‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 766 sur 809 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

hAyDÉF., regardant sortir Lorcdan, DOMENICO, au fond du tliétilre, donnant des ordres aux esclaves qui emportent la table.

WAYDEE. Qu'.'i donc le maître?., comme il est sombre...

DOMENiCO. Lui! il était tout à l'Ii.ure d'une gaieté folle. Il chantait, û versait à ses convives tous les vins île l'Esjuguc et de la Giece... et tout à coup, ce qui lui arrive souvent, il a changé... il est devenu triste!

IIAVDEE. C'est bizarre !

DOMENICO, s'nsseyant près de la table à gauche et nettoyant le chibouque de son maiire. Et c'est dommage ! un si bon niaitie!.. j'en sais ipudipie chose, moi, serviteur de sa famille ; moi, gondolier de père en fds, qui ai abandonné Venise et me suis fait matelot, pour rester avec lui... et je ne suis pas le seul qui l'aime! il n'est puissant... que pour rendre service, il n'est riche... que pour les autres, et il fait du bien à tout le moude.

HAYDEE. C'est vrai!

DOMENICO. A commencer par vous, pauvre jeune fdle, échappée presque seule auxmassacres de Chypre et tombée entre les mains de ce Malipieri...

HAYDEE. C'était là le plus terrible!

L'OMENico. Et ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'ilvûus a enlevée iiMalipieri, nonpas d'autorité, comme il le [louvait, mais en vous rachetant!., toute sa part du butin qu'il lui a abandonnée pour vous ravoir !

HAYDEE. Est-il possible?

DOMENICO. Et parce qu'il ne ] ouvait pas vous garder avec nous k bord, il vous a conduite ici, à Zar:>, dans sa famille, auprès de Rafaèla , sa pupille ! une jolie fdle, celle-là !

HAYDÉE, auec e'mofion. Oui., elle est jeune , elle est belle!., et toi, Domenico, qui sais tout, comment est-elle sa pupille? Elle est de sa famille sans doute?

DOMENICO. Non!

HAYDEE, de même. Ah!., on la lui a confiée...

DOMENICO. Du toutl c'est une orpheline de famille patricienne , la nièce de l'avogador Uonato , un dissipateur qui, il y a quelques années , s'est ruiné et s'est tué, laissant des dettes et sa nièce K.ifaela dans la misère. Lorudan,qui avait alors vingt-quatie ans, et qui connaissait à peine Donato, a adopté celte jeune fille.

HAYDÉE, de même. Ah! ill'aimait!

DOMENICO. Il y a six ans de cela. Elle en avait douze alors, et il ne l'avait jamais vue.

HAYDEE, vivement. Ah! c'estbienà lui... c'est généreux!

DOMENICO. El comme il ne pouvait l'emmener dans ses courses en mer, il l'a confiée ici à la femme du gouverneur, sa parente, qui l'a élevée.

HAYDEE, arec ftc'sifation. Mais maintenant Rafaëla a dix-huit ans, et lout ce que son bienfaiteur a fait pour elle doit lui inspirer une recoimaiseance...

DOMENICO. Elle qui est votre maîtresse... et qui est toujours avec vous, a dû vous le dire...

HAYDEE, naïvement. Je ne le lui ai jamais demandé ' mais Lorédan doit, comme tout le monde, admirer son ouvrage!

DOMENICO, haussant les épaules. Ah bien oui!., il la regarde à peine et ne s'en occupe guère...

HAYDEE. Tu crois ?..

DOMENICO, se Icvarit et descendant au bord du théâtre. Il n'a plus le temps de rêver aux amours !

HAYDEE, vivement. Ah !.. {Avec embarras.) Il n'a donc pas toujours été ainsi ?

