‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 422 sur 783 · ABIGAÏL, BOLINGBROKE, LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

ABIGAÏL, BOLINGBROKE, LA DUCHESSE

ABIGAÏL, à demi-voiœ, et regardant du côté de la galerii', à droite, par laquelle la duchesse est censée s'avancer. Quoi ! •'est la duchesse de Marlborough?...

BOLINGBROKE, de même. Votre cousin \.. pasautrc chose...

ABIGAÏL. Sans la connaître je l'avais déjà vue... au magasin. (.1 part, et la regardant venir.) Eh oui... cette grande dame qui est venue dernièrement acheter des ferrets en diamants.

LA DUCHESSE, qui s'cst avuncéç eu lisant un journal, lève les yeux et aperçoit Bolingbroke qu'elle salue . Monsieur de Siiiit- Jean!

BOLINGBROKE. Lui-mèuic, madame la duche.sse, qui s'occupait de vous en ce moment.

LA DUCHESSE. Vous me faites sauvent cet honneur, et vos continuelle-; attaques...

BOLINGBROKE. Je n'ai pas d'autre moyen de me rappeler à votre .Souvenir...

LA DUCHESSE, montrant le journal qu'ell" tient à la main. Rassurez-vous, Monsieur, je vous promets de ne |)as oublier votre numéro d'aujourd'hui.

BOLINGBROKE. Vous avcz daigiié lire...

LA DUCHESSE, Clicz la rciiic, d'où je sors à l'instant.

BOLINGBROKE, troublè. .\h ! c'est là...

LA DUCHESSE. Oui, Mousicur!.. l'officier des gardes de .service venait d'apporter le Journal des gms à la mode...

BOLINGBROKE. OÙ je iic suis poui" ricii...

LA DUCHESSE, avec ironie. Je le sais ! D.'puis longtemps votre règne est passé! mais dans les finlles de ce journal, et à côté du vôtre, était une lettre du marquis de Toivy...

BOLINGBROKE. .\dressée à la reine...

LA DUCHESSE. C'cst pour ccIa que ji; l'ai lue.

BOLINGBROKE, avec indignation. Madame!

LA DUCHESSE. C'cst (lu devoir de ma charge! Surintendante de la maison de Sa Majesté, c'est p.ir mes mains que tioivent passer d'abord toutes les lettres. Vous voilà averti, .Monsieur, et quand il y aura contre moi quelque épigratnme, quelque bon mot que vous tiendrez à me faire connaître, vous n'aurez ([u'à les adresser à la reine, c'est le seul moyen de m? les faire lire !

BoLiNGiiROKE. Je iiic Ic l'appellerai. Madame; nuis du moins, et c'est ce que je voulais, Sa Majesté connaît les propositions du marquis?

L.\ DUCHESSE. C'cst Ci; quî VOUS trouipc.., je lesavais lues... cela suffisait... le feu en a fait jusl' v.

LE VEHRE D'EAU.

noLiNCDnoKi:. <Jn-ii! M Hlaiiio...

LA DUCHESSE, lui faisant la révérence et s'apprétanl à sortir, aperçoit Abiyaû qui est restée au fond du théâtre. OucMc est celte belle enfant qui se ti'iit là limiile et à Tccart?.. qiiL'l est son nom ?

ABiGAÏi-, s'avànçant et faisant la révérence. Abigaïl.

L\oic}Œssz, avec hauteur. Ali! la jolie bijoutière!... c'est vrai... je 11 recoiniais... \L\ic n'esl viaiuifnt pas mal, celle pelite... Et c'e.sl là cclt; personne dont m'a i)arlé la r.'inc?

ABiGAÏL, vivement. Ali ! Sa Majcs'é a(lai;,'né vousp.irlcr...

LA niciiEssE. Mel lis.-anl uiaitresse d'admetlre ou de refuser... El, puisque celte nomination dépend de moi seule... je verrai... j'evaminei'ai avec impartialité et juslice.

BOLiNGBHOKE, à part. Nous sommes perdus!

