le devoir; mais j'ai besoin de tout mon courage, et votre présence me l'ôte. Par pitié, par amitié, laissez-niui !

POLIGNI. 0 fortune! que je t'aurai payée cher! [Il sort.)

LE xMARIAGE D'ARGENT.

Page 1