SCÈNE II
Les PRÉCÉDENTS, M.\D.\ME PRUDENT.
MADAME r•RUDK^T. M(»nsi(Mn' (îodard ! monsieur (lodar.l ! MADAME uENOisT. Eli\ t(!uez. Voilà muhuui' Prudenttiui va vous la raconter elle-même.
MADAME PRUDENT. Ail! uiou histoire du beau jeune homme incomui; je vous la diraitout à l'heure. Mais je viens avant tout annoncer une bonne nouvelle à M. Godard : son fils sera baptisé.
M. GODARD. Comment, madame Prudent, vous auriez trouvé un parrain?
MADAME PRUDENT. OÙ on scricz-vous .sans moi ? mais quand j'entreprends quelque chose... Ah! .Mesdames, quel état que celui de sage-femme! Un état continuel de silence ct de discrétion, la consolation de l'humanité, l'espoir des familles et la providence des nourrices?
M. GODARD. Vous ditcs donc que vous avez...
MADAME PRUDE.NT. Uu parrain magnifique, un garçon riche, aimable, galant, et que vous avez sous la main; car il demeure! dans la maison, au premier; en un mot, c'est M. Durand.
Tois. Comment! M. Durand.
MAD\ME pRuiiENT. Oui; je viens d'arranger cela avec .sa gouvernante, mad(.'moisolle Babel, que je coimais de longue main, et qui s'est chargée de la négociation. C'est unc affaire faite, parce qu'un vieuv girçon m; peut pas avoir d'autre avis qui! celui de sa gonvernan'e.
M. GODARD. Hum! huin! jevous avoueraiqiie .M. Durand...
MU)AME PRUDENT. Vous lie pouvcz pas micux choisir. Vl^ homme seul, tranquille, qui n'a ni enfant ni famille, ct qui peut un jour adopter votre fils, ou le coucher sur son testament : avec les gens riches il y a toujours de la res.source; c'est comme mon hA inconnu dont je vous parlais tout à l'heure. Croiriez-vous qu'il m'a donne vingt-cin i louis pour être venu me réveiller avant-hier àminuit, et m'avoir menée dans une belle voiture, dans un bel hôtel, où une jeune dame venait démettre au monde unc petite fille charmante? Je vous raconterai tout cela en détail; ct quoique M. Duraid n'ait ni équipag.', ni bel hôtel, savcz-vous (|u'il a douze mi le livres de rentes?
TOUT LE MONDE. Douze mille livres de rentes!
M. GODARD. Oui; uiais cc que dis lit tontà l'heure madame Renard, ça peut faire jaser.
MADAME RF.NoisT. Ou rcsscmblc à qui on peut. S'il fallait s'inquiéter de cela!
M. GODARD. Vous CTOvez? 11 uic seuiblc alors qu'en qualité de père de l'enfant, je dois me présenter moi-même au parrain, el lui faire une visite.
TOUTES. Mais il n'y a pas de doute.
M. GODARD. Encore une chose à faire. Je vous dis que j'en perdrai la tète. Eh vite, madame Prudent, mes ganis; et puis il faudra envoyer quelqu'un chez madame de Saint- Ange, la marraine, rue du Mont Blanc, pour la prévenir des noms et du choiv du parrain. [S'impatii'ntant.^ Eh bien, madame Prudent, mes gants, mon chapeau. 11 est sur que M. Durand s'attend à ma visite.
MADVME PRUDENT. Eli! teiuv. , Ic Voici lui-même qui vient vous déclarer qu'il accepte.
M. GODARD, aux femmes. Ah! mon DiiMi ! ôtez donc ces laiiL^'s et ces brassières qui sont sur tons les fauteuils; ça n'est pas décent.
SCI^.NE lll.
Les précédents, M. DIUAND.
M. GODARD. Mon clicr voisin, je me rendais chez vous pour vous remercier de l'honneur que vous nous faitis.
M.\DAME uKNoisT. C'est un biinheiir pour toute la famille.
M. DURAND. Monsieur, Madame, certainement, je suis bien sensible à votre politesse; aussi, je suis dcsecmlu moi-même, afin de vous dire...
M. GODARD, lUnlerrompant vivement , ainsi que dans tout le
LE PARRAIN
reste de la scène. C'est ce que je ne me pardonnerai jamais. C'était à moi {1<^ vous prévenir; mais iinjonr comme celui-ci on a tant d'embarras, mon bon, mon cbcr iJuraml... Combien {Lui prenant la main.) je suis heureux qu'une pareille cérémonie resserre encore les liaisons de voisinage et d'amitié qui nous unissaient déjà!
M. niRAND. Mais comme c'est la première fois que nous nous parlons...
M. GODARD. C'est égal, vous êtes de la famille. M. DVRA>D. Mille fois trop déboutés; mais comme je venais pour vous dire...
MADAME PRUDENT. J'cspèrc quc VOUS m'en remercierez. C'est moi qui ai arrangé tout cela avec mademuisclle Babel; et jugez donc quel bonheur, quel avantage, vous qui n'avez jamais eu d'enfants, d'en trouver un qui ne vous coûte rien, qui vous apportera un bouquet à votre fête ! MAD.\ME BENOiST. Et uu compllmeut au jour de l'an M. GODARD. Et les pctitcs étrennes; c'est charmant. Vous aurez tous les avantages de la paternité , et vous n'en aurez point comme nous les soins, les soucis, les tracas. Ah çà, mon cher, point de gène, point de façons, tout est désormais commun entre nous. Voilà comme je suis; et surtout, je vous en prie, point de folie. Pour la marraine, vous ferez ce que vous voudrez.
M. DURAND, impatienté. Mais, Monsieur...
-M. GODARD. Mais pour ma femme, rien, je vous en prie, que les bonbons, les bagatelles d'usage.
M. DURAND. Mais daigucz m'écouter. Monsieur, je vous déclare que je ne veux pas...
M. GODARD. Et moi jc le veux, ou tans cela nous nous fâcherons.
M. DURAND. Mais encorc une fois...
M, GODARD. C'est arrangé comme cela, n'en parlons plus. Eh vite, ma belle-mère. Mesdames, voyez si l'on peut faire une visite à ma femme, à madame Godard. {Elles sortent.) Oh! vous allez embrasser l'accouchée, et votre filleul donc. Madame Prudent, voyez si le petit est présentable. Ah ! mon Dieu! et moi qui oubliais... voilà la clé de l'armoire pour prendre le pot de gelée de groseilles que ma femme a demat dé. Pardon, mon cher compère; mais j'ai tant de choses dans la tète! Quant à votre commère, je ne vous en parle pas, parce que je veux vous surprendre. La plus jolie marraine... Mais je vous devais ça pour la bonté, la grâce avec laquelle vous avez daigné accepter. Adieu , mon cher ami, mon cher compère. Je cours à ma toilette. {L'embrassant.) MadauK^, Prudent avait raison, notre parrain est un homme charmant.