‹ Œuvres Completes De Emile DeschampsChapitre 46 sur 167 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

( Une place de Vérone.)

ARRIVENT MERCUTIO et BENVOLIO.

Qaatre domestiques les suivent et restent à l'écart.

BENVOLIO.

De grâce, Mercutio, rentrons dans nos demeures; Vois, le jour est brûlant. J'entends sonner trois heures. Déjà les Capulets sont hors de leur maison.

Le sang est enflammé dans Tardente saison ; Nous n'éviterions pas quelque dispute ensemble ; Crois-moi, retirons-nous.

MERCUTIO

Ce Renvolio ressemble A ces batteurs qui, dès qu'ils entrent quelque part, Déposent gravement leur épée à l'écart En disant : Reste-là, sois bien sage, Dieu fasse Qu'on ne me force pas à te changer de place I — Et bientôt les voilà, pour rien le plus souvent, Qui se battent avec le premier arrivant.

BENVOLIO.

Moi, de ces tapageurs? moi ? c'est de la folie!

MERCUTIO

Allons donc! il n'est pas, dans toute l'Italie,

Une tête plus chaude. Oui, si tu rencontrais

Un homme comme toi, cinq minutes après

Deux hommes pour longtemps seraient couchéâ parterre.

Vous VOUS tueriez l'un l'autre — Eh ! c'est ton caractère I Il te faut tous les jours un passe -temps nouveau. De rixes, de cartels tu nourris ton cerveau.

N'as-tu donc pas encor, dans ta fureur risible. Hier, cherché dispute à ce bourgeois paisible. Parce que le pauvre homme, accroupi sur un banc, Nouait ses souliers neufs avec un vieux ruban? C'est dans ton sang. Le mal est irrémédiable ; Et tu veux...

Tybalt et quelques Gapulets paraissent au fond du théâtre. BENVOLIO.

ChutI ce sont des Capulets.

MERCUTIO

Du diable Si je m'en inquiète I

TTBALT, & ses amis.

Attendez...

S'arangant seul vers Mercutio et Benyollo.

Cavaliers, Un mot à l'un de vous.

MERCUTIO, d'un ton menagant.

Tybalt, très-volontiers.

Mais accompagnez donc ce mot de quelque chose. Passez de la parole au fait.

TYBALT

Je m'y dispose Pour peu que l'on m'en donne, ici, l'occasion.

MERCUTIO

Pour peu que l'on en ait la bonne intention.

On la trouve soi-même.

TYBALT

Oui, c'est bien dit, — au reste Je te crois de concert avec Roméo.

MERCUTIO

Peste!

De concert. — Sommes-nous des ménétriers? —VIen!

Nons te déchirerons les oreilles fort bien.

Mettant la main sar son épée.

Et voici mon archet pour commencer la danse.

BENYOLIO.

Plus loin I on a les yeux sur nous ; de la prudence.

MERCUTIO

Nous sommes bons à voir. Qu'on nous regarde! — Moi, Je ne sors pas d'ici... je...

TYBALT

La paix avec toi, .

Mon ennemi se montre.

ROMÉO 9 traversant le théâtre et toat préoccnpé de son bonheur.

Enfin, l'amour l'emporte!

Mariés !

TTBALT, allant droit à Roméo.

L'amitié qu'à Roméo je porte Ne va pas à lui faire un meilleur compliment Que ces deux mots : il est un lâche.

MERCUTIO

Seulement!

ROMÉO

Tybalt, j'ai des raisons de t'ai mer. — Je pardonne A l'étrange salut que ta fureur me donne.

Je ne suis point un lâche. — Adieu, Tybalt, adieu I Tu ne me connais pas...

TYBALT

Je me contente peu De semblables raisons pour laver une injure.

Jeune homme, mets-toi danc en défense.

ROMÉO, se retournant.

Je jure Que je n'ai jamais eu dessein de t'offenser.

Et que je t'aime, — plus que tu ne peux penser; Oui, brave Capulet, dont le nom m'est peut-être Aussi cher que le mien. Apprends à me connaître Et calme-toi.

140 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

MERCUTIO

Pitié. — Servile lâcheté l Tybalt, si nous faisions un tour de ce côté ? Qu'en dis-tu ?

TYBALT

Que veux-tu de moi ?

MERCUTIO

Rien que ta vie.

C'est peu de chose, au fait ; mais j'en ai grande envie ! Que devient donc ta bonne épée en ce moment?

Veux-tu bien la tirer de son étui dormant ?

