A MADAME ANNA D
Là-bas, loin des cités arides, En des beaux lieux, du ciel bénis, Votre mère toujours invente De beaux exils pour ses étés.
Et sous sa baguette savante paissent des palais enchantés.
Et puis, pour compléter la chose.
Avec ses chants, avec ses pleurs, Anna quelques instants s'y pose, Riche du soleil et des fleurs.
Car elle a besoin, dans son âme.
Du grand air et non des grands airs.
Car Anna n'est point une femme Du monde — mais de l'univers.
Son bonheur, c'est la paille en gerbe; L'ombre sonore du bouleau :
C'est écouter pousser une herbe; Voir la lune courir dans l'eau.
Aux rochers, aux vents, au nuage.
Elle aime à'dire : me voilai Elle aime le mât qui voyage, Et je l'aime pour tout cela.
Mais, sur nos causeuses moirées.
L'hiver, quand elle vient s'asseoir.
Cette Anna nous fait des soirées Plus belles que le plus beau soir. Poésie et grâces suprêmes Nous tiennent près d'elle occupés, Et les bancs de gazon eux-mêmes Seraient jaloux des canapés.
Ah I jouissez des fleurs, de l'onde.
Des bravos, des vers, des parfums, Quand votre fille est encor blonde, Quand vos cheveux sont encor bruns; Quand mère et sœur qui vous sourient (Doux trésors que Dieu vous donna)
231 OEUVRES D*ÉMILË DBSGHAMPS.
Avec vos vieux amis vous crient :
Laissez-vous être lieureuse, Anna!
A MADAMK G***
Lorsque Dieppe, plus qu'une Altesse, Fête encor votre fille Anna, Trompons tous quatre la tristesse De ces lieux, qu'elle abandonna.
Peut-être, elle croit que loin d'elle Il n'est ni bonheur ni plaisir ; J'en suis fâché pour l'infidèle, Mais nous en avons à choisir.
D'abord, nous relisons ensemble Toutes ces lettres que voici, Tellement charmantes, qu'il semble Qu'elle-même est encore ici.
Puis, nous aimons les bois comme elle, Et nous allons courir les bois.
Et dans la voix de Philomèle Nous croyons entendre sa voix.
Puis, sur les épaisses fougères.
Nous voyons les chevreuils bondir; Ils ont bien ses grâces légères. Et je crois, au bal, l'applaudir.
Puis, nous rentrons, et vite un livre Nous présente des vers parfaits, Dont le charme pur nous enivre...
Pour elle et par elle ils sont faits I Enfin, nous montons dans sa chambre.
Vide, hélas I jusques en septembre.
Et, très-miraculeux délit I — Je couche, ce soir, dans son litl