SCENE m
Les PRÉCÉDENTS, JAKMANN.
JAKMANN. Milord, c'est la carte.
LORD FINGAR. C'est juste; moi l'amphitryon , cela me regarde. Deux cents guinées! ce n'est pas cher, pour un dincr ipii dure jusqu'au souper; et quel repas! On voit que sir Edouard s'était chargé de le commander.
EDOUARD. Ce n'est pas moi, c'est Victor, mon valet de chambre ; un sujet admirable.
LORD FINGAR. Ce n'est pas comme ce paresseux de J.ikmann, que j'essaye en vain de former et qui n'arrivera jamais.
JAKMANN. Ce n'est pas faute de faire du chemin.
LORD FiNG.\R, lui jetant une bourse. Fais drcssci la table de jeu dans la salle à côté, et dis qu'on nous fasse du punch; et puis ne t'éloigne pas, j'aurai plus tard d'autres commissions à te donner.
JAKMANN. Il a déjà peur (|ue je ne me repose. {Il sort )
EDOUARD, regardant Jahmann qui sort lentement. N'est-ce pas votre coureur'?
LORD FINGAR. Oji, Un poltron, un imbécile, qui n'a d'esprit que dans les jambes; mais elles sont longues. Il a été autrefois le premier marcheur des trois royaumes. Je lui ai donné par an jusqu'à six mille livres.
EDOUARD. Vous qui n'en avez que douïe, en donner six à votre coureur!
LORD FiNGAR. C'cst le muyeu d'avoir toujours devant sol la moitié de son revenu ; mais maintenant, mes amis, c'est bien changé, et je peux tous les jours, sans me gêner, vou5 donner des dîners comme celui-ci; car demain, à pareille heure, je serai riche à jamais, et qui [ilus est marié.
EDOUARD. Et vous uc uous cu disiez lien?
LORD FINGAR. Ce n'était pas sans motif. J'avais un excellent oncle, le duc de Cilderhal, i|ui adorait le mai iage, qui ne vantait que le mariage, et qui pourtant est mort garçon. Du reste, une foule de bonnes qualités et un million de rentes; il est mort, je ne lui en veux pas ..
EDOUARD. En vous laissant sa fortune...
LORD FINGAR. Au Contraire, en la laissant tout entière à une nièce, sa fille adoplive, la plus jolie fille d'Irlande, à la seule condition que, dans les trois mois qui suivront son décès, elle prendra un mari à son choix, n'importe leauel, pourvu que dans les trois mois elle soit mariée.
EDOUARD. Et si elle ne l'est pas'?
LORD FINGAR. G'cst à moi que revient toute la fortune; clause à peu près inutile, et qui me laisserait peu d'espoir, car vous sentez bien qu'en trois mois do temps une jolie fille qui peut apporter en dot un million de rentes... EDOUARD. Doit aisément trouver à se marier. LORD FINGAR. Il y a tant d'amateurs ! aussi ma seule ressource était de me mettre sur les rangs; il était naturel que j'eusse des vues tout comme un autre, moi, surtout, qui, en qualité de plus prochj parent, avais été nommé tuteur, et un tuteur de vingt-cinq ans peut bien faire un mari. Mais avoir à lutter contre une foule de rivaux, être obligé surtout à une constance et à une cour assidue; je ne l'aurais jamais pu, même pour un million. Aussi, jugez de ma joie, lorsque ma jolie cousine me drmanda à passer les trois mois de deuil dans la solitude la plus absolue! Vous comprenez que je ne suis pas de ces tuteurs jaloux et farouches qui contrarient leur pupille ; et pour obéir à la mienne et lui faire plaisir, je l'ai connnée dans un vieux cluUcau qui dépend de la succession, et où personne, excepté moi, n'a le droit de la vo r. Château féodal, orné de tourelles, pont-kvis, bastions, et de tous ses agréments romantiques. C'est là que, sous la garde de fidèles vassaux, et sous la surveillance d'un concierge qui m'est dévoué, ma belle cousine se livre en paix aux beaux-arts et à toutes les jouissances de la mélancolie.
LES DEUX NUITS
DUNCAN. Je VOUS avoue, colonel, que je trouve à cette aventure quelque chose de piquant et d'original.
LoiiDFiNGAR. Situation délicieuse! et le meilleur, c'est que tout cela finit la nuit prochaine, à minuit, époque où les trois mois expirent.
DUNCAN. Quoi! demain,â pareille hcure,vous serez marié? tono FiNGAR. Ou millionnaire, l'un ou l'autre, et ]irobablement tous les deux. Aussi, mes amis, je vous invite à ma noce.
BUNCAN. De grand cœur; parlons sur-le-chainp. loriD FiNGAB. Non, demain soir, pas avant. DUNCAN. Et pourquoi?
LORD FfNGAR, riwit. Pourquoi? cli! mais, à cause de ce que nous disions tout h l'heure, en sortant de table.
EDOUARD, souriunt. J'entends; c'est vous qui maintenant avez peur.
LORD FINGAR. Non pas ; mais je prends mes précautions, je me tirns sur mes gardes. Je permets l'attaque, vous devez me permetire la défense.
DUNCAN. A la bonne heure: vous devez au moins nous indiquer où est située cette forteresse impénétrable.
i.oRD FINGAR. Mii'Ui que cela; je vous y conduirai moimême demain soir, au moment du mariage.
DUNCAi,. Et le nom de votre jeui;e pupille, de cette charmante solitaire ?
LORD FINGAR. Vous le saurcz , quand elle sera ma femme.
DUNCAN. C'est aussi être par trop discret. LORD FINGAR. C'est le moyen de réussir avec les dames. Moi, d'abord, je suis toujours la discrétion même, avant.,, après, je ne dis pas. Mais, pour vous consoler et vous faire prendre patience, je puis, sans danger, vous montrer son portrait.
DUNCAN. Ah ! voyons.
EDOUARD, à part, et regardant le portrait que Fingar tire de son sein. Dieu! Malvina.
LORD FINGAR. Eh bien ! qu'en dites-vous? EDOUARD, troublé et cUercliant à se remettre. Je dis... je dis... qu'elle n'est pas mal.
DUNCAN. Vous êtes bien difficile; des traits comme ceuxlà, c'est ce que j'ai vu de plus séduisant, de plus ravissant. LORD FINGAR. Eh bien! eh bien ! capitaine, comme vous prenez feu ! Je vois que j'ai eu raison de ne pas vous montrer l'original.
DUNCAN. Ah ! Milord, vous êtes trop heureux ! LORD FINGAR. Vous croyez? Mais tenez, les tables de jeu sont prêtes; j'ai dé> perdu, avant le souper, quelques centaines de guinées, et sir Edouard mu doit une revanche.
EDOUARD. Oui, Milord, oui, je vous suis; commencez sans moi.
LORD FINGAR, VoyoïiB donc si la fortune me sera aussi favorable que l'amour ! Allons, mes amis, demain le mariage, demain la raison ; voici ma dernière nuit de folie, dépêchons-nous. {Ils sortent tous par la porte à droite du spectateur.)