RENCONTRE QUE FIT RODRIGUE
Cependant les jours se succèdent; Le roi, que les remords obsèdent, Spectre, avec les regards d'un fou.
Et, pour distraire sa pensée, Entrant ses ongles dans son cou ,
Par le soleil, la nuit glacée, Marche, marche sans savoir où.
Seul, cherchant l'oubli de son être, Comme un loup, un soir, il pénètre, Hurlant, près des lacs en repos, Parmi les montagnes sans bornes, Où , devant lui , couvert de peaux , S'offre un berger qui, les yeux mornes.
Comptait lentement ses troupeaux.
« — Bon homme, lui dit-il, écoute :
Ne peux-tu m'indiquer ma route, Et m'enseigner de ce côté Quelque village, quelques chaumes.
Où l'on voulût, par charité.
Avant les heures des fantômes, Me donner l'hospitalité?
« Car je suis brisé de fatigue. »
Le berger répond à Rodrigue :
« — Vous chercheriez pendant huit jours,
L'ami, sans rien voir davantage :
Dans ces déserts , pays des ours ,
On ne trouve qu'un ermitage
Où prie un ermite toujours. »
Le roi fut content; l'espérance Éclaircit un peu sa souflrance; Tel" dans l'ombre un rayon paraît.
Il pensa que, danfe ce refuge, Sa pénitence enfin pourrait Obtenir du souverain juge Quelque moins formidable arrêt;
Et qu'après mainte et mainte antienne Il ferait une mort chrétienne, A quoi certe il allait songer. — Mais, sa faiblesse étant extrême, Il demanda vite au berger
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S'il pouvait, dans cet endroit mémo Trouver quelque chose à manger.
Le berger tira tout de suite Du pain et de la chèvre cuite Et deux limons de Portugal De sa besace dégonflée.
Le souper était bien frugal , Le pain noir, la viande brûlée...
Pour le roi ce fut un régal.
Toutefois, sa faim assouvie, Des brillants tableaux de sa vie Il recomposa les couleurs.
Vers ces festins où, sur la moire. Riaient les dames et les fleurs, 11 retourna par la mémoire.
Et se prit à verser des pleurs...
Puis : « Où donc, dit-il, est Termite? »
Et des monts que le ciel limite
11 prend la longue route encor,
En laissant à son hôte agreste
Une chaîne et sa bague d'or.
Seule fortune qui lui reste,
Hélas ! de son royal trésor !
« C'est pour racheter nos fautes Que vous êtes descendu Parmi nous, indignes hôtes , Jésus, sauveur attendu !
Divin Jésus, que je nomme Dans mon saint effroi, si l'homme
N'eût pas péché sans remord ,
Votre nature suprême
Ne se fût point elle-même
Faite homme, en butte à la mort. —
« C'est Rodrigue, cet infâme Fuyard de tous rejeté !
Roi qui voudrait, dans son âme, Ne l'avoir jamais été ! — Seigneur, c'est un adultère Qui baise humblement la terre D'où les morts se lèveront...
Qui , devant croix et madone, Marcherait sur sa couronne , S'il l'avait encore au front !
« Le sang de mon peuple crie,
Versé par le Sarrasin;
L'Espagne entière vous prie
Contre un monarque assassin.
mon Dieu î comme un peu d'herbe,
.le foulais d'un pied superbe
Les villes et les hameaux;
Et, dans mon règne prospère.
Je vous oubliai, mon père.
Vous que j'invoque en mes maux !
« J'ai ri des avis célestes.
J'ai méprisé vos décrets; Les conseils les plus funestes Sont ceux que je préférais.
Cent favoris, vaine tourbe, Au front joyeux, au cœur fourbe, M'adoraient pour un coup d'œil ; Et j'enfermais vos ministres.
Comme des oiseaux sinistres, Dans leurs églises en deuil.
<c Possédé du mauvais ange, Mon cœur, vous ayant quitté,
N'est qu'un abîme de fange, De vice et d'iniquité.
Pourtant, seigneur, je dt^splore Mon crime, et de vous j'implore Miséricorde et pardon ; Mais une voix implacable.
Qui me poursuit et m'accable Comme les coups d'un bourdon ,
« €rie en mon âme troublée :
Qu'il est trop tard aujourd'hui, — Que la mesure est comblée , Que Dieu m'écarte de lui , Et que la mort demandée Ne peut pas être accordée Comme une rémission Au chrétien de qui la vie D'un bout à l'autre dévie De la route de Sion.
«Puis, quelquefois je me flatte.
Je dis : Ce n'est pas en vain Doux Jésus, que sous Pilate Coula votre sang divin.
Tous les jours, la sainte messe Rajeunit votre promesse.
Vous êtes mon créateur; Vous n'aurez pas le courage D'anéantir votre ouvrage , mon Dieu, Dieu rédempteur!
« Je suis le bouc émissaire.
Mais vous êtes le sauveur ;
Que mon repentir sincère .
Intercède en ma faveur !
La pénitence et ses larmes
Pour vous, Seigneur, ont des charmes;
Je suis assez châtié.
Grâce !... et si la mort propice
M'ouvre quelque précipice,
De mon âme ayez pitié I »
Telle est la prière sainte Que le plus pauvre des rois Adressait, rempli de crainte.
Au Dieu mort sur une croix.
Tandis que sa marche lourde, Avec le bâton, la gourde, Se traînait péniblement Vers les hauts rochers qu'habite Le bon père cénobite , Tout auprès du firmament.