‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 521 sur 783 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

M. DURAND, seul. C'est décidé, c'est une conspiration. Impossible de leur faire entendre que je refuse. De quoi diable aussi va se mêler madame Prudent, la .sage-femme? Vouloir que je sois parrain, moi qui ne l'ai été de ma vie, qui tremble à l'idée du moindre embarras. Je n'ai jam\is demandé de places de peur des occupations, ce qui fait que je ne suis rien ; je n'ai jamais acheté de propriétés de peur de procès, ce qui fait que je suis rentier. Je n'ai jam us pris de femme de peur des inconvénienis, ce qui fait que je suis célibataire. J'ai douze mille livres di' rentes en portiifeuille ou sur le grand livre, Je vais chez tout le mon le sans que personne vienne chez moi, parce qu'un garçon n'est pas obligé de recevoir. Du reste, je suis bon citoyen. Je paye mon impôt de portes et fenêtres ; je monte ma garde ou je la fais monter, ce qui revient au même ; et je n'ai pas manqué une seule sou.--Criptioi\ volontaire, toutes les fois que j'y ai été forcé : ce n'est pas que je sois avare, il s'en faut; je mange

généreusement mon revenu, mais je me ferais un scrupule de déiienser un liard pour toute autre satisfaction que la mienne. Je loge seul, je diuo seul, je dors seul, et c'est en moi seul que j'ai concentré mes plus chères affections. On dira que c'est de l'égoïsme. Du tout, c'est de la reconnaissance; et jusqu'à ce que j'aie rencontré quelqu'un qui ait pour moi l'amitié que je mt' porte, on me permettra de me donner la préférence. Ainsi je m'en vais écrire à tous les Godards, puisqu'avec eux il n'y a pas moyen de s'expliquer. C'est qu'ils sont capables de me relancer encore, et j'aurais peut-être aussitôt fait d'accepter. J'en serai quitte pour quelques cornets de bonbons. xMa foi, non ; la peine d'aller à l'église, mon filleul à tenir, madame Godard à embrasser; en outre, des fiacres à payer; qu'est ce qui m'en revii ndrait? Avec cela j'ai des courses à faire ce matin; ces trente mille francs que je voudrais placer avantageusement.

M. DURAI^D, MADAME DE SAlNT-ANGE; deux Domestiques EN LIVRÉE.

MADAME DE SAINT-ANGE. C'csl bicu ; attcudcz, aiusi que la voilure : j'aurai besoin de vous. {Elle donne quelques or Jres à l'un de ses valets.)

M. DURAND. Eh mais! je ne me trompe pas, c'est madame de Snnt-Ange, 1a femme de ce fameux banquier qui s'est chargé du nouvel emprunt. Belle opération ! S'il voulait me céder quelques actions, ce serait bien mon alfaire.

-MADAME DE SAINT- ANGE, achevant de donner ses ordres. Tâchez de parler à M. ie comte de Holden ku-même, s'il n'est pas encore parti. Dites-lui que nous savons tout, et que mon mari et moi lui oflrons nos services et notre médiation, et revenez sur-le-champ , vous entendez. [Redescendant le théâtre et apercevant M. Durand qui la salue.) Et le voilà, ce cher monsieur Durand! Je m'attendais bien à le trouver ici. Mais, en parrain galant, vous deviez me donner la main pour descendre de voiture.

M. DURAND. Comment, Madame, vous seriez?.. MADAME DE SAINT-ANGE. Eh ! oui, j'avais promis à Godard, mon marchand, d'être la marraine de son enfant. Ce n'est pas que j'eusse grande envie de tenir ma parole; mais on vient de m'écrire que vous deviez être de la partie, et cela m'a décidée.

M.DURAND. Madame, jesuismillefoistropheureuv. {Apart.) Ne négligeons pas cette bonne occasion {Haut.). Oserai-je vous demander comment se porte M. de Saint-Ange?

MADAME DE SAINT-ANGE. Mais jc uc sais pas ti'op; je ne le vois plus; il ne sort pas de ses bureaux.

M. DURAND. Je conçois. Ce nouvel emprunt l'occupe beaucoup; une belle affaire qu'il a faite là! Je couq)!ais incessamment lui rendre ma visite, ainsi qu'à vous. Madame.

MADAME DE SAINT-ANGE. Voilà uuc idée admirable. .Mais il faut dîner avec nous, c'est le seul moyen de trouver mon mari; et tenez, aujourd'hui même, après la cérémonie, je vous emmène Oh ! il faut vous résigner. Vous voilà mon chevalier pour toute la journée.

M. DURAND. Je, n'ai garde de refuser une pareille bonne fortune.

MADAME DE SAINT-ANGE. Pai'Ions UU pcu de iiolrc baiitèmt\ Connaissez-vous la famille Godard? iNon, vous ne vous (>n souL'iez pas beaucoup, ni moi n ai plus; mais je suis folle des baptêmes; j'aime cette pompe bourgeoise, rim|)ortance du bedeau, l'empressement du mari, la gravité de la n mrrice, l'air de fête répandu sur toutes les physionomies: c'est bien plus gai qu'un mariage. D'abord l'acteur prin ipal n'a aucune inquiétude sur le rôle '|u'd va remplir-, et si le père ou (pielque i)arent s'avise de |)eiiser pour lui à l'avenir, il se

LE PARRAIN

le représente ton jours paré des plus riantes couleurs. Cet enfant li sera peut-être un jour un poêle ; un h<'ro< ; qui sait niènie? un notaire, un agent de change. Qu'est-ce que cela coûte? il n'y a pas de charge à payer. Taiidis qu'un jour de nnces, on n'a que deux chances à prévoir : sera-t-on heureux? ne le sera-t-on pas? et bien souvent on peut parier à coup sûr. Oh ! je préfore les baptêmes ; et, pour ma part, j'aime mieux être marraine dix fois que mariée une seule.

