‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 4 sur 170 · ÉPISODE. — BERTRAND INIGO · texte numérisé non relu

ÉPISODE. — BERTRAND INIGO

Quand nous partîmes tous pour aller au-devant Des Sarrasins, jetés dans nos plaines fécondes, Plus nombreux que les grains de sable au fond des ondes, Ou les feuilles des bois que tourmente le vent, Nous jurâmes ensemble, au nom du Dieu vivant, Que celui d'entre nous qui mourrait aux batailles Serait au camp du roi saintement rapporté, Afin que sur son corps un psaume fût chanté, Et qu'en terre chrétienne il eût ses funérailles.

Et comme (heureux les morts tombés en combattant !) Comme les Sarrasins, par trahisons et crimes, Furent vainqueurs, — au fort du combat nous perdîmes Don Bertrand Inigo, Tinvincible pourtant!

Sept fois de suite, au sort les fuyards, haletant. Tirèrent — saint honneur que chaque mort espère ! — A qui rirait chercher, au risque de' ses jours. — Chose étrange I sept fois, le sort tomba toujours Sur le bon vieux guerrier, son vénérable père 1...

Les trois premières fois, ce fut bien le hasard;

Les quatre autres, ce fut une fraude notoire.

Fraude inutile, hélas ! car, dans leurs rangs sans gloire.

28 OEUVRES D'ÉMILK DESCHAMPS.

Il ne fût pas resté , l'héroïque vieillard.

Il recommande à Dieu son âme, d'un regard,

Détourne son cheval, et dévorant ses larmes,

Sans que nul l'accompagne en son pieux devoir,

Furieux de douleur, riant de désespoir,

11 apostrophe ainsi tous ses compagnons d'armes :

(T Bien 1 allez retrouver vos sœurs et vos enfants; Fuyez, chrétiens, pour qui vivre infâmes, c'est vfvre ! Je vais revoir mon fils, gardez-vous de me suivre; Ce serait une gloire, et je vous le défends.

Une mort glorieuse ou des jours triomphants.

Tel est le but du brave et le prix de ses tâches. Dieu le sait, je n'ai craint qu'une fois le danger : C'est quand j'ai vu mon fils en héros s'y plonger; Mais je ne crains plus rien que vos regards de lâches.

« Au camp des Sarrasins je ne retourne pas,

A cause du serment, saint nœud qu'on ne put rompre.

Ni du sort qu'à mes yeux vous avez pu corrompre,

La vengeance et l'amour y conduisent mes pas. —

Si mon bien-aimé fils , en courant au trépas ,

Ne s'est point souvenu du vieux père qu'il laisse ,

Je veux, en retournant aux plaines de Xérès,

Lui montrer que son père, expirant de regrets.

Ne l'a point oublié, comme lui ma vieillesse.

a Et vous, lâches guerriers, — si les serments pour vous

Ne sont pas du néant, — que nul de vous ne croie.

En m'envoyant tout seul ravir ma chère proie.

Échapper au destin qui vous menace tous...

Tirez encor les dés, faussez encor les coups.

Il faudra bien savoir, escadron de la fuite ,

Qui viendra me chercher; car, par ce crucifix.

Je ne vais point là-bas pour rapporter mon fils.

Mais pour tuer longtemps, et pour mourir ensuite! »

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