Mais dépêche, — ou tu vas sentir siffler la mienne A ton oreille, avant que le cœur ne te vienne !

TYBALT

Je suis à toi.

MERCUTIO

Voyons I En garde; et sans délais.

Ils se battent.

ROMÉO, à Benrolio et aux Capnlets.

Benvoliol... Braves gens, — à moi! — Désarmons-les. Tybalt! Cher Mercutio I perdez-vous donc la tête? Le prince a défendu... Tybalt, écoute, — arrête ! Mercutio!... que fais-tu? mais il n*est pas permis...

Pendant qu'on s'empresse pour les sépara', Tybalt blesse Mercutio d'un coup de pointe.

MERCUTIO

Je suis blessé! ^ Malheur sur vous tous, mes amis!

Tybalt et ses amis ont fui.

Est-ce qu'il est parti? n'a-t-îl aucune botte?

Il tombe sur an bane.

BEN VOL 10, s'empressent.

Es-tu blessé, vraiment?

MERCUTIO

Laisse-moi... Je radote...

Une égratignure, oui ; la moindre chose... rien...

Mais j'en ai bien assez. Vite, un chirurgien !

Un domestique sort sur un signe de Benvolio.

ROMÉO

Ta blessure n'est pas telle qu'on la redoute; Le coup n'est pas très-fort...

MERCUTIO

Non, il n'est pas sans doute Large comme un portail d'église, ni profond Comme un puits 1 C'est égal, la botte est bien à fond; Venez me voir demain, et vous verrez un homme Fort sérieux... Allez, je suis mort ou tout comme, Et je peux dire : Adieu l'amour et les chansons! Ah I malédiction, mort sur vos deux maisons I CommentI un animal! un faquin! un bravache ! Qui se bat par calcul, qui triche et qui se cache. Frapper un homme au cœur! Que diable, aussi, pourquoi Vous êtes- vous jetés entre son fer et moi?

Il fallait me laisser, seul, dépêcher le drôle!...

A Roméo.

Mais j'ai reçu le coup par-dessus ton épaule.

ROMÉO

Je faisais pour le mieux!

MERCUTIO, tendant les bras.

Hé, Benvolio!...

Benvolio le relève.

Merci!

Bien! mène-moi mourir à quelques pas d'ici.

Je n'y vois plus! — Adieu les bals, les jeunes filles! Ah! malédiction, mort sur vos deux familles!

Benvolio fait emporter Hercutio et le suit.

ROMÉO, seul.

C'est pour moi qu'est frappé cet ami généreux. Proche parent du prince, et qu'on disait heureux ! Ma réputation maintenant est ternie De raflfront que m'a fait Tybalt. — Ignominie !

148 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

chère Juliette I est-il vrai? Ta beauté A brisé mon courage, a détruit ma fierté...

Elle a fait Roméo plus lâche qu'une femme !

BEN VOL 10, revenant.

Roméo, Mercutio vient de mourir. Son âme Fière et joyeuse encor s'est élancée aux cieux.

Un voile de deuil tombe et s'étend sur mes yeux. Ahl ce jour est fatal et commence une chaîne De malheurs que cent ans verront finir à peine!

Tybalt reparaît dans l'éloignement, Pépée à la main. BENVOLIO.

Voici le furieux Tybalt qui, sans remord, Ose...

ROMÉO, exaspéré.

Il vit I il triomphe! Et Mercutio mort! mort!...

Courant sur Tybalt^

Ah ! maintenant, Tybalt, reprends le nom de lâche ! Je te retrouve enfin pour accomplir ma tâche ! L'ombre de Mercutio n'est pas encor bien loin; Elle attend qu'on la suive, et tu prendras ce soin. Ou toi, Tybalt, ou moi, n'importe, il faut qu'on meure ! •

TYBALT

C'est toi, son jeune ami, toi qui vas tout à l'heure Le rejoindre.

ROMÉO, l'attaquant.

Ce fer décidera — Tiens! tiens!

ns se battent. — Tybalt est frappé à mort. Roméo reste immobile à le contempler d'un air sombre et morne. — On entend des pas précipités et des bruits d'armes au dehors.

BENVOLIO, à Roméo.

Fuis, Roméo, l'alarme est dans les citoyens... Tybalt est tué... sors de ta stupeur fatale... Le prince dictera ta peine capitale...

Les sbires sont en marche... allons, échappe-leur. Pars sans bruit...

ROMÉO, s'enfuyam.

Ah I je suis le jouet du malheur!

Il disparaît. — Le peuple accourt.

Page 1