LÀ FIANCÉE DE CORINTHE
Et, comme elle aperçoit l'étranger qui se penche Hors du lit, elle étend et lève sa main blanche :
— « Suîs-je dans la maison étrangère à ce point, Au fond de ma cellule, aux ennuis réservée, Que d'un hôte nouveau j'ignore l'arrivée ?
La honte me surprend ici... ne bouge point.
Que ton calme sommeil sans crainte continue; Moi, je sors promptement, comme je suis venue. »
— «Demeure, belle fille I et, d'un pied triomphant. Le jeune homme a poussé la couche qu'il déserte : « Vois, Bacchus nous sourit, Cérès nous est offerte, Toi, tu conduis l'Amour avec toi, chère enfant... Es-tu pâle de peur?... Viens voir, de nos délices, Viens éprouver combien tous ces Dieux sont complices ! »
— « Jeune homme, reste loin.— Eh! qu'oses-tu m'offrir? Va, je n'appartiens plus à l'amour, à la joie ;
Le dernier pas est fait dans la pénible voie. Par le vœu d'une mère, hélas ! qui, pour guérir. Crut devoir, à son Dieu me donnant en pâture. Enchaîner la jeunesse et tromper la nature!
a Le culte de nos Dieux n'est plus ce que tu crois ; Leur troupe a fui, brillante, et, dans ces murs funèbres, On n'adore qu'un être entouré de ténèbres, Et qu'un dieu misérable expirant sur la croix. On épargne et taureaux et brebis, mais l'on mène A l'autel, tous les jours, quelque victime humaine. »
11 pèse de ces mots le sens mystérieux.
Puis interroge encore et rêve : — « Est -il possible?
Eh quoi ! dans cette chambre, à cette heure paisible,
Ma douce fiancée est là, devant mes yeux?...
Vierge, c'est toi î c'est moi I... le serment de nos pères
Nous rend l'hymen facile et les destins prospères. »
— « bon ange, jamais tu ne m'approcheras!
A ma seconde sœur, enfant simple et crédule,
110 OEUVRES D*£MILE DESGHAMPS.
On te marie, et moi, dans ma froide cellule.
Je vais languir... Ami, pense à moi dans ses bras. Moi qui pense à toi seul, moi qui t'aime et qui pleure, Et que la terre, hélas! cachera tout à Theurel »
— « Par ce flambeau, propice aux chastes entretiens, Pour le bonheur, pour moi, non, tu n'es point perdue I Dans ma maison d'Athène, ô Déesse attendue.
Viens enchanter mes jours en y mêlant les tiens I Viens ici, chère enfant, p^r les Dieux amenée. Célébrer sans témoins le festin d'hyménée! »
Us échangent déjà les gages de leur foi :
Elle offre à son époux la chaîne d'or fidèle;
D'une coupe d'argent, rare et parfait modèle ,
Lui, veut la doter : — « Non, elle n'est pas pour moi.
Dit-elle, seulement en signe de mémoire.
Donne de tes cheveux, donne une boucle noire ! »
Et l'heure des Esprits vint à sonner. Alors
Elle fut plus à l'aise. Avidement dans l'ombre.
Avec sa lèvre pâle elle but un vin sombre.
De la couleur du sang... qui traversa son corps.
Mais vite elle écarta de sa vue inquiète
Le pain de pur froment, sans en prendre une miette.
Des lèvres du jeune homme elle approche à son tour La coupe qu'il épuise avidement comme elle ; Mais au repas du soir bientôt l'amour se mêle, Car le cœur du jeune homme était souffrant d'amour, Et, comme elle résiste, indocile et farouche, Lui, pleurant et priant, retombe sur sa couche.
Elle y vient près de lui : — « Mon Dieu I que j*ai regret. Dit-elle, d'attrister ainsi tes fiançailles!
