‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 282 sur 809 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les pniXKDENTS; YELVA, sortant de la chambre à (jauche.

TciucitiKOF. Approchez, belle Yelva.

YELVA, le salue, et regarde, d'un air d'élonnement et de plaisir, son costume, et senilile deirmnder, par ses gestes, quel est cet étranger ?

MADAME DiiTiLLEUL. Mousieur, jc dois VOUS apprendre.

TciiÉRUvOF. Du tout, je VOUS prie de laisser parler .Mademoiselle.

MADAME DUTU-LErL. Eli ! ilu tout, Moiisicur, la pauvre enfant ne le peut pas; elle est muelle.

TriiÉRiKOF. 0 ciel !

MADAME DUTILLEUL. AUSSi, VOUS UC VOUliCZ paS mV-

couter.

TELVA lui fait signe qu'elt; peut l'entendre, mais qu'elle ne peut pas lui répandre ,

TCHÉRIKOF. P.uivre enfant! l'n tel millieur la rend encore plus intéressante. Et comment cela lui est-il ari'ivé?

MADAME DL'Tu.i.EiL. Oli ! il y a bien longlemps i elle n'avait que quatre ou cinq ans. C'était à la guerre, dans un ciimbat, dans une ville prise d'assiuit. Je ne puis vous expliquer cela. Sa mère et les siens venaient de périra ses yeux. Et son père, qui l'emportait dans ses bras, fut couché en joue par un soldat ennemi... ( Yelva fait un mouvement pour interrompre madame Dutilleul.) Pardon, chère enfant, de te rappeler de pareils souvenirs, [lias, à Tchérikof.) Tant il y a, .Monsieur, qu'au moment de l'explosion, au moment où elle vit tomber son père, elle voulut pousser un cri; mais la douleur, l'elfroi, lui causèrent un tel saisissement, que depuis ce temps...

TCHÉRIKOF. Je con(:ois, cela s'est vu très-souvent, une commotion .suliite peut vous ôter ou vous rendre la parede. iNons avons l'histoire de Crésus, dont le fils n'avait jamais pu dire un mut, et qui, voyant une épée levée sur son père, s'écria : Miles, ne Crirsum acculas.' ce qui veut dire : Grenadier, ne tue pas Crésus! mais c'est là du lalin ; et quoique nous soyons dans le pays, Vous n'êtes pas obligée de le comprendre ; rcveumis à notre ji'une Moscovite. (A Yelva.) Savez-vous dans quel endroit, dan.5 quelle ville cela vous est arrivé?

VKLVA fait signe que non , et qu'elle ne pourrait le diie.

TCHÉRIKOF. Et avec qui étiez-vous?

VELVA indique a Tchérikof qu'elle était alors entourée de gens qui avaient tous de grands plumets, des décorations comme lui, de grandes moustaches.. . et qu'il en passait beaucoup devant elle, se tenant bien droits et marchant au bruit du tambour.

TCHERIKOF. A ce portrait, je crois reconnaître les superbes grenadiers de notre garde impériale, dont jc faisais partie en 1812; car j'étais capitaine à treize ans; c'était ma seconde campagne.

MADAME DUTILLEUL. Et OÙ avicz-vous doiic fait la première?

TCHERIKOF. A Saiiit-Pctersbonrg, comme tout le monde, à l'école des Cadets, où j'étais le pins espiègle. Mais ce que je viens d'aiipreiidre ne change rien à mes intentions : au contraire. Mademoiselle, ']c. vais vous parler avec la galanterie française et la franchise moscovite. Vous êtes fort bien, je ne suis pas mal, vous n'avez pas assez de fortune, j'en ai trop, et je cherche quelqu'un avec qui la partager.

Ain : Amis, voici la riante semaine.

Fuy.int l'ennui qui me poursuit f.uis cesse, J'ai tout çroi'iti;... tout vu, car lus plaisirs, S.uis pouvoir même épuisoi' ma ricliusse, Ont (le mon cœur épuisé les désirs.

Kt, comme époux lorsque; jc me propose, Ce que (le vous jedum.icd.; ù pjésent, C'est du bonheur... car c'est la seule clioso Quejc n'ai pu trouver pour mon argen'.

Maintenant c'est à vous de répondre, si vous pouvez.

YELVA lève l"s yeux sur lui, lui témoigne sa reconnaissance, et le supplie de ne pas lui en vouloir... mais elle ne peut accepter.

TCHÉRIKOF. Comment! vous refusez : et pourquoi? est-ce que je ne vous plais pas? est-ce que je n'ai pis les traits nobles et élégants, la tournure distinguée? cellesqui me l'ontdit jusqu'à présent, m'auraient-elles trompé? c'est possible.

VELVA lai fiit signe que non; qu'il est fort bien, fort aimable... qu'elle a du plaisir à le voir.

TCHÉRIKOF. J'entends; ;i la manière dont vous me regardez, je crois comprendre que vous avez du plaisir à me voir?

YELVA lui fait signe que oui.

TCHÉniKOF. Et que vous avez pour moi de l'affection?

YELVA, par gestes. Oui.

TCHERIKOF. De l'amitié?..

YELVA, par gestes. Oui.

TCHÉRIKOF. Un commencement d'amour?..

YELVA, par gestes. Non.

TCHÉRIKOF. J'entends bien; ça ne peut pas être de l'adoration; mais je l'aime mieux, parce que, depuis que je suis en France, j'ai été si souvent adoré par des femmes aimables, qui me le disaient, que je préfère être aimé tout uniment par vous (|ui ne me le dites pas; j'ai idée que cela durera plus longtemps.

YELVA, par gestes. Non, non, cela n'est pas possible ; je ne puis vous épouser.

TCHÉRIKOF. Nous TIC pouvons pas être unis, et pourquoi? parce que vous èU's muette? En ménage, c'est le meilleur moyen de s'entendre, et d'ailleurs, voilà Votre gouvernante, cette femme estimable qui ne nous quittera pas, et qui pourra suppléer au besoin ; tout c<;la se compense.

MADAME DUTILLEUL. Comment, Monsieur, est-ce que vous me prenez pour une babillarde?

TCHÉRIKOF. Du toiit, du tout, surtout (laus votre position, comme obligée de parler pour deux, vous n'avez que bien juste ce qu'il faut. Mais vous, Yelva, vous ne pouvez pas me refuser pour un pareil motif; et si vous n'avez pas d'autres objections, si votre ciBiir est libre, si vous n'aimez personne; car je jurerais bien...

YELVA, par gestes. Non, ne jurez pas...

TCHÉRIKOF. Quoi! qu'i^st-cc que c'est? Je ne comprends pas. Est-ce que votre cœur aurait déjà parlé?

YELVA, par gestes. Peut-être bien : je n'en suis pas sûre.

TCHÉRIKOF. Ah ! mon Dieu, je crains de comprendre... Hein, qui vient là?

YELVA.

Page 1