M. DVRAND. C'est exactement commc moi.

MADAME DE SAiNT-A>iGE. Oh! mais VOUS, je vous devine; vous allez faire des extravagances. Les vieux garçons d'abord £ont toujours trop généreux; vous surtout qui êtes riche: mais je viens exprès vous empêcher de faire des folies.

M. DURAND. Rassurez-vous! ce n'est nullement mon intention ; mais je vous avoue que, n'ayant jamais été parrain, j'ignore totalement les usages.

MADAME DE SAINT-ANGE. C'cst bien ; WQ VOUS mèlcz pas de cela, vous feriez tout de travers. Je me charge do vous guider. 'Ouvrant un riche agenda.) J'ai déjà fait une petite note des choses indispensables.

M, DLRAND. Quc de boutés !

MADAME DE SAINT-ANGE. D'abord rion pour moi, je vous en prie; ce n'est qu'à celte condition-là que je consens à être marraine. Oh ! non, je vous le déclare, je ne veux absolumont rion que ce qui est de rigueur, la petite corbeille, le sultan. N'allez pas surtout vous aviser d'en prendre un de mille francs, c'est une duperie , ceux de cinq cents produisent autant d'effet et vous feront autant d'honneur; car vous sciittz que c'est pour vous.

M. DURAND. Qu'est-ce que vous médites là?

MADAME DE SAINT-ANGE, froidem''nt. Oh ! vous pouvez vous en rapporter à moi. Ainsi, nous mettons cinq cents francs. Quant à l'accouchée, c'est différent; avec elle vous ne pouvez vous dispenser de faire un cadeau.

M. DURAND. Oui, la petite timbale...

MADAME DE SAINT-ANGE. En vormoil. Les six tasses pareilles, la careliore,la crémière, la théière, le sucrier; cola fora un fort joli déjeuner, et nous trouverons cela presque pour rien chez Mellorio, à la Couroinio de fer.

M. DURAND. Ah : mou Dieu !

MADAME DE SAINT-ANGE. Nous proudiùns Ics boubous ruo Vivienne, les gants chez madame Irlande, et les flacons chez Laui'onçot, Palais-Royal. Je n'ai pas mis dans mon budget les étrennesà la garde, à la nourrice, aux domestiipios de la maison, au bedeau, au sacristain cl au sonneur, des pièces de vingt francs, parce que tout cela est de rigueur, et que cela va sans dire.

M. DURAND, à part. Miséricorde! [Haut.) Cerlainemenf, Madame, tofil cela me parait fort cunvouable.

MADAME DE SAINT-ANGE, d'wi air (Ic Satisfaction. Oui, n'estce pas? ce sera bien.

M. DURAND. J'approuverais très-volontiers votre petit budget, comme vous dites, si le baptême se faisait demain; mais c'est pour aujourd'hui, dans une heure, et il est impossible (pie tnut cela puisse être prêt.

MADAME DE SAINT-ANGE. N'ost-ce quc cela?Soyez tranquille. {Appelant.) Dubois!

DUBOIS, entrant, Madame, M. le comte do Holden rt'est plus à Paris, on assure qu'il est parti \wuv la Belgique.

MADAME DE SAINT-ANGE. J'ou suis désoléo ; [ADurand.] un ami à nous qui est engagé dans une fort mauvaise allairo, et à qui j'aurais voulu rendre seivice; mais il n'est plus temps. Tenez , prenez celte liste, montez dans ma voiture qui est reste e à la porte, et faites les dinérents achat-; qui sont indiqués; rue Vivienne, Palais-Royal, rue Saiiil-Honoré; tout cela est dans le même quartier. A Paris, c'est charmant; ou moins d'une heure, mi a tnul ce qu'on veut; on paie un peu cher, et voilà t'iut... ,\h! Dubois, vous por-

terez les méiiiuiros chez Monsieur, justement il loge dans la maison. (Dubois sort.)

M. DURAND. Oui, cela se rencontre à merveille. {A part.) Ah ! mon Dieu, il y va.

MADAME DE SAINT-ANGE. Eh bicu! qu'aVCZ-VOUS dOttC?

M. DURAND. Rien; c'est qu'il me semble que M. Godard tarde bien, et vous croyez que le... je veux dire le... montant des mémoires. .

MADAME DE SAINT-ANGE. Ah ! le petit tolal? ça ne passera pas mille écus, c'<\st tout ce qu'il y a de plus modeste. Baptême de seconde classe.

M. DURAND, à part. Où me suis-je fourré? trois mois de mon revenu pour la fani'llo Godard ! maudite sage-femme!

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