‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 284 sur 809 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

TCHÉRIKOF, ALFRED.

TCHÉRIKOF. Elle est charmante! mais ça no m'étonne pas, le sang est si beau en Russie.

ALFRED. N'est-il pas vrai?

TCHÉRIKOF. 11 ne lui manque que la parole; mais, avec ces yeux-là, on peut s'en passer: moi, d'abord, si je les avais, je ne dirais plus un mol; et quand je voudrais séduire, je regarderais; ce qui voudrait dire: « Regardez-moi, aimez-moi. »

ALFRED, riant. Ce serait un fort bon moyen.

TCHERIKOF. N'cst-cc pas? jc l'ai queli|nefois employé ; mais entre nous, qui pouvons adopter une autre forme de dialogue, ce serait tout à fait inutile. Daignez donc me dire verbalement en quoi jc puis être utile à ma jeune compatriote, que je connais à peine, et dont j'ignore même les aventures.

ALFRED. Elles ne seront pas longues à vous raconter. Lors de la retraite de .Moscou, l'eeueillie par des soldats qui, quelques jours, quelques semaines après, périrent eux-mêmes ou furent forcés de l'abandonner, Yelva allait expirer de misère et de froid, loi'sque mon père, le comte de Césanne, officier supérieur, aperçut sur la neige cette pauvre enfant, qui se mourait et ne pouvait se plaindre; il l'emmena avec lui, la conduisit en France, et l'éleva sous ses yeux, près de moi; c'est vous dire que, depuis ma jeunesse, depuis que je me connais, j'adore Yelva.

TCHERIKOF. Je ine doutais bien de quelque chose comme cela.

ALFRED. Quand mon père s'aperçut qu'une telle amitié était devenue de l'amour, il était trop tard pour s'y opposer; il l'essaya cependant. Yelva fut éloignée de la maison palernelle; et, sous la surveillance de Gertrude, notre vieille gouvernante, elle fut exilée dans ce modeste asile, où il leur fut défendu de me recevoir.

TCHÉRIKOF. C'est pouT ccla que vous y venez tons les jours. Je me reconnais là. Les obstacles; il n'y a rien comme les obstacles.

ALFRED. Ma belle-mère, la meilleure des femmes, qui nous chérit tous les deux comme ses enfants, ne s'opposait point à notre mariage; mais mon père, qui avait pour moi des vues ambitieuses, me destinait un parti magnifique, une fortune immense.

TCHÉRIKOF. Et Cl imment avcz-vous fait?

ALFRED. Il y a quelques jours, j'ai di'claré à mon père que, soumis à mes devoirs, je n'i^pouserais pas Yelva sans son aveu; mais que, s'il fallait être à une autre, je quitterais plutôt la France et ma famille.

TCHÉRIKOF. Y pensez-vous?

ALFRED. Je l'aurais fait, et mon père, qui me connaît, s'est enfin rendu à mes prières. « Je ne m'y op- « |)osc plus, m'a-t-il dit froidement ; faites ce que vous « voudrez; mais je ne veux pas assister à ce mariage, « ni revoir Yelva. » Depuis ce jour, en effet, il a quitté Paris. Hier seulement, j'ai reçu une lettre de lui, où il m'envoyait sou consentement pur et simple; et j'ai

YELVA.

fait tout disposer pour (|uc notre mariage aitlii'u a ijoiirJ'hui même.

TCHÉKiKOF. Aujoiinriiiii! (A part.) J'avais bien clioisi l'iiistiini pour iiiii déclaration.

ALFRED. Mais un de mes amis, sur lequel je comptais, me manque on ce moment ; et si vous vouliez le remplacer...

TCHÊRiKOF. Moi! ètro un de vos témoins!

ALFRED

Ain du vaudeville de Partie et Revanche.

C'est Yelva qui vous en prie.

Elle croira, par un riive flattenr, Revoir en vous ses parents, sa patrie.

TCHERIKOF.

Monsieur, j'accepte, et de grand cœur.

Oui, je serai témoin de sou bonheur.

(A part.) Je venais pour mon mariage, Et je m'en vais servir au sien ; C'est toujours ça... j'ai du moins l'avantag De n'être pas venu pour rien.

{naiit ) C'est bien à vous, monsieur .Vlfrcd; c'est très-bien d'épouser une orpheline sans l'ortnne. Chez nous autre.s Russes, cela n aurait rien d'étonnant, parce que nous aimons le bizarre, l'original ; et dans k proposition que vous me faites, dans la situation où je me trouve, il y a quelque chose qui me plaît, qui me convient.

ALFRED. Vraiment!

TCHÉRiKOF. Et pourquoi? parce que c'est original; et moi, je le suis depuis les pieds jusqu'à la pointe des cheveux. Je suis donc à vos ordres; ainsi que mes gens et ma voiture qui nous attendent en bas.

ALFRED. .Non, je V()us en prie, renvoyez-les; que tout se fasse sans bruit, sans éclat, dans le plus gi'and incognito.

TCHÉRIKOF. C'est dilTcrcnt; ils vont alors retourner à l'hôtel, où je vais les consigner, ainsi que Kalouga, mon Cosaque, parce que ce petit gaillard-là, quand je le laisse seul daii^; Paris, il a les passions si vives. Je descends donc leur donner mes ordres, i.l luut.) acheter mon présentdenocespour la mariée, [.i. Alfred.) et je reviens ici vous [irendre en fiacre, en sapin ; je n'y ai jamais été, ça m'amusera, c'est original.

ALFRED

.\iR du vaudeville de la Somnambule.

Par ce moyen, nous n'irons pas bien vite.

TCHERIKOF.

Tant mieux, morbleu! pourquoi donc se presser? Lorsque ce sont les cliagrins qu'on évite. Eu tilbury j'aime à les devancer.

Mais lorsqu'à nous l'amitié se consacre. Quand le bonheur vient pour quelques instants, Auprès de nous tâchons qu'd monte en fiacre. Pour ipi'ave? lui nous restions plus longlemiis. [Alfred reconduit Tchérikof, qui sort par la porte du fond.)

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