‹ Œuvres Completes De Emile DeschampsChapitre 3 sur 167 · PRÉFACE DE MACBETH · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE MACBETH

poétiques et littéraires. C'est ce qu'on vient de tenter à Berlin, avec autant de splendeur que de succès, pour les traductions de quelques tragédies de Sophocle et d'Euripide, qui, par parenthèse, malgré la glorieuse filiation que nous réclamons avec un juste orgueil, seraient encore moins jouables, dans leurs conditions intégrales, sur notre scène et devant notre parterre de tous les soirs, que les tragédies même de Shakspeare. Aussi nos grands maîtres, en prenant au théâtre grec ses plus belles fables, les ont-ils accommodées à notre système dramatique avec un goût égal à leur génie. C'est bien ce que Ducis a voulu faire ; mais on ne pouvait essayer la même opération sur Shakspeare sans 1p. mutiler cruellement et finir par le tuer. En effet, pour approprier à notre scène les chefs d'œuvre de l'anti* quité, que fallait-il faire? supprimer les chœurs, atténuer la couleur épique du style et les proportions des personnages, et, surtout, fortifier Taction en compliquant les incidents et en multipliant les péripéties. On partait enfin du simple pour arriver au composé. Avec Shakspeare, c'est tout autre chose; ses tragédies contiennent trop d'événements et de personnages pour notre théâtre; et ses magnifiques expositions et dénoûments en action, la richesse des épisodes, toute cette organisation si puissante mais si compliquée, ne peuvent ni entrer dans nos moules sans les faire éclater, ni être supprim'ées sans que la vie même des œuvres n'en soit attaquée dans son principe. Voilà comment Ducis, malgré les ressources de son talent et la puissance de sa nature, n'est parvenu à faire que des tragédies françaises informes, tout en ne donnant aucun spécimen caractérisé des tragédies anglaises. N'importe ; la date de 1769 lui reste : il y a dans cette seule date toute une gloire. C'est le premier anneau d'une chaîne qui pourra se dérouler plus tard..

Affranchi des entraves du théâtre, j'ai pu, dans la traduction de Macbeth et de Roméo, que je fais imprimer aujourd'hui, donner une reproduction aussi exacte de Shakspeare que je l'ai voulu. L'ai-je voulu en toutes choses et en toutes occasions? Non, sans doute. Il y a

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dans Shakspeare , il faut bien le reconnaître (car ce n'est pas un culte aveugle que l'on doit au génie), il y a des scènes parasites, des espèces d'intermèdes superflus, quelques tirades exubérantes ou déplacées, enfin des expressions triviales, affectées ou indécentes qu'il m'a semblé nécessaire de supprimer, même pour la lecture. J'ai fait plus, j'ai quelquefois modifié la coupe, fort arbitraire d'ailleurs, des actes, et transposé quelques effets de scènes pour leur donner plus de relief ; enfin, j'ai fondu plusieurs personnages tout secondaires en un seul, et retranché quelques changements de lieu quand ils m'ont paru inutiles; et je n'ai fait en cela que suivre l'exemple des nombreux éditeurs et commentateurs anglais, et de Shakspeare lui-même dans maintes circonstances, en m'efforçant d'approprier ces modifications aux progrès du goût et de l'art, comme il ne manquerait pas de le faire s'il pouvait renaître. Il y a deux sortes de traductions d'un poète comme Shakspeare : la traduction littérale, qui doit le montrer tout à fait comme il est, — j'apprécie tout le mérite et tout l'intérêt d'une pareille œuvre, — et la traduction libre, mais aussi fidèle que l'autre, quoique par un procédé différent, et qui consiste à produire dans notre époque et dans notre langue les mêmes effets que Shakspeare produisait dans les siennes. C'est ce genre de traduction que j'ai tenté. Au surplus, à part les modifications toutes matérielles que je viens d'indiquer, et à l'exception de deux scènes, l'une au premier acte de Roméo, l'autre au quatrième acte de Macbeth, où je me suis permis des changements fondamentaux, dont je déduirai les raisons dans les notes, et qui, à tout prendre, sont moins considérables que le dénoûment de Roméo et Juliette substitué par Garrick, j'ai conservé autant qu'il a été en moi le port, l'allure et la physionomie de l'Eschyle anglais. Aucun des organes vitaux de ses œuvres n'a été altéré ni gêné. On peut émonder légèrement cm chêne, lui enlever quelques petites branches mal venues, quelques feuilles jaunies, le débarrasser de quelques mauvaises végétations étrangères, Vécheniller enfin. . . sans offenser sa majestueuse beauté.

