‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 381 sur 783 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

COELIE, LÉOPOLD.

CŒLiE, à un domestique. Le déjeuner à onze heures, ma sœur l'a dit.

LÉOPOLD. Mademoiselle Cœlie.

coELiK, courant vivement à lui. Ah mon Dieu! Léopold!.. {Se reprenant et faisant une révérence.) M. de Mondeville de si bonne heure... Quelle surprise!

LÉOPOLD. Oui, je voulais parler à M. Dulistel, voire beaufrère.

ccELiE. Ah! que c'est mal! Ce n'est donc pas pour nous, c'est pour lui que vous venez? Il est bien heureux d'être dans les affaires.

LÉOPOLD. Vraiment!

coEi.iE. Pour cela seul, car, du reste, c'est bien ennuyeux. Mais ici c'est le mal du pays. On respire dans ces riches appartements un air lourd, épais, un air de finance qui gagne tout le mon le... vous tout le premier. . Oui, Monsieur, vous n'êtes pas si aimable à Paris qu'en Auvergne, il y a trois ans, dans ce vieux château tpii me paraissait si riant, et où vous veniez tous les soirs.

LÉOPOLD, soupirant. Ah ! Cœlie, quels souvenirs !

CQELiE. Est-ce qu'ils vous affligent?.... Moi, quand j'ai du chagrin , je me les rappelle, et cela me rend du bonheur pour toute la juurné»;! Nous éliitns si heureuses, m.i sœur et moi, auprès de la vieille tante tjui nous avait élevées!..

Un peu grondeuse, un peu exigeante il fallait toujours

être avec elle, et quelquefois la journée était un peu longue... Mais quand le soir arrivait, et que le vieux domestique ouvrait la vieille porte du s.don, en disant à voix haute : Monsieur Léopold de Mondeville ! nous redevenions jeunes alors, la jeunesse avait la majorité! Les beaux concerts! et nos conversations du soir, et nos contredanses à trois, et nos éclats de rire, que ma tinte n'entendait pas... car, avec tous SCS défauts, elle avait de bonnes qualités... elle était sourde !

Il n'y avait qu'une chose qui me fâchait alors j'étais si

enfant !.. c'est que vous valiiez toujours avec ma sœur.

LÉOPOLD. En vérité!

COELIE. Oui... C'était ridicule, n'est ce pas?.... car enfin c'était tout naturel, elle elait plus jolie et plus aim.ible que

LA PASSION SECRETE

T . JOH.MIU

A.DE.C«>!l'lN.i£

âLBERTJKB, courant à lui. Ali! c'est vous, mon ami!.. —Acte 3, scène 9.

moi. Aussi, maintenant que je suis raisonnable, je n'ai plus de ces i'Ices-là; et puis ma sœur est mariée.

LÉOPOLD, avec dépit. Voilà ce que je ne conçois pas, et je clicrche encore comment ce mariage a pu se faire.

coELiE. M. Dulistel a demandé sa main.

LÉOPOLD. Oh! je le sais bien; je sais qu'elle a épouré M. Dulistel, un colonel, un baron de l'Empire. Maiscomment, de laChaussée-d'Antin au fond de l'Auvergne, ont-ils pu se rencontrer?

COELIE. Pendant l'année où vous étiez en Angleterre à soigner ce vieux parent, qui vient de vous laisser une si belle fortune. Et vous, qui autrefois n'aviez rien...

LÉOPOLD, avec impatience. Il ue s'agit pas de moi, mai* de M. Dulistel.

COELIE. Eh! mon Dieu... comme vous êtes vif depuis que vous êtes riche! Eh bien! M. Dulistel allait comme tout le monde, et parce que c'était la mode, prendre les eaux du -Mont-d'Or pour sa santé , qui était fort bonne. En visitant le château de matante, ch.àtcau pitloresque et remarqu iblc, inoins encore par sa siiuation {Regardant Léopold.) que pâlies personnages aimables qui l'ont habité, il a vu ma^œur.

en est devenu amoureux, l'a demandée en mariage à ma tante, qui pour être sourde n'est pas aveugle, et qui, éblouie par les avantages d'une telle union, a dit oui. Ma .sœur n'a pas dit non... et voilà comment elle est aujourd'hui madame Dulistel. Vous saviz tout! èle.s-vous content!

