‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 5 sur 170 · FUITE DE RODRIGUE · texte numérisé non relu

FUITE DE RODRIGUE

A l'heure où les oiseaux cessent leurs chants dans Talr, Où la terre, le sein voilé comme les veuves.

Semble attentive au bruit des fleuves

Qui descendent jusqu'à la mer;

Où, docile aux appels de la magicienne, Chaque étoile, à son tour, perce le firmament.

Brillante comme un diamant

Sur le front d'une Égyptienne;

Préférant Thumble habit des derniers paysans A la pourpre royale, aux aigrettes guerrières.

Qu'il enfouit dans les bruyères,

Loin de ses pâles courtisans;

Cherchant dans les marais un fétide breuvage. Dévorant l'herbe jaune et l'écorce des glands.

Et quelquefois aux loups sanglants

Disputant leur chemin sauvage;

Bien différent, sans or, sans insignes royaux, De ce superbe Goth, qui, sur un char d'ivoire,

Se présenta pour la victoire ,

Tout étincelant de joyaux ;

Sa barbe et ses cheveux collés d'un sang bleuâtre Moitié du sien, moitié de celui du vainqueur;

On christ d'ébène sur son cœur,

Qu'il baise comme un idolâtre;

La tête sans armet, le visage noirci De poussière, aux reflets d'une orageuse lune,

Triste image de sa fortune ,

Qui s'est réduite en poudre aussi ;

Monté sur Orélio , son beau cheval de guerre , Si las quMl pousse à peine un sourd gémissement, Et qu'il s'en vient, à tout moment.

Donner du poitrail contre terre ;

Ainsi Rodrigue, seul, comme en proie aux démons. Loin des champs de Xérès, grande et morne campagne, Cette Gelboë de l'Espagne , Fuit par les bois et par les monts.

Il courbe à chaque pas sa gigantesque taille. Il n'a devant les yeux que spectres et vautours ,

Et dans son oreille est toujours

Le bruit lointain de la bataille.

Tout l'accuse et l'effraie et le remplit d'horreur. 11 ne sait où porter ses regards. — S'il regarde

Le ciel, c'est le ciel qui lui garde

Le châtiment de sa fureur.

S'il regarde la terre, -ah 1 la terre qu'il foule. Cette terre des Goths, dont il était le roi,

Elle ne connaît plus sa loi ,

Les Maures y régnent en foule.

S'il entre dans son cœur et veut s'y reposer.

Oh I c'est là qu'il retrouve un combat plus terrible

Cent fois que la mêlée horrible ,

Où son sceptre vint se briser.

Quelques fuyards blessés, perdus dans les ténèbres, Se traînent, maudissant Rodrigue à son côté,

Et glacent son esprit hanté

Par mille visions funèbres.

Donc, la terre et le ciel, les vivants et les morts, Tout lui semble taché d'un sang indélébile;

Tout, dans sa pensée immobile,

Prend la forme de ses remords.

LK POEMK DK RODRIGUE. M

Et Florinde ! Florinde !... il croit la voir encore Debout, échevelée, et sur tous les chemins, Qui pleure, et de ses faibles mains Tantôt le repousse ou l'implore ,

Ou conjure lés saints... mais que rien ne sauva Des brutales amours d'un prince, aux fureurs viles,

Ni d\\ mépris de trois cents villes.

Ni du surnom de la Cava !

11 croit l'entendre encor sur sa tête adultère Appeler par trois fois les vengeances de Dieu , Sinistre et formidable adieu , Dont la voix ne peut plus se taire I

Voilà donc quelle nuit d'inconcevables maux Passait le roi Rodrigue, en s'enfuyant, farouche; Et, parmi les soupirs, sa bouche Laisse pourtant tomber ces, mots :

« C'était alors, Rodrigue, auteur de tant de larmes. Que tu devais t'enfuir ! — Roi lâche et corrompu ; Insensé, toi qui n'avais pu Contre l'amour trouver des armes,

« Comment espérais-tu résister au malheur ?

Si tu n'avais montré cette indigne faiblesse, Action d'un roi sans noblesse.

D'un guerrier, d'un Goth sans valeur,

« L'Espagne encor vivrait, libre, puissante, altière, Et sa brave jeunesse, héroïque moisson,

Dans ses champs, avant la saison,

Ne dormirait pas tout entière.*

« Ma honte n'aurait pas mes vassaux pour témoins, Mes palais n'auraient point un Sarrasin pour maître,

Et la fortune aurait peut-être

Une dérision de moins I

« Mais toi, souillant encor ta vieillesse flétrie. Toi, comte Julien, père aveugle, pourquoi

Quand la faute n'est que du roi , En punir ainsi la patrie !

« Tu devais me frapper à grands coups de poignards ; C'eût été bien agir, et la chance était bonne...

Mais non, aucun pouvoir ne donne

Le cœur des lions aux renards.

« Quelle noble pensée en un cœur vil peut naître ?

Avec tes Sarrasins va conquérir Tenfer...

Ah I si dans le combat ce fer Eût pu du moins te reconnaître !... »

Rodrigue allait poursuivre encor, les yeux ardents ; Mais la rage étouffa sa voix et ses pensées,

Et de ses paroles pressées

Brisa le reste entre ses dents.

Son cheval tomba mort... parmi tant de désastres. Sur ce dernier ami le roi pleura, penché, Et près du cadavre couché.

Tandis que s'enfuyaient les astres ,

Il dît : « Espagne, adieu, misérable séjour,

Terre infâme ! adieu donc, esclave autrefois reine ! »

Puis, embrassant l'humide arène,

Muet, il attendit le jour.

VIÏI

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