DOMENICO, j/aiemcHf. Lui!.. Lorédan Grimani!!! c'était de tous nos jeunes patriciens celui qui faisait autrefois le plus de bruit à Venise, par ses plaisirs et ses folies; Pas une mascarade, pas une fête au Lido, dont il ne fiH le héros' j'en sais quelque chose, car c'est moi qui conduisais sa gondole. Et que d'avenlures, que de sérénades, que de coups d'épée!.. C'était le bon temps! Que son ]ialais était beau, la nuit, à la clarté de mille feux, aux accents de la musique et de la danse, aux éclats du festin, au bruit de l'or et des dés qui roulaient sur le marbre! c'est ainsi qu'il a dépensé plus des trois quarts de sa fortune, sans y regarder, sans compter, se ruin.int et riant toujoursl.. pendant que les vieux sénateurs secouaient la léte,etse disaient entre eux: Jeunesse oisive et dissipée qui finira mal ! avenir et Udents perdus pour la patrie !

HAYDEE. 0 ciel!

DOMENICO. Voilà que lout à coup, le lendemain d'une fête magnifique, où il avait invité tous ses compagnons de folies et toutes les beautés de la ville, il renonce au bal , aux courtisanes et à tous ses amis. Il dit adieu à Venise, équipe un navire, se fait soldat et va se battre contre les Turcs, mais se battre, dit-on, de manière à se faire tuer! depuis six ans d ce fait que cela. C'était chaque année nouvelles victoires, nouveau butin, nouveaux grades! estimé du sénat, adoré du peuple, il est amiral de Venise et sera doge un jour! il est glorieux, il est grand, il est riche!., mais il ne rit plus!

HAYDÉE. En vérité !

DOMENICO. Excepté les jours de bataille... il se réveille... il est heuieux, mais le danger passé, la victoire gagnée, pendant que chacun le félicite, il écoute à peine, il baisse la tête, et j'ai vu même quelipicfois, quand il se croyait seul, des humes couler, là! {Montrant sa joue.)

HAYDEE, arec intérêt. .\h ! mon Dieu!

DOMENICO. Bien plus! (.1 loij- basse.) moi qui couche près de son appartement, je l'entrnds toutes les nuits se promeuor avec agitation... et une fois, il parlait si haut... que quoiqu'il m'ait défendu de jamais le déranger... je suis entré.

HAYDEE. Eh bien?

DOMENICO. Eh bien!., c'était elTrayant. Il ne m'avait ni vu, ni entendu! il dormait, comme qui dirait tout éveillé. j Il était assis, et quoiqu'il n'eut devant lui ni table, ni cornet , il avait l'air de rouler des dés , et il disait : Six et quatre... six et quatre , puis un grand silence!., puis il cachait sa tête dans ses mains!

HAYDEE. Tu n'as (larlé de cela à personne?

DOMENICO. A personne!., qu'à vous, Hjydée.

HAYDEE. .4 moi qui lui dois lout. . etquilui suis dévouée.

DOBENico. Je le sais ! je le sais! il y a trois mois, quand

MÂYnÉn:.

on l'a rapiiorlé ici, Ji Ziira, couvert de blessures et presquii mort... il n'en serait ]ias revenu sans vos soins.

liAYDtE, iinlerrompant. C'est liicn.

DOMENico. Tant qu'il est resté sans connaissance, vous ne l'avez quitté ni jour, ni nuit...

11AVDEE, de même. C'est bien!., c'est bien !

DOMENico, lîiiicmcjif. Oui, vous avez raison, c'est bicnl aussi, depuis co lemps-lh , quoique vous ne soyez qu'une pauvre Grecque , une esclave., moi , Donienico , qui ai riionnciir d tUre matelot et citoyen de Venise, j'ai conçu pour vous une estime... laquelle m'a donné des idées... ou plutôt un pro'ct dont je vou.s parlerai. .

HAïDÉE. A moi!

BOMENlco. Pas ici!., h Venise, quand nous y serons de retour, ce qui ne tardera pas , grâce au ciel !.. car j'ai tant d'envie de revoir les lagunes et ma gondole 1 ah ! vous qui ne connaissez que l'ile de Chypre, votre patrie... si vous saviez quel bonheur d'habiter Venise.

HAYDEE. Je n'y tiens pas!

DOMENico. Laissez donc! c'est si beau!..

HAYDÉE. Mais vos inquisiteurs , vos espions!..

ooMENico. C'est égal!., c'est Veiuse ! {On entend da bruit dans le salon à fiauchc.)

iiAYDÉE. Tais-toi, voici quelqu'un qui n'est pas de nos amis.

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