A ALEXANDRE SOUMET
Lorsque, frais écolier, je revins d'Orléans, Jeté, nain curieux, au pays des géants, Certes, je n'avais pas assez d'yeux ni d'oreilles Dans ce vaste Paris, la ville des merveilles, Dont la plus merveilleuse était son empereur !
Un jour, — étais-je enfant I —j'appris, non sans terreur,
Qu'Alexandre Soumet, lui-même, le poëte
Dont les vers, au collège, avaient tourné ma tête,
Désertait son Toulouse, et dans notre maison,
Précisément, venait passer une saison I
Tout mon corps de quinze ans, devant cette nouvelle,
Trembla comme Psyché, quand l'amour se révèle.
Et je restai muet, et dans le saint effroi
D'un vassal averti de l'approche du Roi.
Mon front rougit ensemble et d'orgueil et de honte.
C'est que, dès mon enfance, et sans m'en rendre compte.
J'écoutais dans les airs un invisible chœur,
Et je souffrais d'un feu de poésie au cœur ;
C'est qu'une voix intime, oracle sans parole,
M'avait juré souvent que ma tête si folle,
Si rebelle à tout joug, se courberait plus tard
Devant la majesté du génie et de l'art.
Le voyageur venu, l'œil collé sur la vitre
Comme je le suivais, sans plume ni pupitre.
D'un bout à l'autre bout de son royal salon, ,
Peuplé de marbres-dieux, Pallas, Flore, Apollon,
Dieu lui-même, jetant d'une voix énergique
Ses défis glorieux à la muse tragique!...
Et j'approchai le dieu, qui me tendit la main.
Et me fit essayer trois pas dans son chemin ;
Gomme autrefois Jésus ordonnait à saint Pierre
232 OBUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
De marcher sur les flots ainsi que sur la pierre; C'est lui qui, du cerveau démêlant chaque fil, Et croyant saisir Tâme aux lignes du profil, Vint me dire un matin, avec sa voix amie :
« Vous avez dans le cœur une lyre endormie ; Ne lé saviez-vous pas? chantez! » et je chantai. Et du cœur et des yeux je ne Tai plus quitté.
Combien de fois nos pleurs, ô mon frère Alexandre, De nos foyers en deuil ont humecté la cendre 1 Bien jeunes, dans le ciel, nos mères nous ont fuis; Votre père et le mien dorment sous les grands buis, Nous livrant, sans pilote, à la tourmente amère; Ma sainte bonne!... morte aussi, cette autre mère!
Ahl songeons au bon temps I — le soir, je m'envolais Chez vous; et là, fermant et portes et volets, raccordais ma voix faible à votre grande lyre ; Dans l'alphabet divin vous m'appreniez à lire ; Et mes jours n'étaient plus qu'harmonieux élans. Et mes rêves chantaient vos vers étincelants. Et j'habitais Sion, Rome, Athène ou Palmyre, Et je vous admirais... comme je vous admire!
Et si jamais des vers me revient quelque honneur. D'avance je vous l'offre, ô mon maître et seigneur!
Mais votre Gabrielle est là qui m'en dispense;
Sa lyre filiale est votre récompense;
Et, fier d'être égalé, vos rayons éclatants.
Vous les voyez plus beaux sur son front de vingt ans!