Mais, hélas! touche un peu mes membres... tu tressailles ! Tu connais maintenant mon funeste secret :
Blanche comme la neige, et comme elle glacée. Beau jeune homme, voilà quelle est ta fiancée! »
LA FIANCÉE DE CORINTHE. i\\
II Fenlève et la serre entre ses bras nerveux Avec toute l'ardeur de la mâle jeunesse;
— « Il faut sous mes baisers que ta chaleur renaisse, Fusses-tu de Tenfer envoyée à mes feux l
Brûlez, torrents d'amour I douce et cuisante extase!... Tiens l tiens ! ne sens-tu pas tout mon corps qui t'embrase?
De douleurs en plaisirs, de plaisirs en douleurs. L'un par l'autre, tous deux, semblent mourir et vivre; Du nectar des baisers, muette, elle s'enivre; Son désespoir sourit et sa joie a des pleurs! Mais parmi ces transports, cette ivresse chagrine, On ne sent point de cœur battre dans sa poitrine!
La mère, cependant, qu'attire un bruit confus.
Retourne sur ses pas; elle écoute avec crainte.
Elle écoute longtemps un murmure de plainte.
Des rires eflFrénés et de vagues refus,
Et ces mots inconnus et ces accents étranges.
Ces cris que l'homme emprunte aux voluptés des anges.
Immobile, à travers la porte au bois épais^
Elle distingue enfin mille expressions folles.
Et les plus grands serments du monde, et des paroles
D'amour, de flatterie çt de tristesse. — « Paix!
Le coq s'éveille, adieu! mais, demain au soir, tâche...
Reviens! » — Et les baisers succèdent sans relâche.
La mère, en ce moment, sans craindre aucun danger. Ouvre avec violence et referme la porte :
— et Est-il dans la maison des femmes de la sorte. Oui se rendent si vite aux vœux d'un étranger?» Elle parlait ainsi ; la rage en ses yeux brille;
Elle approche, elle voit., grand Dieu l sa propre tille!
Le jeune homme d'abord, de frayeur agité, Sous les voiles épars qu'il rassemble et tourmente. Et sous l'ample tapis veut cacher son amante; Mais elle^ hors du lit, fantôn^e révolté.
Avec force s'échappe, et, se dévoilant toute, S?allonge, et lentement grandit jusqu'à la voûte!
— « ma mère! ma mère! où pénètrent vos pas?
Pourquoi venir troubler ma belle nuit de noces? Enfant, j'ai du malheur goûté les fruits précoces ; Ma tendre mère l — Eh ! quoi ! ne vous suffit-il pas De m'avoir, sous les plis de ce pâle suaire.
Étendue avant l'heure en mon lit mortuaire?
« Mais un arrêt fatal, de ma sombre prison.
Me tire, spectre ardent jeté parmi les êtres ; Vos prières, les chants murmurés par vos prêtres, N'ont tous aucun pouvoir hors de cette maison ; Malgré le sel et l'eau, le cœur ne peut se taire; Ahl l'amour ne s'est point refroidi, sous la terre I
a Ce jeune homme est à moi. Libre, on me le promit, Quand l'autel de Vénus brûlait près du Permesse ; Ma mère, deviez-vous trahir votre promesse Pour je ne sais quel vœu dont la raison frémit! Aucun dieu n'a reçu les serments d'une mère Qui i^efusait l'bymen à sa fille... chimère !
a Fanatisme inseuBé!... je m'enfuis des tombeaux Pour goûter les plaisirs qu'on m'a soustraits, et comme Pour éteindre ma soif dans le sang d'un jeune homme. Si ce n'est lui, malheur! d'autres sont grands et beaux : Et partout la jeunesse épuisée et livide Succomberait en foule à mon délire avide.
« Jeune Grec, tu ne peux vivre longtemps encor. Tu vas languir ici ; je t'ai donné ma chaîne ; Et j'emporte avec moi dans ma prison de chêne Ta boucle de cheveux, tardif et vain trésor.
L^urs pareils, dès demain, vont blanchir sur ta tête, Et ne rebruniront que là-bas, pour la fête!...
a II pâlit.. • Entendez au moins mon dernier vœu. Ma mère... Ouvrez le seuil de ma demeure étroite;