‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 110 sur 170 · NOTRE-DAME ÉTOILE DE LA MER · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME ÉTOILE DE LA MER

Quatorze mois avaient déjà passé, Et de Raoul pas la moindre nouvelle !

Blanche, en songeant à son cher fiancé.

Sentait son cœur se fondre, et sa cervelle Tourner, tourner dans un cercle insensé.

A la veillée où, tout bas, de Marie Elle disait le Rosaire sept fois, Son front tombait sur sa tapisserie, La longue aiguille échappait à ses doigts ; Rose qui meurt n'est pas plus défleurie.

Or, un matin qu'un souci plus amer

Jetait plus d'ombre au printemps de son âge,

A Notre-Dame Étoile de la mer,

Elle entreprit un saint pèlerinage.

Pour déjouer les pièges de l'enfer.

Elle avait mis, au lieu de serge et bure, Toute en velours, sa mante aux plis royaux ; Ses blonds cheveux, naturelle parure.

Portaient bandeaux de fleurs et de joyaux; Un voile d'or flottait sur sa figure.

Elle marchait ainsi par les sentiers.

Elle marchait, gracieuse et sévère.

Suivie en tout de deux hallebardiers ; Et puis devant, luth en main, le trouvère Chantait des lais amoureux et guerriers.

— « Oh l disait-on, voyez ! c'est la plus sage, Et la plus belle, et la plus tendre encori »

Et tout le monde admirait son corsage.

Et sa couronne et son grand voile d'or.

Et se rangeait pour lui livrer passage.

190 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.

Longtemps, tous quatre, ils cheminèrent seuls, Par des forêts, des landes inconnues ; Parfois, les soirs, des morts sous leurs linceuls Semblaient glisser le long des avenues...

Enfin, enfin, voilà les huit tilleuls I

Car, huit tilleuls, auprès de la chapelle.

Verts en tout temps, s'élevaient hauts et droits; Et, comme alors, — chacun se le rappelle, — Chacun à part fait un signe de croix Et Toraison que tout chrétien épelle.

Le vent fouettait les grands tilleuls fleuris. Un étranger, assis sous la verdure, Humait le frais de leurs profonds abris, £t de ses reins dénouait sa ceinture.

Et détendait ses pieds lourds et meurtris.

Que si c'était un homme de bataille, Nul n'aurait pu l'affirmer sans afi*ront; Car il n'avait ni gantelet ni maille, Ni dague au poing, ni panache à son front ; Acier ni fer ne lui serrait la taille.

Mais seulement, comme d'un chapelet, A ses côtés pendaient les grains d'ivoire.

Gomme une croix à son collier tremblait Avec un buis bénit, on pouvait croire Qu'il était clerc, ermite ou récollet.

Et cependant la douloureuse amante Ne voyait rien au travers de ses pleurs ; Et pas à pas, elle avançait, charmante Sous son bandeau de joyaux et de fleurs, Sous son beau voile et sa royale mante.

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