SCÈNE II
(En, Angleterre.)
Une salle dans un grand château. — De grandes fenêtres en arcades, au fond, ouyertes sur la campagne.
MALCOLM KT MACDUFF, entrant ensemble.
MALCOLM
Cherchons quelque retraite obscure, où par les pleurs, Sur ce bord étranger nous calmions nos douleurs.
MACDUFF
Non; suivis des Anglais, prince, tirons l'épée; Marchons, en braves gens, sur l'Ecosse usurpée ; Que ses monts glorieux tressaillent sous nos pieds. Plantons-y vos drapeaux, et, bientôt expiés.
Devant un peuple, en deuil, d'orphelins et de veuves, Les triomphes du crime auront leur temps d'épreuves.
MALCOLM
Ce que vous m'avez dit peut être vrai. Pourtant, Ce Macbeth, qui n'est plus qu'un monstre révoltant. Dont le nom seul flétrit la bouche qui le nomme. On le crut vertueux, on en fit un grand homme. Vous l'aimiez tendrement, vous; et même, aujourd'hui.
Vous n'avez nu sujet de vous plaindre de lui. Quoique bien jeune encor, le tyran me redoute, Et ma tête serait de quelque prix, sans doute. Et l'on pourrait jeter, par un soin complaisant. Une faible victime à ce Dieu malfaisant...
C'est qu'on m'a tant trahi l
MACDUFF
Je ne suis pas un traître 1
MALCOLH.
Mais Macbeth en est un ; et, sous le poids d'un maître Un cœur noble et loyal quelquefois peut fléchir! Pardon, si de ma peur je ne puis m' affranchir; Elle ne change point ce qu'en efiet vous êtes. Les anges ont toujours les rayons de leurs têtes. Quoique le plus brillant soit tombé loin de Dieu.
MACDUFF, stupéfait.
J'ai perdu tout espoir I
MALCOLH.
Peut-être au même lieu Où j'ai trouvé le doute. Ah I vos fils, votre femme, Tous ces gages d'amour, tous ces trésors de l'âme. Comment, pour un voyage incertain, hasardeux. Les avez^vous quittés sans prendre congé d'eux? Parlez; dans mes soupçons ne voyez, je vous prie...
MACDUFF, offengé.
Péris, ahl péris donc, malheureuse patrie; Sur ton trône de fer, tyrannie, assieds-toi ; Et vous, servez Macbeth, car il est votre roi. Adieu, seigneur, adieu, je ne voudrais pas être Le lâche qu'en Macduflf vous croyez reconnaître. Pour tout le sol que tient le tyran sur ces bords, Y dût-on ajouter l'Inde et tous ses trésors l
Il va pour sortir.
MALGOLM, le retenant.
Ne vous offensez pas de mes craintes, vous dis-je; D'embûches entouré, faut-il que je néglige Toutes les sûretés...
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MÀGDUFF, le cœur navré.
Non, non, vous faites bien ; Et Macduff ne demande et ne promet plus rien. — Donnez-vous, cœur et sang, à la cause des princes, Usez votre héritage à grossir leurs provinces. Blanchissez sous le casque, et courbé par le temps, Veillez et combattez pour des rois de vingt ans ; Gardez, sans rien prétendre, et sans plainte importune, La même âme à leur bonne ou mauvaise fortune ; Conduit, par je ne sais quel prestige fatal.
Quittez pour eux épouse, enfants, château natal, La nuit, sans dire adieu, de peur qu*on ne vous crie: « Vous êtes insensé I » Fuyez votre patrie.
Comme un soldat son poste ; allez, de cours en cours. Toujours vos rois au cœur, leur chercher des secours. Bien longtemps mendiés, arrachés par contrainte. Puis, à leurs pieds, ainsi qu'au pied de la croix sainte, Déposez pleurs, injure et fatigue et péril... Vous les trouvez ingrats jusque dans leur exil ; Heureux, si pour couvrir, par une vile étude. Leur royale indolence et leur ingratitude, - Ils ne flétrissent pas, sans pitié ni raison, Votre fidélité du nom de trahison I
MAL COL M, suppliant.
Macduff! Macduff I
MAGDUFF, avec un noble courroux.
11 faut que mon cœur se soulage Et je reprends enfin la majesté de l'âge, La vérité, des rois approche rarement. Mais vous l'entendrez, grâce à votre abaissement. — Un prince, qui profane ainsi les vieux services, Sans aucune vertu doit avoir tous les vices ; Il sera juge inique, et plus lâche soldat.
