‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 7 sur 783 · GEORGE II, CÉCILE · texte numérisé non relu

GEORGE II, CÉCILE

CÉCILE, entrant, suivie par le roi. Non, sire, laissez-moi.

GEORGE. Eh quoi ! lady Cécile, je ne puis obtenir un i;istan! d'audience...

CÉCILE. Je ne le veux pas!., le comte de Sunderland, mon père, m'attend chez la reine !

GEORGE. Mais si je vous ordonne de rester... moi li roi!

CÉCILE. Votre Majesté sait bien ce qui arrivera.

GEORGE. Vous mo quitterez?

cÉcu,E. A l'instuit! c'est ainsi que mon illustre aïeul, le duc de Marlboî'ough, avait coutume de répondre à la niiMiaie. {Elle fait la révérence et va pour sortir.)

GEORGE. Cécile !.. Cécile !.. je vous en supplie, ne me réduisez pas au désespoir et daignez m'cntendre!

CÉCILE, avec humeur. Eh bi<n donc! que voulez-vous?

GEORGE. Ah! que vous comiai.ssez bien votre pouvoir .sur moi!., et que vous abusez étrangement de cet amour que rien ne peut vaincre, et que vos ciqirices, vos rigueurs ne font (pie redoubler encore! IJi instaiif seulemeid, oubliant votre lierté... vous avez laissé tomber sur moi un reg-trd de pitié...

CÉCILE, avec efj'roi. .\h ! taisez-vous !

GEORGE. Et depuis ce moment où je croyais avoir di'-sarmé votre co}ur, il semble au contr.drc que vous ayez redoublé pour moi de hauteur et de mé|n'is... il y a en vous je ne sais quel sentiment de dépit, de crainte, décolère .. quelquefois même on dirait de la haine !..

CÉCILE. C'est vrai !

GEORGE. Est-ce vous (pie j'(^nten(ls?.. grands dieux ! et (pie n'ai-je pas fait pour vous fléchir ou vous rassunu'!.. Eaiil-il

L'AMBITIEUX

vous ra|)peler ici cette soumission, cette crainte de vons compromettre, ce respect que n'a jamais trahi le moindre mot ou le moimlre regard; eufin ce mystère impénétrable (jui cache à tous les yeux un amour que vous seule connaissez et que vous dédaignez... un amour qui vous soumet ma volonté, mon pouvoir, mon existence tout entière?., que voulez-vous de plus?

CÉCILE. Je veux... je veux savoir pourquoi je suis si m:dheureuse !

GEORGE. Que dites-vous?

CÉCILE Je me faisais de la cour et de .ses splendeurs uno image enchanteresse... Élevée dans des souvenirs de gloire, des regrets d'ambition, près de la duchesse de Marlborougli, mon aïeule; lui entendant parler sans cesse de ces teuijjs brillants où, favorite de l;i reine Anne, elle disposait à son gré des destins de TAngleterre et de ceux de l'Europe... ces idées de faveur et de jjuissance s'ofl'raient sans cesse à mon esprit; c'étaient là les seules illusions dont se berçait ma jeunesse; et quand je fus présentée à la cour, lorsque Caroline d'Aiispach voulut m'attacher à sa personne, je crus voir tous mes rêves se réaliser ; il me semblait que moi aussi j'allais régner à mon tour... et que j'allais devenir...

GEORGE. Favorite?

CÉCILE. Oui, de la reine! mais non pas du roi... et maintenant ce séjour si brillant... me déplaît, m'est insupportable; tout y lait mon malheur!., tout, jusqu'aux bontés dont m'accable la reine... et je veux la quitter, je veux Cuir la cour.

GEORGE. Ah ! c'est que votre âme froide et inditléreutc ne peut comprendre la mienne!., c'est que votre cœur insensible est incapable de rien aimer!

cÉciir.. .Moi ne rien aimer!

GEORGE. 0 ciel !.. me serais-je abusé? s'il était vrai... si quekpie aulre alfectioii...

CÉCILE. Aucune... niaisnesuis-je pas maîtresse de réclamer ma liberté, mou repos, mon bonheur?.. Quels droits aviezviius sur moi, sire, si ce n'est ceux que vous teniez de moimême... et que j'ai repris?

GEORGE. Ah! ne parlez pas ainsi, ne parlez pas de vous oublier. Plutôt que de renoncer à vous... il n'est rien dont je ne sois capable... il n'est pas de sacrifice que vous ne puissiez exiger.

CÉCILE. Je n'ai jusqu'à présent demandé qu'une chose à Votre Majesté, et l'événement m'adonne peu de coufLUice eu mon crédit.

GEORGE. Une telle idée ne vient pas de vous, mais de ceux qui vous entourent... c'est votre père, c'est lord Carterel, c'(!st ce vieux lord lîolingbroke, ennemis irrécoiicihihles de Walpole, qui tous le délestent et veulent le renverse)'; mais à vous, Cécile, qu'est-ce (pie cela peut vous faii-e?

CÉCILE. Cela fait... cela fait... que je le veux.

GEORGE. Vous uc poiivcz vouloir me priver d'un ministre dont les talents me sont utiles... indispensables; et quand même je serais assez ingrat pour meconiiaitre .son zèle et sondévouement, quand même je voudrais renoncera ses services, je n'eu suis pas le maître : il a d uis les deux Chambres une majorité à lui.

CÉCILE. Oh! bien à lui... car il l'a achetée... et vous qui parliez à l'iiistaiit même de tout braver pour moi, vous tremblez devant voire ministre.

GEORGE. Non i)as devant lui, mais devant une injustice... et c'e'i) serait une.

CÉCILE. Soit ! tel est votre bon plaisir... et le mien, à moi, est de quitter la cour, ce que je ferai dès demain... dès aujourd'hui.

(lEORGE. Non, vous ne parlire/ pas... vous ne vous ferez pas un jeu de ma douleur, cl puisqu'il le l'anl, je voiis promets, Ceclie, je vous jure...

CÉCILE. De renvoyer Walpole?

GEORGE Non; mais deux fois déjà il m'a offert sa démission que j'ai refusée, et s'il m'en parle de nouveau... s'il me l'offre encore... je l'accepterai.

CÉCILE. Grand effort de courage!

GEORGE. Mais vous me promettez au moins...

CÉCILE. Je ne promets rieu.

GEORGE. Ah! vous qui souvent me parlez de tyrannie... est-il possible de la pousser plus loin et de l'avouer plus franchement?

CÉCILE. C'est un avantage que j'ai sur vous... je suis, moi, pour le gouvernement absolu.

GEORGE. Mais encore pour quelles raisons?

CÉCILE. Ces gouvernements-là n'en donnent jamais; et je rappellerai seulement à Votre Majesté que voici l'heure de ses réceptions.

GEORGE. C'est vrai!., j'oublierais tout auprès d'elle... Je ne demande plus rien... Je m'en rapporte à votre clémence... à votre générosité... Dites-vous seulement que j'attends, que je souffre et que je vous aime ! (/î sort.)

SGÈiNE II.

CÉCILE, seule. Et moi... moi je me hais moi-même, et il est tel moment de ma vie queje voudrais raciieter au prix de tout mon .sang; mais je peux du moins quitter ces lieux que je déteste, rompre des chaînes qui me pèsent, fuir un amour qui m'est odieux... Je le lui dirai!.. Eh! mon Dieu, ne le lui ai-je pas dit?., et ma iranchise, mes dédains augmentent encore sa faiblesse et mon pouvoir... On a, dit-on, de l'empire sur les gens qu'on aime... on en a bien plus sur ceux qu'on n'a' me pas.

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