‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 582 sur 783 · NINA, ERNEST · texte numérisé non relu

NINA, ERNEST

NINA. C'est pourtant ce mauclit prétendu qui est cause de tout cela. Oh ! je m'en vengerai; et je vais le traiter de manière qu'il ne lui restera pas d'envie de ni'épouser.

ERNEST. Ma future est vi^aiment fort jolie , et a l'air de m'aimer beaucoup.

NINA. Eh bien, Monsieur, vous êtes content. Voilà tout le monde brouillé, et cela, grâce à vous.

ERNEST. Ah ! dame ! ils ont l'air fâché; mais pourquoi cela? moi, je n'en sais rien.

NINA. Comment! vous n'en savez rien! quand vous allez justement leur dire?.. {A part.) Au fait , il a si peu d'intelligence, qu'il ne se doute pas même... {Haut.) Dites-moi, monsieur de Roufignac, croyezvous qu'un sot puisse épouser une demoiselle malgré elle ?

ERNEST. Ah ! ah ! voyez-vous?

NINA. Répondez-moi donc.

ERNEST. Pardon , Mademoiselle, c'est que je ne sais pas ce que vous me demandez.

NINA. Ecoutez: [Le faisant reculer.) je suis bonne, je suis naturellement douce; mais savez-vous que l'amour peut changer le caractère ?

ERNEST. Oui, je le sais: c'est justement ce que je viens d eprouveren vous voyant. Vous pouvez deviner, sans que je vous le dise, que je n'ai pas grand esprit; tranchons le mot , je suis un franc imbécile , sans, éducation , sans talents , sans usage : eh bien ! du moment où je vous ai aperçue , je ne sais quelle révolution soudaine s'est opérée en moi : il m'a semblé qu'un jour nouveau m'éclairait ; de nouvelles idées se présentaient à mon imagination : et sans peine, sans efforts , les mots s'offraient d'eux-mêmes pour les exprimer.

NINA. Quel langage!

ERNEST. Et qu'a-t-il donc de si étonnant? de tout temps l'amour n'a-t-il pas fait des prodiges? Douteriez-vous de ses miracles? et qui , plus que vous, cependant, serait capable d'y faire croire?

Air du vaudeville du Piège.

Ah! d'un semblable changement

Il faut vous en prendre à vous-même;

On devient bien vite éloquent

Lorsqu'on est près de ce qu'on aime.

Plus d'un amant fut interdit

Près de cluirnies comme les vôtres ;

Et si vous me donnez l'esprit,

Vous l'avez fait perdre à bien d'autres.

NINA. Serait-ce une plaisauterie?

ERNEST, Qui, moi, plaisanter sur un pareil sujet? j'en suis incapable, et vous aussi , je le parierais. Et si notre mariage vous avait déplu, si quelques raisons secrètes s'étaient opposées à cette union , je suis siir que vous m'en auriez averti; que. loin de me tourner en ridicule, vous auriez eu pour moi les égards, les procédés qu'on doit à un ami de sonpère : que loin de confier votre secret à une jeune.-se impru-

dente, légère, qui peut vous compromettre, vous m'auriez tout avoué franchement, et vous vous seriez confiée à ma délicatesse. N'est-il pas vrai?

NINA. Monsieur...

ERNEST. Jugez donc de ce qui aurait pu arriver, si, en voyant un jeune homme simple, sans défiance, vous vous étiez fait un jeu de le tourmenter; si ce malheureux vous aimait réellement; si, à votre vue, il n'avait pu se défendre d'un sentiment fatal ; si , trompé , désabusé, forcé de renoncer à vous, il emportait dans son cœur le trait qui l'a blessé, et qui doit peut-être le conduire au tombeau!

MNA. Grand Dieu!

ERNEST. Rassurez-vous; il faut espérer que cela n'ira pas jusque-là. Mais si ce n'est pas pour lui que je parle, que ce soit au moins pour vous. A quoi ne vous exposiez-vous pas en vous livrant ainsi? car enfin vous ne savez pas qui il est; vous ignorez son secret, et il possède le vôtre. Et, s'il profitait de ses avantages, quel parti n'en pourrait-il pas tirer dans une petite ville amie du bruit et du scandale?

NINA. Ah! Monsieur!..

ERNEST, Mais, heureusement, tout dépend de vous. Ma discrétion se réglera sur la vôtre. Vous aviez voulu m'intriguer un peu, je vous l'ai bien rendu : ma vengeance se bornera là. Surtout jias le mot à ces messieurs; je n'exige pas non plus que vous agissiez contre eux : restez neuvre, c'est tout ce que je vous demande. Je croirai avoir remporté une assez belle victoire en détachant de leur coalition l'alliée la plus redoutable, '°^'" ^'''

NINA. Je reste stupéfaite, et je ne sais plus oti j'en suis.

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