Fourbe, impie, oppresseur, tout... car il est ingrat. Éloignez de son front, grand Dieu, ce diadème. Que j'allais de mon sang lui racheter moi-même, Car, sous son jong honteux si l'Ecosse tombait,
L'Ecosse de Malcolm regretterait Macbeth I
Avec un attendrissement douloareux.
Ton père fut un roi victorieux et sage ; La reine dont je vois les traits sur ton visage, Plus souvent à genoux qu'assise dans sa cour, Se plaisait en Dieu seul et vivait chaque jour Comme s'il eût été le dernier de sa vie I...
Saints exemples perdus î Gloire à jamais ravie I... Eux qui te caressaient d'un regard triomphant, Qui se glorifiaient déjà dans leur enfant...
En voyant ce qu'il est, de quels sanglots étranges Doivent-ils attrister, là-haut, le cœur des anges I De leurs ailes sans doute ils ont voilé leurs yeux... Caria honte d'un fils rejaillit jusqu'aux cieux. Pardon, mânes sacrés, si mes plaintes profanes Ont troublé votre paix I pardon, augustes mânes, Si votre vieux soldat, si Macduff, une fois, Est sorti du respect pour le sang de ses rois; Mais on navre mon cœur, on suspecte mes armes, On refuse mon sang, on ne voit point mes larmes, Et, guerrier sans reproche, outragé sans remord Je n'ai plus qu'à mourir d'une inutile mort I
MàLCOLM, à genoux.
Non, j'abjure à tes pieds mes frayeurs sacrilèges.
Ah I si tu savais tout, et dans combien de pièges
Le tyran a tenté de surprendre déjà
Ton Malcolm orphelin, que Dieu seul protégea I
Hélas I jusques à toi, je n'ai vu que des traîtres,
Des tigres, aflfamés de la chair de leurs maîtres.
Mon frère, Donalbain, sous leurs dents est tombé,
Et, par miracle, moi, je m'y suis dérobé ;
Mais, toujours poursuivi par quelque noir fantôme.
Je cherchais un refuge et non pas un royaume...
Tu vins... Ton souvenir se mêlait à celui
Du château d'Inverness, d'où je m'étais enfui.
Au souvenir sanglant de cette nuit terrible.
Où mon père... N'importe I et mon doute est horrible I
Le nom seul de Macdufi* me commandait la foi.
Ahl Macdufi*, par mon père, encor vivant dans toi,
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Dont je veux suivre, un jour, la glorieuse trace, Par tes fils, qu'en pleurant tu quittas pour moi, grâce l Grâce !... Que Dieu nous juge I... Ah I par la sainte croix, Macduff, je ne suis pas le méchant que tu crois ; Ni les impurs désirs, ni le mensonge infâme, Nuls péchés n'ont terni la blancheur de mon âme. Hélas I mon premier crime est ce même soupçon Dont j'implore la grâce!... Ohl dis, quelle rançon Exiges-tu pour rendre à ton roi ton estime?
Tu pleures... du pardon c'est le langage intime. Oui, tu m'as pardonné I — L'Angleterre, dis-tu, S'arme pour secourir mon destin abattu?... Où sont tous ces guerriers, que je meure à leur tête, Ou que de mes États j'achève la conquête !
Tu seras mon seul guide, au conseil, dans les camps, £t si Dieu me rappelle au trône des Duncans, Gouvernant, par toi seul, les factions contraires, Tes vœux seront mes lois, tes fils seront mes frères, Et sur mon trône assis près de moi, tu verras S'il faut compter Malcolm au rang des rois ingrats I Pars! je te suis I
MACDUFF, en larmes.
De tant d'émotions rapides, Laissez-moi respirer — et, sous mes mains avides, M'assurer de ce cœur que je méconnaissais...
On entend an cor.
Qu'entends-je ? N'est-ce pas le cor d*un Écossais? Silence... oui... quel avis funeste ou salutaire Nous vient-on apporter au fond de l'Angleterre?
Lénoz parait dans Téloignement.
MALGOLM.
Macduff, un homme vient qui ne m'est pas connu.. Ah I c'est Lénox.
MACDUFF, aUant à lui.
Lénox, soyez le bienvenu I
84 GEUVRRS D'EMILE DESCHAMPS.