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J'ai respecté religieusement le système de division des scènes adopté par Shakspeare. Chez lui, tout ce qui s'accomplit dans un même lieu, quel que soit d'ailleurs le nombre des personnages qui s'y succèdent, ne .forme en général qu'une seule scène ; tandis que dans notre théâtre l'intervention du moindre personnage, pour l'incident le plus insignifiant, suffit pour motiver une scène nouvelle. C'était un des résultats nécessaires de la stricte unité de lieu ; mais il y a plus de grandeur dans la distribution intérieure du drame de Shakspeare, et je n'y ai pas touché. Ce que j'ai surtout désiré, tenté, c'est de reproduire sa poésie et son langage, le ton plus encore que le sens : car le sens d'un poëte est quelquefois douteux; le poëte aurait pu quelquefois avoir [une autre pensée que celle qui lui est venue ; mais comment aurait-il rendu et exprimé cette pensée?... Voilà ce qui constitue l'individualité du talent. La fidélité continuelle au ton est donc la plus belle exactitude, la plus exquise ressemblance; et, comme Shakspeare emploie tous les tons, selon les situations ou les personnages, et qu'il a toujours soin, en grand artiste qu'il est, d'arriver de l'un à l'autre par de savantes modulations poétiques, pour éviter les dissonances choquantes, il faut une grande souplesse dans l'instrument du traducteur. Le mien aura-t-il pu suffire à une partie de ces exigences?

On sait que dans le cours de chaque tragédie, Shakspeare s'est servi alternativement de la prose, des vers blancs et des vers rimes. Plusieurs lui en ont fait un mérite, en ce qu'il a en général proportionné ces trois modes de langage à la condition, aux mœurs des personnages, ou au degré d'importance des situations. — Mais je crois qu'il y a eu de sa part précipitation plutôt que préméditation. Le vers dans toutes les langues suffit à tous les besoins de la pensée; il convient à Vadius comme à Joad, à madame Femelle comme à Clytemnestre. J'ai donc employé constamment le vers alexandrin.

Vingt portraits peuvent ressembler beaucoup à l'original et ne pas se ressembler entre eux. Il en sera ainsi, j'espère, de mes traductions et de celles qui exis-

tent des mêmes ouvrages, en totalité ou en partie. Cependant on trouve quelques vers tout faits dans le mot à mot des traductions en prose; j'ai dû m'en emparer comme tout traducteur, car c'est Shakspeare même. Enfin, dans une traduction en vers il y a toujours quelques vides à remplir; j'ai tâché de les remplir par des pensées et des expressions shàkspeariennes.

La traduction d'une œuvre littéraire n'est pas comme la copie d'un tableau, qui ne demande, et c'est déjà beaucoup, qu'un grand talent d'exécution. Traduire, c'est non-seulement écrire, mais c'est penser dans une autre langue ; aussi les grands traducteurs, dans toutes les littératures, sont-ils classés au rang des grands auteurs. L'art d'écrire, qu'il s'applique à la traduction ou à la haute critique comme aux œuvres d'imagination, à la politique comme à la philosophie, aux sciences naturelles comme à l'hisloire ou à la poésie; l'art d'écrire, s'il est porté à une puissance supérieure, a droit par lui-même à tous les honneurs. « Le style c'est l'homme. » Ce beau mot de Buffon trouve mille applications diverses et toujours justes.

Les traductions sont une des plus belles gloires de notre littérature contemporaine. Que je puisse, par les miennes, arriver à quelque estime dans l'esprit des véritables hommes de lettres, et je me croirai trop payé de mes travaux et de mon zèle religieux pour Shakspeare, qui me les a fait entreprendre. Trop heureux si, en dégageant les deux chefs-d'œuvre de ce grand poëte de quelques longueurs et de quelques traces de mauvais goût, dont son siècle est plus coupable que lui, j'ai pu faire passer dans mes vers une étincelle de son génie !

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