SCENE II
FŒDORA, TCHÉRIKOF.
TCHKRicoF. Eh bien! ma belle cousine, comment vous li'oiivez-vous dans le domaine de mes anci'tr's?
rotrioiiA. A merveille, il me rappelle nos premières années et les plaisirs de notre enfance... C'est ici, mon cousin, que nous avons été élevés; et vous r,q)-
pelez-vous, lorsque avec vos frères et sœurs, nous courions tous dans ces grands appartemrnts?
TCHERIKOF. Oui, uous jouious à cache-cache et au colin-maillard.
FOEDiiRA. Et quand votre pauvre mère, [Montrant un portrait à droite.) que je crois voir encore, était si effrayée en nous apercevant cinq ou six dans la même balançoire...
TcaÉRiKOF. C'est vrai... Et vous rappelez-vous, lorsqu'à coups de boules de neige, nous jouions à la bataille de Pultawa?
Air de la Sentinelle.
Oui, sous nos doists la glace offrait soudain Un chAteau-foi't dont nous faisions le siège ; Galmcnl alors, au pied de ce Kremlin, Nous construisions trente canons de neige... Comm' Josué, je demandais au ciel Que le soled respectât notre gloire;
Car saisis d'un effroi mortel.
Nous tremblions que le tlégel
Ne vint nous ravir la victoire.
YELVA.
Je dis la virtoirn, parce que c'était toiij(jiii's moi qui bâclais les mitres; je faisais Pierre le Graiul...
FoiDonA. Et moi, riinpcralricc Catlierine.
TCiiiî:\iKOF. C'csl maiiifenant, nui ccju>ine, que vous pourriez jouer ce rùlc-là au naturel; car je vous avouerai qu'en vous revoyant, j'ai été tout étonné do ce maintien plein de noblesse et do dignité... je D'en revenais pas,
FOEDonA, Vraiment!,.
TCiiÉniKOF. C'est bien mieux qu'avant mon départ.,, et moi, cousine? qu'en dites-vous?
roEDOBA. Je trouve aussi que vous êtes changé.
TciiÉniKOF. C'est ce que tout le monde dit; et vous me trouvez?..
FŒDOnA. Moins bien qu'autrefois.
TCiiEniKOF, Bah! c'est étonnant; vous ètc'sla seule; car tous mes vasFaux me trouvent superbe, et mes v.issalcs sont du même avis.
FOEronA. Ecoutez donc, Iwan, j'ai peut-être tort de vous parler ainsi ; mais entre cousins...
TciiÉnuiOF. C'csl juste, on se doit la vérité, et je V us ai donné l'exemple; vous trouvez donc...
roEDonA. Que vous n'êtes plus vous-même ; vous n'èles plus, comme autrefois, un bon et franc Moscovile, un peu bourru, un peu brusque; j'aimais mieux Cria; car au moins c'était vous, c'était voire ciractirc. On est toujours .'i bien quand on est de son pays! Je suis Moscovite dans l'Ame, je n'ai jamais voy.ijjé, je ne connais rien, mais il me semble que ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est un seigneur russe, au milieu de ses domaines, entouré de ses vassaux dont il peut faire le boulieur. C'est un prince, c'est un souverain. Et, si j'avais été maîtresse de mon sort, je n'aurais jamais rêvé d'autre existence, ni formé d'au- Ires désirs.
TCuÉRiKOF. Il se pourrait! et cependant, aujourd'hui mcnic, vous allez épouser un ctraugor, un l'iai.eais, le jeune comte de Césanne!
roEuoriA, Mon père le veut, et, en Russie, quand les p-ns commandent, les lllles obéissent tmijours; et c'csl bien terrible, mon cousin, de quitter ainsi son pny.'-, d'aller vivre eu France parmi des vassaux qui n"i)i;t é!é élevés ni à vous connaître, ni à vous aimer. En a-t-il beaucoup?
TcuÉniKOF. M. de Césjnne?
FOED0HA. Oui; combien a-t-il do paysans?
TcuÉuiKOF. Il n'en a pas du tout. Dans ce pays là, les paysans sont leurs maîtres.
FOEDORA. 11 serait possible ! les pauvres gens. Qui donc alors peut les défendre ou les protéger?
TcnÉRUiOF. Ils se protègent eux-mêmes.
FOEDOiiA. C'est inconcevable ! Et, diles-moi, mon cousin, est-ce que ça peut aller dans w\ pays comme celui-là ?
TcnÉRiKOF. Cela va très-bien, c'est-ù-dire ça p.iurrail aller mieux; mais ça viendra, grâce aux nouveaux changements, cl quand vous serez une fois eu France, vous no voudiez plus la quitter.
FOEDORA. J'en doute.
TciiÉRniOF. Surtout si vous aimez votre mari ; car je pense ([ue vous l'aimez.
rûEDORA, Ah! mon Dieu, oui, mon père me la nrdnuué; mais on m'avait dit qi|C les Français étai 'ut si lég.'rs, si étourdis,.,
TCiiEiiiKOF.il enivrai que nous sommes... {Se rcprc' natit ) qu'ils sont fort aimables.
FOEDORA. C'est possible; et cependant, depuis que M, deCésimnc esta Wilna, il a nu air si triste.
TciiÉRiKop. Que voulez-vous! d'anciens chagrins.,. il a été trompé. En France, cela arrive à tout lu monde; moi le premier.
FOEDonA. Faire cinq cents lieues pour cela!
TciiÉRiKOF. C'est vrai ! il y a tant de gens qui, sans sortirdi! chez eux, .sont aussi avancés que moi ! mais que voulez-vous? Lorsque je suis parti, j'étais seul au monde; je n'avais que moi d'ami cl de parent; car, de tous ceux dont nous parlions tout à l'heure, il ne reste plus que nous, ma cousine... et puis, comme j'ai toujours été original, moi, j'avais une niauie, c'était de Iro'iverle bonheur, {|ui est une elmse si ilifrr;ileet si rare, qu'on ne peut pas le cherelicr trop loin.
Am nouveau de JW. ireudier.
Pour le trouver, j'arrive en Allcmnçiio, Où l'on me dit : Voyez plus loin. Hilis! Bcmpli d'espoir, je Uéliarfiuc en Espagne; On me répond : On ne le connaît p.is. En v.iin la France à l'Espagne succcd/ ; Vite on m'envoie en Angleterre .. Enliu Personne, hélas I chez soi no le posséda, Chacun le croit chez son voisin,
POEDOBA,
(.Wème air.) J'ou conviens, Il est bien tei rililc Do vifiler pour rien tant de pays...
TCHÉRIKOP.
Le bonheur est donc Impossible?
FOEDORA.
Jj n'ensuis rien... mais je me dis :
Pniscpi'en courant toute 1 1 terre 0,1 ne saurait le rencontrer... je voi
Que le bonheur est sédentaire ; Pour le trouver il faut rester chez soi.