LADLCiiESSE. Vous comprenez, Madimoiselle, (ju'il faut des titre.«.

coLiNGimoKE, s'avançant. Elle en a.

LA DLCHESSE, étowiéc . \\\\ Moiisieur s'inléresse à celte jeune |)ersonnc !..

rDMNGBnoKE. A l'accueil afTcctuciix que vous daignez lui faire, j'ai cru que vous l'aviez deviné.

LA DrciiEssE. Aussi je l'aur.iis admise avec pliisir; nuis polir entrer au service de la reine, il faut lonir à une famille distinguée.

tOLiNGBUOKE. C'cst pav là qu'cllc brille !..

LA DLCHESSE. C'cst cc qu'il faudra voir... il v a tant de gens qui se disent nobles et qui ne le sont jtas '..

BOLi>"GiinoKE. Aussi Mademoiselle, qui craint de se tromper, n'ose vous avouer qu'on l'appelle Abig.iïi Churcbill.

LA [!i"ciiEssE, à part. 0 ciel !

BoLiNGiiBOKE. Parculc fort éloignée, .sans do.ite... mais enfin, cousine de la duchesse de Mirlborou,di, de la surintendante de la reine, qui, dans sa sévère impar.ialité, hésite cl se dem;uide si elle est d'assez bonne niiisonpour approcher de Si Mijeslé. Vous comprenez, Ma lame, que pour moi, qui suis un écrivain usé et passé de mode, il y aur.iil dans le récit de celte avtmture de (pioi me renvllre en vdgue auprès de mes lecteurs, et que le jouriid ï'Examinaleur aurait beau jeu dès demain à s'égayer sur la nnliliduchesse, cousine de la demoiselle de boutiipie. . .Mais rassurez-vous, Madame, votre amitié est trop nécessaire à vo're jeune piri'iile pour que je veuille la lui faire perdre; et à fa condiiion (ju'elle sera aujourd'hui admise pu* vous dans la maison de Sa Majesté, je m'engage sur l'Iionnenr à n'avoir jamais rien su de cette anecdote, (jnelque piîiuanfe qu'cll; Soit... J'attends votre réponse.

LA lucHESSE, ^ëreoicnt. Je ne vous la ferai point attendre. Je devais présenter mon rapport à la reine sur radmi>sion de Mademoiselle, et (pi'clle soit ou non ma parente, cel i no changera rien à ma décision; je la ferai cnnuallrc à Sa .Majesîé... à elle seule!.. Quant à vous, Monsieur, il vous suffira de savoir que je n'ai jamais rien arordé à la ni nace, arme impuissante, du reste, que je dédaigne... et si j'y ai recours aujourd'hui, c'est que vous m'y aurez forcée... Quand on est publiciste, monsieur de Saint-Jean, et surtnut quand on est de l'opposition, avant de vouloir mettre di' 1 ordre dans les affaires de l'État, il faut eu mettre dan^ les siennes. C'est ce que vous n'avez pas fait... Vous avi-z des dettes énormes. .. près d'un million de France, que vos créanciers imi)alients et désespérés m'ont Ci'dé pour \\\\ sixième payé comptant... J'ai tout racheté... moi si avide, si intéressée .. Vous ne m'accuserez pas cette fois de vouloir m'enriehir... [Souriant] car ces créances .sont, dit-on, de- .«aslreuses... mais elles ont un avantage... celui d'emporter la contrainte par corps... avantage dont je n'ai pu profiter ci.core avec un mend)re de la chambre des communes... mais demain finit la session, et si la piquante anecdote dont vous parlieztout àTheUie paraUdansle j.turu.d du malin...

l' journal du soir annoncera que son spirituel auteur, M. de Saint-Jean, compose en ce moment, à Newgile, un traité sur l'art de faire des dettes... Miis je ne crains rien, Monsieur, vous êtes trop nécessaire à vos amis et à l'opposition pour vouloir les priver de votre présence, cl quelque pénible que .soit le silence pour un orateur aussi éloquent, vous comprendrez mieux que moi encore la nécessité de vous taire. [Elle fait la révérence.)

Page 1