LÉOPOLD, avec dépit. Certainement!

COELIE. Alors on remercie !

LÉOPOLD. Et c'est vous qui, sans doute, l'avez encouragée à accepter ?

cccLiE. Moi? le ciel m'i.'n préserve ! Il est vrai que d'abord, et quand j'apjn'is que ma sœur allait épouser un baron, un colonel de Napoléon, j'étais enchantée ; je m'apprêtais à admirer, et tout prenait d'avance à mes jeux une physionomie militaire! Ah bien oui! un homme de quarante-cinq ans, qui lève et qui spécule, qui ne parle jamais de Wagrain ni d'iéna, mais de la rente , des quatre canaux et des actions des ponts! un colonel homme d'alfaires, un héros agent de change; sombre (luand il gagne, grondeur quand il perd, et triste quand il ne fait rien... Du reste, un beau-frère charmant et une société très-agréable.

LEOPOLD, souriant. En vérité !

LA PASSION SECRETE

coELiE. Oui, iMonsioiir: la yloiro est bien ciiimyi^^use quand on 11 voit (le près. Aussi, eU|iioii]iJC jo sois bii.-n pauvre, s'il sv.inh présenté pour moi un scmljhiblc parti...

LÉoroLD, vivement. Vous auriez redise?., vous!

coELiE. Sans hi'silcr, et lui et lont autre qui ne m'offrirait que de la fortune. 11 faudrait, avant tout, que je fusse bien sûre et de. son earaclorc, et de sa bonté, el de sa tiMidi-esse... Sans cela plutôt rester fille !.. Est-ce donc un si grand malheur? Et cela ne vaut-il pas niieuv que de passer, comme ma sœur, ses jours et ses nuits à pleurer?

LEOPOLD. 0 ciel !.. que dites-vous?

CŒLiE. .^h mon Dieu !.. je ne voulais pas en parler! C'est mal.Liré moi... car c'est un secret... un grand secret que je voui li-^ garder pour moi... et que je garde encore... {Le regardant avec amitié.) puisque je vous le confie!

LÉopoLD. Ah ! que vous êtes bonne !.. Eh bien donc?

COEUK. Eh bien!,, celte nuit, en rentrant, ma sœur m'avait réveillée ; et, comme ma chambre est prés de la sienne, j'avais doucement entr'ouvcrt la porte pour lui demander des nouvelles de sa soirée, lorsque je l'aperçois encore en loiIet;e de bal... mais pâle et les traits renversés, tenant dans ses mains une lettre qu'elle froissait avec un mouvement convulsif.

LKOPOLD, avec émotion. Une lettre!

cœLiE. Elle s'est levée... elle l'a jetée au feu... Une grosse larme était là sur sa joue... Et moi, foule tremblante et craignant qu'elle ncjnc surprit, je me suis n-tirée dans-mi chambre, où je n'ai pas Ikrrmi. Et ce malin quand je .suis entrée chez elle, à sept heures, pour l'embrasser...

i.Éoi'Oi.D, vivement, et avec joie, A sept heui'es... elle y était !.. quel bonheur!..

coELiE. Non... elle n'y était plus,., elle était déjà levée ..

LÉOPOLD, à part, avec fureur. Sortie!.. C'était elle... plus de doute.

ccELiE, vivement. Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il? Eat-ce que vous sauriez ce qui la chagrine ainsi?

LÉOPOLD. Non vraiment!

COELIE. Si, Monsieur, je le vois, et c'est très-mal d'être discret. Est-ce que je le suis, moi? est-ce ciu'on peut me faire ce reproche-là? Tandis (|ue vous...

LÉopoLD. Ne vous fâchez pas! Si je découvre quelque chose, je promets de vous le dire, quelque terrible que ce soit.

coELiE. A la bonne heure.

LÉOPOLD. Silence! on vient.

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